Les débuts des arts du Livre : du VIIème au Xème siècle

Au Haut Moyen-Age, alors que le christianisme est la force unitaire de l’Europe se développe la production de livres contenant la Parole de Dieu : évangéliaires* principalement, mais aussi psautiers* et autres livres utiles au culte chrétien tous les jours. Ces livres, réservés aux érudits, étaient réalisés à l’intérieur de scriptoria* où les moines copistes recopiaient et ornaient richement ces manuscrits. Au sein des îles britanniques, cette production devient largement importante et prépondérante au sein de l’Europe, formant un style dit « insulaire » à la croisée de deux cultures : le christianisme latin et les populations de traditions celtiques.

A partir de 407, les troupes romaines quittent la « Britannia » peu à peu conquise par les peuples autochtones installés au Nord du mur d’Hadrien comme les Scots d’Ouest et Pictes d’Ecosse, non soumis à la loi romaine, mais aussi par des envahisseurs comme les Saxons. Les Bretons sont alors déjà christianisés depuis l’Edit de Milan de Constantin (313) et le Décret de Théodose (392) faisant du christianisme la religion officielle de l’Empire. D’autre part, l’Ecosse et l’Irlande ne furent pas envahis par les romains d’où la persistance de fortes traditions celtiques. Ces terres sont christianisées à partir de la fin du Vème siècle jusqu’à la re-christianisation de la Britannia à la fin du VIème siècle. Avec l’apport du christianisme dans les îles britanniques, c’est aussi l’importance de l’écriture et du latin qui est amené.

Livre de Durrow : page de garde de l’Evangile de saint Matthieu, Iona ou Northumberland ( ?) vers 675, Trinity College, Dublin (f.57)

Dès le début de la christianisation, par saint Patrick en Irlande (vers 490), par saint Colombin en Ecosse (vers 563) et par saint Augustin en Angleterre (vers 590), se développe le monachisme occidental, principalement en Irlande et en Ecosse. Ces nouveaux centres religieux deviennent aussi des centres d’éducation et de savoir avec la création de scriptoria. Au début de la période anglo-saxonne (VIIème siècle – 1066), ce sont les centres du Nord, en Irlande, Ecosse et Northumberland qui sont favorisés jusqu’au milieu du IXème siècle. Probablement l’un des premiers livres anglais, le Livre de Durrow (voir ci-dessus) montre la synthèse des deux influences qui se mêlent dans les îles britanniques : des motifs celtiques inspirés de l’orfèvrerie cloisonnée picte d’Ecosse et une iconographie et écriture continentale. Sur la page de l’Evangile de saint Mattieu est représenté un homme, symbole de cet évangile.

Evangéliaire de Lindisfarne : page-tapis et Evangile de saint Matthieu, Northumberland, vers 700, British Library (ms Cotton Nero D.IV)

Tout d’abord influencés par l’Irlande, les ateliers de Northumberland reprennent les innovations de leurs prédécesseurs, comme le perfectionnement de l’écriture insulaire ou scriptura scottica, et ajoutent leur propre touche. C’est ainsi que le Livre de Kells, le chef-d’œuvre de l’enluminure irlandaise, est écrit en calligraphie du Northumberland. On note l’aspect quasi païen des décors, ce qui fut assez étonnant quand on considère la portée du christianisme à l’époque. Cela peut s’expliquer par les conseils que les évêques ou le pape donnait à ses missionnaires avant de partir en voyage. Ces derniers devaient prendre des précautions et organiser une transition entre leurs rites et traditions païennes et la foi chrétienne, d’où ces fortes persistances celtiques dans la création artistique insulaire. L’évangéliaire de Lindisfarne montre bien cette transition. Probablement réalisé par Eadfrith, il présente des pages-tapis* reprenant l’orfèvrerie cloisonnée* avec des motifs d’entrelacs serrés devenus prépondérants dans le décor à partir du milieu du VIIème siècle. Là encore, la page de saint-Matthieu présente un homme écrivant sous la dictée d’un ange. Cette iconographie est apparue sur Continent avant d’être importée dans les îles britanniques.

Fermoir de porte-monnaie, Sutton Hoo (Suffolk), début du VIIème siècle, British Museum

Le style insulaire reste important jusqu’au début de l’époque romane (1ère moitié du XIème siècle). Il se caractérise donc par l’emploi de page-tapis aux compositions ornementales complexes avec parfois un motif de croix au centre, un décor qui se développe à l’intérieur d’un cadre compartimenté ou entrelacé, une frontalité des personnages en opposition au mouvement des ornements curvilignes, la présence importante d’animaux affrontés ou adossés entrelacés. Ce goût ornemental n’est pas spécifique aux arts du livre mais se découvre aussi dans les arts du métal par exemple (voir ci-dessus). Il s’agit d’un fermoir des plus luxueux jamais trouvé à ce jour avec des pierres semi-précieuses, et grenat cloisonnés sur une plaque de verre.

Psautier de Ramsey ou d’Oswald, Ecole de Winchester, fin du Xème siècle, British Libray (Harley MS 2904, f.4r)

Au cours du VIIIème siècle sont détruits les monastères d’Ecosse et de Northumberland à la suite des invasions vikings. Déjà apparus à la fin du VIIème siècle, des ateliers de copistes au Sud de l’Angleterre (Canterbury et Winchester principalement) développent leur propre style et forment des écoles. A partir du Xème siècle, l’influence croissante du continent européen modifie la création insulaire. Dans un même temps, les copistes anglais voyagent en Europe pour transmettre leur savoir faire, comme à Fleury en France. Prenons comme exemple le Psautier d’Utrecht, d’époque carolingienne, présente à la fois des références classiques (architectures antiques, motifs végétaux) auquel se mêle quelques influences insulaires : frontalité, goût ornemental,  etc. Dès la fin du Xème siècle, les pages-tapis disparaissent au profit de lettres uniques enluminées, ornées de motifs végétaux et de figures animales et humaines, comme le montre par exemple le Psautier de Ramsey. Ce dernier montre le changement qui va devenir définitif avec la conquête normande. Le style est plus continental. Cependant, on conserve toujours l’appartenance insulaire avec la reprise de modèles anciens.

L’enluminure est au Moyen-Age un art à part entière qui est appris par les moines dans le but d’embellir la Parole de Dieu. Elle est donc réservée aux textes religieux. En effet, on ne retrouve pas d’enluminures ou de décors dans les textes profanes (ex. Les Chroniques anglo-saxonnes). Dans le monde insulaire (irlandais et anglo-saxon), cet art montre une forte diversité dans ces ornements à travers des expériences et un mélange des nombreuses cultures présentes sur le territoire (celtique, saxonne, angle, latine). Elle se diffuse dans tout l’Europe jusqu’en Italie ou a été découvert un évangéliaire insulaire dans la cathédrale de Trêves. Il s’agit d’une création féconde qui montre dès ces débuts l’importance du christianisme, premier mécène dans l’art jusqu’à la fin du Moyen-Age.

 

Définitions

Evangéliaire : livre liturgique contenant la totalité ou une partie des Evangiles lus lors de la messe. Chaque évangile est représenté par un symbole : l’homme de Matthieu, le lion de Marc, le taureau de Luc et l’aigle de Jean.

Psautier : recueil de psaumes et autres textes religieux formant un calendrier liturgique.

Scriptoria : sing. scriptorium, atelier collectif de moines copistes, attenant une bibliothèque

Page-tapis : page décorée entièrement d’un décor, formant un « tapis »

Orfèvrerie cloisonnée : type de monture de pierres serties sur une pièce grâce à des cloisons tout autour de la pierre.

 

Bibliographie :

CAMPBELL James (ed.), The Anglo-Saxons, Oxford, Pelican Press Ltd, 1982

HECK Christian, Moyen-Age : Chrétienté et Islam, Histoire de l’Art, Flammarion, 2011

NORDENFALK Carl, Manuscrits irlandais et anglo-saxons : l’enluminure dans les îles britanniques de 600 à 800, Le Chêne, 1977

WEBSTER Leslie et BACKHOUSE Janet, The Making of England : Anglo-Saxon Art and Culture (A.D. 600-900), catalogue d’exposition, British Museum, Londres, 1991

 

Crédits Photos : Trinity College (Dublin), British Museum et British Library (Londres)

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