L’art à l’époque de Jane Austen (1775-1817)

Cet été, Arte réitère son été « Jane Austen » en rediffusant les adaptations télévisées de la BBC des célébrissimes romans. Une occasion pour parler un peu de la production artistique de cette époque qualifiée de « georgienne » ou encore « Régence ». La fin du XVIIIème siècle est une époque troublée dans toute l’Europe. Les Anglais perdent la colonie américaine, la Révolution française suivi du règne de Napoléon effraie toutes les royautés européennes. Pourtant l’époque georgienne est considérée comme l’apogée de l’Angleterre aussi bien politique, économique, industrielle qu’artistique. Les plus grands romanciers anglais prennent la place des auteurs français, la création artistique se développe avec la création de l’école britannique de peinture. Le néoclassicisme bat son plein et influence tout l’art anglais, dans un combat sans merci contre le Gothic Revival apparu avec le début du Romantisme anglais à la fin du XVIIIème siècle. Comment qualifier donc cette période artistique grossièrement appelée georgienne ou Régence ? C’est à travers l’art de la peinture que je vous propose de le découvrir.

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Lady Caroline Howard, Sir Joshua Reynolds, 1778, National Gallery (Londres)

On parle souvent de l’Epoque Régence (1811-1820), et plus largement l’époque georgienne (1714-1837) comme une période de richesse et de prestige, une époque de l’impérialisme anglais triomphant qui s’imposera jusqu’au début du XXème siècle. C’est l’époque de Trafalgar et Waterloo qui mirent Napoléon à genoux, l’époque des premiers grands écrivains anglais : Radcliffe, Austen, Sir Walter Scott, et des artistes de génie, Turner et Nash entre autre. C’est aussi une période de tragédies et de morts héroïques : Nelson, Keats, Byron. Ce qu’on montre moins, c’est qu’il s’agissait aussi d’une période de grande instabilité sociale et d’injustice, avec une population qui à la suite des événements en France souhaite aussi se libérer du carquois de la noblesse. L’esclavage est aboli en 1807, des réformes parlementaires sont mises en place pour tenter d’apaiser les révoltes du petit peuple.

 

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Mr and Mrs William Hallet : Promenade du matin, Thomas Gainsborough, 1785, National Gallery (Londres)

 

La victoire définitive sur Napoléon et la relance de l’économie anglaise grâce à leurs possessions en Asie et l’industrialisation croissante du pays provoque un regain d’intérêt pour les créations « patriotiques ». Le portrait est à la mode. Un peu à la manière des Romains qui exposaient les bustes de leurs ancêtres, les Anglais commandent les portraits de leur famille, simple ou groupé, héros de guerre. Le grand peintre de ce genre est incontestablement Sir Joshua Reynolds (1723-1792) sui se disputera les commandes avec Thomas Gainsborough (1727-1788). Héritiers de William Hogarth (1697-1764), ils mettent en pratique ses innovations, comme le genre de la « conversation » dans une attitude plus solennelle pour Reynolds auquel Hogarth avait préféré un style moins formaliste. Gainsborough lui préfèrera mettre en scène ses portraits au milieu d’un grand paysage d’Est-Anglie à se demander si le portrait ou le paysage est le sujet du tableau, comme le montre l’un de ses chefs-d’œuvre : La Promenade du Matin (1785). Le genre de la conversation met en scène un ou plusieurs acteurs au travail. Il s’agit d’un genre narratif comique ou tragique qui aura une place de choix dans la production picturale jusqu’à la fin de l’époque victorienne. Le sujet ne regarde pas vers le peintre mais se concentre sur sa tâche, comme la jeune Lady Caroline Howard (1778) en train de cueillir des fleurs.

 

Cleombrotus Ordered into Banishment by Leonidas II, King of Sparta 1768 by Benjamin West 1738-1820
Cleombrotus banni par Léonidas II, Roi de Sparte, Benjamin West, 1768, Tate Britain (Londres)

 

Outre les portraits sont aussi dépeints les sujets historiques et littéraires d’une part liée au triomphe anglais : la légende arthurienne, le théâtre de Shakespeare et scènes de batailles notamment celle de Trafalgar Square sont les ambassadeurs de la toute-puissance britannique dans un style qualifié de « troubadour » qui préfigurera les Préraphaélites des décennies suivantes avec un style romantique idéalisé et une omniprésence de la nature. D’autre part, alors que le néo-classicisme influence déjà l’architecture et la sculpture depuis au moins un siècle, la peinture retranscrit les sujets antiques, à la fois héroïques ou divins, tirés de la littérature antique ou des sources historiques. Benjamin West (1738-1820) s’essaiera aux deux sujets, avec une préférence cependant pour les sujets antiques. Il exécutera aussi de nombreuses commandes de sujets militaires : La Mort du Général Wolfe (1771) et celle du Général Nelson (1806) entre autre. L’un de ses chefs-d’œuvre parmi les sujets antique est le Cleombrotus banni par Léonidas II, Roi de Sparte : il s’agit cependant d’une peinture bien plus historique que d’histoire avec de nombreux anachronisme, fausseté et platitude typique du goût anglais : l’idée est de représenter une antiquité idéalisée, pas telle qu’elle l’était.

 

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Un village vu par-dessus un champ labouré, John Constable, 1834-35, Victoria & Albert Museum (Londres)

 

Enfin, le dernier genre de peinture qui trouvera ses lettres de noblesse au cours du XIXème siècle est le paysage. Déjà largement représenté tout au long du XVIIIème siècle à travers des scènes pittoresques ou portraits sur fond de paysage fantasmé – comme Gainsborough. L’un des grands peintres de paysage est John Constable (1776-1837) mais aussi le célébrissime J.M.W. Turner (1775-1851) qui outre des paysages vaporeux, s’essaiera à tous types de sujets et styles : intérieurs, scènes de bataille, style pittoresque, etc. Sous l’époque georgienne, le paysage est dépeint à l’aquarelle, un type de peinture très lié à l’esprit anglais. Plus pratique que l’huile puisque transportable, l’aquarelle est aussi bien utilisée par des artistes professionnels que par des amateurs ; on se souviendra d’Elinor Dashwood dans Raison et Sentiments de Jane Austen et son goût pour l’aquarelle.  Des tournées insulaires sont organisées pour les artistes et amateurs afin de capter le paysage anglais. Paul Sandby (1725-1809) fait partie des professionnels de l’aquarelle : il représentera les paysages d’Angleterre et d’Ecosse en lien avec sa « redécouverte ». A l’origine topographe, il se plait à représenter les paysages et les monuments, notamment le château de Windsor pour lequel il aura une préférence. John Constable aussi utilisera l’aquarelle, notamment pour capter instinctivement le paysage sous ses yeux

 

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Cathédrale de Salisbury vue du Sud depuis le cloître, J.M.W. Turner, 1802, aquarelle, Londres (Royaume-Uni), Victoria and Albert Museum

 

Grâce aux réformes entreprises par le Parlement, cette époque est aussi importante pour l’artiste en soi. Ce dernier est enfin reconnu comme un artiste et non plus un artisan, d’où le développement dès le XVIIIème siècle d’une véritable école de peinture. La Royal Academy est fondée par George III en 1768, les œuvres sont exposées dans des galeries d’art ouvertes à un public plus ou moins trié. En outre, l’artiste voyage, en Italie et en France tout d’abord et ce depuis plusieurs siècles, mais aussi en Orient, en Amérique, en Asie et en rapporte des souvenirs, ce qui montrera l’éclectisme de la peinture anglaise sous l’ère victorienne.

Que vient faire Jane Austen dans ce sujet ? On connait l’intérêt général que Jane Austen portait à l’art et les nombreuses mentions qu’elle fait de la pratique artistique comme d’une caractéristique de l’accomplissement d’une jeune femme de son temps : piano, dessin, etc.  En mai 1813, l’auteure visite une rétrospective de Sir Joshua Reynolds au Pall Mall de Londres où 141 portraits sont exposés. C’est dans une lettre adressée à sa sœur Cassandra, datant du 24 mai 1813 qu’elle écrit sa recherche d’inspiration pour les portraits des deux héroïnes d’Orgueil et Préjugés, Jane et Elizabeth Bennet, les futures Mrs Bingley et Darcy. D’autre part, on sait que Reynolds fait une apparition déguisée dans son œuvre phare sous les traits de Mrs Reynolds. Bien qu’elle soit un personnage mineur, c’est son intervention qui fait basculer la trame de l’histoire en dépeignant le caractère de Mr Darcy à Elizabeth lors de sa visite à Pemberley.

Bibliographie
BURY Laurent, Histoire des Arts de Grande Bretagne, Ellipses, 2002
GAUNT William, La Peinture anglaise 1260-1960, Thames and Hudson, Londres, 1964
PARISSIEN Steven, Regency Style, Phaidon, Londres, 1992
TODD Janet, Jane Austen in Context, Cambridge University Press, 2005
www.whatjanesaw.org  [consulté le 18 juillet 2017]

Crédits photographiques : National Gallery, Tate Britain, Victoria & Albert Museum (Londres)

Image à la une : Cassandra Austen, Portrait de Jane Austen, vers 1810, crayon et aquarelle sur papier, National Portrait Gallery (NPG 3630)

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