Le Gothique anglais 2 : La maturation (1250-1550)

Dans la première phase du gothique, aussi appelée « Early Gothic » sont mis en places les principales caractéristiques du gothique : voûtes, accentuation de la verticalité, lumière importante des nombreuses baies, décor végétal. Ce premier gothique, inspiré des innovations françaises, se développe de manière régionale. Lors de sa deuxième phase, toutes les nouveautés se réunissent pour former un gothique national, apparaissant à Westminster Abbey vers 1250. S’ensuit un siècle de nombreuses évolutions avant un ralentissement et une cristallisation des caractéristiques du gothique anglais qui perdurera jusqu’au 16ème siècle.

Westminster Abbey, 1243-53, arch. Henry de Reynes, plan et vue

Westminster Abbey marque la transition entre ce gothique régional encore très emprunt des influences françaises, et le gothique national. Cette abbaye est reconstruite en 1243-53 par Henry III pour abriter les restes d’Edward le Confesseur (1003-1066). L’architecte du projet est Henry de Reynes, provenant de Reims ou Reynes en Essex.  Le pland e l’abbaye est unique en son genre en Angleterre, reprenant le chevet français qu’il a vu lors d’un voyage chez son cousin Louis IX, roi de France avec des chapelles rayonnantes et un déambulatoire autour du chœur. L’abbaye est beaucoup plus haute que les autres cathédrales contemporaines, se rapprochant des hauteurs françaises avec 31,3m (35,6m à Reims, 22,5m à Lincoln). Les murs s’affinent, les chapiteaux se parent d’un feuillage naturaliste (« stiff leaf » en anglais) et des anges encenseurs aux écoinçons des transepts. Apparait les premières fenêtres à remplage (« traceried windows ») avec un réseau de pierres autour des fenêtres pour les diviser ou former un décor. Puisqu’il s’agit d’une abbaye, on trouve bien évidemment un cloître et une salle capitulaire (lieu de réunion).  Westminster est le dernier lieu où se ressent encore l’importance de l’influence française gothique. Peu à peu, on se détache du style français pour créer un gothique correspondant aux besoins et aux goûts des commanditaires anglais. Il faut rappeler que sur le trône règnent les Plantagenêts, cousins des rois français. Ces deux dynasties s’influencent l’une l’autre, apportant une émulation artistique qui poussera les artisans à se surpasser et à créer de nouvelles formes décoratives et architecturales, d’où une forte évolution du gothique dans le siècle suivant à l’aube de la Guerre de Cent Ans.

Cathédrale de Lichfield, Staffordshire, 1258, plan et vue de la nef

A partir de 1250 se développe un gothique dit « géométrique », caractérisé par des arcs et baies de plus en plus triangulaires. A l’extérieur, à l’inverse des constructions françaises, on ne retrouve pas de thème défini par le tympan sculpté à l’Ouest. Outre les cathédrales, des monastères, cisterciens notamment, se parent du nouveau style architectural avec des fenêtres à remplage et des salles capitulaires similaires à celles de Westminster. En 1271-77 est reconstruite Hailes Abbey (Gloucestershire) selon le modèle de Westminster pour conserver la relique du Saint Sang offert à l’abbaye par le neveu d’Henry III en 1268. En ce qui concerne les cathédrales, seules certaines parties seront réaménagées selon les différentes évolutions du gothique : la cathédrale de Lichfield (Staffordshire, 1258) est parée d’une nouvelle nef et d’une « Lady Chapel » (chapelle dédiée à la vierge Marie) avec toujours des baies à remplage triangulaires. La chapelle se termine avec un chevet polygonal, rare en Angleterre. Le style présent préfigure celui de la Sainte Chapelle à Paris. La cathédrale de Lincoln voit son chœur réaménagé pour remplacer l’abside du chœur Saint-Hugh. Les travaux du chœur des Anges (« Angels’ Choir ») débutent en 1256 et se terminent en 1280 avec une cérémonie en présence du roi Edward Ier. Le chœur est orné de 28 anges sculptés au niveau des écoinçons de la galerie (ou triforium). La claire-voie (rangée de baies de la nef) présente des fenêtres à remplage. Les murs restent cependant encore bien épais, dans la tradition anglo-normande. Cathédrale modèle, Lincoln influencera les constructions de York, Carlisle ou en Guisborough mais aussi les églises des prieurés du Lincolnshire principalement. D’autres cathédrales, comme Exeter et Wells (4ème quart du XIIIème siècle) font la transition avec le nouveau style qui se développe dès 1300 avec des effets de multiplication des nervures et arcs supportant les voûtes, formant des palmiers à partir des piliers nervurés. Une autre caractéristique du style « decorated » est la présence d’une Lady Chapel en forme d’octogone allongé derrière le chœur, précédé d’un petit transept.

Cathédrale d’Ely, Cambridgeshire, après 1322 : plan, tour de l’octogone et vue intérieure

Le style « decorated » s’impose dans l’abbaye de Bristol (cathédrale en 1542 sous Henry VIII) avec la reconstruction du nouveau chœur à 5 baies et d’une Lady Chapel. Les chapiteaux disparaissent progressivement avec les nervures se multipliant à partir des piliers pour former la voûte. Cette caractéristique, plutôt rare à cette période, se démocratise à la fin du XIVème siècle et s’importe sur le continent, notamment en Allemagne. La voûte du chœur est parée d’une voûte en lierre, aussi caractéristique de ce style, avec une voûte ornée de lierre. La chapelle de Berkeley (1305-10), toujours dans l’abbaye-cathédrale de Bristol, ouvrant l’aile Sud présente un toit plat supporté d’une multitude d’arcs transverses et nervures. Le tout montre un grand effet décoratif démultiplié par la diversité des formes utilisées.  A Ely (Cambridgeshire), la tour-lanterne au croisement de la nef et du transept s’effondre en 1322 et est donc reconstruite sous forme d’un imposant octogone par William Hurley. L’octogone s’élève grâce à de nombreux arcs formant au centre un nouvel octogone dans lequel est inscrite une étoile à huit branches nervurée. Une partie du chœur est aussi reconstruite suite aux dégâts de l’effondrement avec une voûte de lierre.

Cathédrale de Gloucester, 1331-50, arch. William Hurley, plan, mur de verre du chœur, voute en éventail du cloitre

Dans les années 1320-30, le « English Court Style », en réponse au style français, préfigure le style gothique anglais pur aussi appelé « perpendicular style ». William Hurley est alors aussi en charge d’un autre projet : la Saint-Stephen Chapel au palais de Westminster (Londres). Celle-ci à presque entièrement disparue à part sa crypte lors de l’incendie de 1834. Les baies archées s’inscrivent dans un rectangle, divisées par une grille de meneaux verticaux et décors de pierre divisant la baie.  Les premières caractéristiques du gothique dit « perpendiculaire » apparait à la cathédrale de Gloucester en deux phases : 1331-7 pour le transept, 1337-50 pour le chœur. Le projet est réalisé par William de Ramsey afin de recueillir les restes d’Edward II assassiné en 1327 non loin au château de Berkeley. Une nouvelle claire-voie est ajoutée à l’élévation qui est composée de 4 éléments : arcade, triforium, deux claires-voies). L’abside et le déambulatoire disparait au profit d’un mur de verre légèrement plus large que le chœur. Apparait aussi une nouvelle caractéristique du gothique perpendiculaire : la voûte en éventail dans le cloître de Gloucester (1360-70) : sur la voûte est appliqué les mêmes motifs que l’on trouve sur les baies à remplages divisé par des nervures, formant une forêt de semis-cônes concaves décorées aussi de lierre. A l’extérieur, on découvre une profusion de pinacles et gables accentuant encore plus la verticalité de l’édifice de plus en plus rectiligne. On retrouve les mêmes caractéristiques au York Minster, dont les travaux débutèrent en 1291, synthétise toutes les innovations depuis le style décoratif au perpendiculaire. Une Lady Chapel est ajoutée en 1360, puis le chœur est reconstruit en 1380-1400 au profit d’un nouveau mur de verre. A l’extérieur, la façade Ouest présente une profusion de gables et pinacles comme à Gloucester. La façade Est reste plus sobre avec le décor de la baie repris à l’extérieur en lignes courbes élaborées. Le plan en T est désormais canonique.

Chapelle d’Henry VI, King’s College, Cambridge

L’apogée du gothique anglais se situe dans la 2ème moitié du XVème siècle, notamment sous les règnes d’Henry VI et d’Edward IV (connus pour leur implication dans la Guerre des Deux-Roses). La Chapelle Saint George à Windsor, tout comme celle d’Henry VI à Cambridge, sont les témoins de cette guerre et des nombreux changements dynastiques depuis les Lancastre, les York puis les Tudor. Toutes deux seront terminées par Henry VIII. La chapelle du King’s College présente l’une des plus belles voûtes en éventail. Les caractéristiques sont désormais mis en place et sont repris par Henry VII jusqu’à Elizabeth Ière. Le style gothique influence déjà l’architecture séculière avec des volumes très rectangulaires.

Sous le règne d’Elizabeth Ière, le gothique s’essouffle sous le poids des innovations de la Renaissance continentale. Les artistes voyagent dans toute l’Europe et rapportent leurs découvertes dans leur pays. Aujourd’hui, il reste malheureusement que les cathédrales, les monastères ayant été détruits par Henry VIII, et les autres lieux de cultes ayant été largement remaniés pour satisfaire les exigences du culte anglican. Ce gothique se retrouve aussi dans les prieurés dans une moindre mesure avec un style plus dépouillé. Outre l’architecture, le gothique a aussi influencé toute la création artistique, notamment les objets d’art. Le gothique ne meurt pas sous le règne d’Elizabeth, mais renait à la fin du XVIIIème siècle dans un élan patriotique, aussi appelé « Gothic Revival », dont le chef d’œuvre reste le palais de Westminster reconstruit sous le règne de Victoria.

 

Bibliographie :

DEVECHE André, Les styles anglais des origines à 1660, Grammaire des Styles, Flammarion, 1947

WATKIN David, English Architecture: a Concise History, Thames and Hudson, 1979

Crédits photos : Wikipedia

Publicités

One Reply to “Le Gothique anglais 2 : La maturation (1250-1550)”

Commentaires fermés