Le travail de l’argent en Grande Bretagne (XVII-XIXème siècles)

Le travail de l’argent perdure en Angleterre depuis la conquête romaine, à la fois signe de prospérité, de stabilité politique mais aussi d’éducation du goût et d’innovations techniques. Influençant et influencée par le continent, sa production explose à partir du XVIème siècle et perdure jusqu’encore aujourd’hui avec de nombreuses expositions et salons tout au long de l’année. Dans cet article, je vous propose de s’attarder sur les différents types d’usage de l’argent mais aussi les différents styles qui ont influencés l’art de l’argenterie en Angleterre depuis le XVIIème siècle.

Service à thé dit « Garrick tea service », James Young et Orlando Jackson, 1774-75, Victoria and Albert Museum

Comment est travaillé l’argent ? On appelle la spécialité du travail des métaux précieux principalement la « toreutique ». Différentes techniques mettent en forme les métaux précieux : la fonte tout d’abord, inventée depuis les débuts de l’âge de bronze, consistant à former des objets à partir du métal liquide versé dans un moule puis refroidit pour former des ustensiles, des sculptures, etc. Le martelage et la gravure sont la base de la toreutique à proprement dite, avec des outils comme la masse, le marteau, des ciseaux à tranchant en biseau ou encore le burin. Ces métaux sont aussi travaillés avec des techniques d’orfèvrerie comme le filigrane et la granulation par étirement du métal en fils ou granules apposés. Toutes ces techniques existent depuis les débuts du travail des métaux précieux dans l’antiquité. Les peuples d’Orient (Babylone, Perse) mais aussi les Egyptiens ou encore les Etrusques furent de grands innovateurs du travail de l’argent et surtout de l’or, mais ce sont surtout les Anglo-Saxons et les Celtes à partir du Haut-Moyen Age ( à partir du VIème siècle) qui montrèrent la voie au travail des métaux précieux avec entre autre les différents modes de sertissures des pierres : en bâtes ou cloisonné. Il faut aussi compter sur d’autres techniques comme la damasquinure ou le niellage qui permettent des effets chromatiques du métal sans oublier les incrustations de métaux comme le cuivre. Aux époques suivantes, les techniques restent toujours les mêmes, se mettant à la disposition de nouvelles esthétiques et fonctions. Enfin, chaque pièce portait un poinçon, garantie de sa fabrication et de la valeur du métal. Chaque atelier et chaque ville en avait un : l’ancre de Birmingham, le château d’Edimbourg, le lion couronné de Londres, etc.

“Caddinet” : plateau à couverts, Anthony Nelme, 1688, The Royal Collection Trust : realisés pour William III et Mary II d’Angleterre (1650-1702)

Le typique lieu commun de cette production est que l’argent n’était que réservée à la réalisation d’objets pour les arts de la table : l’argenterie. La principale production d’argent était alors avant tout la fabrication de monnaie. La livre reste la plus ancienne monnaie du monde, inventée à l’époque anglo-saxonne et encore utilisée aujourd’hui. L’argent, à partir du XVIIème siècle, servait alors de paiement à l’étranger alors que l’or servait d’échange contre les marchandises importées. Bien évidemment, quand on parle d’argenterie, on pense cependant en premier aux couverts de table. Ont aussi été produits tous les ustensiles de la table et du service : assiettes, verres, soupières, services à thé, etc. L’appropriation d’un important service d’argenterie était alors un véritable signe de pouvoir. D’ailleurs, les ambassades britanniques à l’étranger conservaient tous tout un ensemble provenant du « Jewel Office », département des métaux précieux et bijoux de la maison royale, afin de montrer leur richesse, mais aussi leur raffinement au cours de dîners officiels. Malheureusement, avant le XIXème siècle, nous avons très peu d’informations sur la manière de dresser une table en Angleterre ; seules quelques peintures réalisées lors de Grands dîners : le Banquet des Trois Monarques en 1814 lors de l’anniversaire du Prince Régent (futur George IV) par exemple. A cette époque, on dénigre l’art français car trop ostentatoire. Pourtant, le Prince Régent sera connu pour avoir connu la même fièvre du raffinement, de l’ostentation et des extravagances (notamment avec la construction de l’orientalisant Brighton Royal Pavilion). En ce qui concerne l’argenterie, on remarque alors que le couvert individuel se complique avec de nombreux couverts et assiettes pour chaque plat servi. A cela se rajoute aussi les décors de tables : salières et poivrières, huiliers, centres de tables, etc. On remarque dès lors un goût pour la monumentalisation des décors d’orfèvrerie.

La reine Charlotte à sa table de toilette, Johan Zoffany, 1764, Royal Collection Trust

L’argent n’est pas uniquement utilisé pour les arts de la table mais aussi pour la réalisation de petits objets décoratifs et pour la réalisation du trousseau ou de la dot d’une mariée d’un ensemble de toilette. Ces objets sont alors que pure ostentation, comme on peut le voir dans la peinture ci-dessus de Johan Zoffany de la reine Charlotte à sa toilette. En effet, la toilette avait lieu dans un cabinet adjacent. Cette table de toilette, située dans la chambre à coucher ne servait alors que pour la parure finale : parfum, bijoux, etc. Ce trousseau montrait là encore la fortune de la famille de la mariée. Sur cette peinture de Zoffany, le trousseau est d’inspiration germanique, puisque la reine était originaire de la famille des Augsbourg. Et bien évidemment, je passe aussi sur la production de bijoux, aussi bien en argent qu’en or, réunissant tellement de techniques d’orfèvrerie et sertis de pierres plus ou moins précieuses mais aussi de camées antiquisants à l’ère victorienne.

Plateau de service aux armes du 6ème Comte de Mountrath, Paul de Lamerie, 1741-42, Victoria and Albert Museum

Intéressons-nous maintenant à l’évolution stylistique de l’argenterie depuis le XVIIème siècle. Le travail de l’argent a passé à travers divers étapes stylistiques, mais plus généralement, en tant que création artistique a suivi les goûts artistiques de leur époque que l’on retrouve aussi en peinture, sculpture et architecture. Citons au moins le découpage chronologique des monographies Faber : argenterie caroline (en lien avec les Charles Stuart) de 1625 à 1688, l’influence Huguenot de 1688 à 1727, le style rococo de 1727 à 1765, le style de Robert Adam de 1765 à 1795. Plus clairement, on assiste à partir du XVIIème siècle à l’arrivée du néo-classicisme dans l’art anglais, un courant qui se poursuivra jusqu’au XIXème siècle. A cela se rajoute les influences baroques et rococo, les influences françaises des protestants français (ou Huguenots) réfugiés en Angleterre à la suite de la révocation de l’Edit de Nantes leur autorisant leurs pratiques religieuses en 1685. Robert Adam est l’un des ténors de l’art néoclassique anglais avec la reprise de formes et de motifs antiques : amphores, skyphos et olpè, chandeliers en forme de colonnes, guirlandes romaines, frises géométriques, etc. Avant lui, Paul de Lamerie (1688-1751) est considéré comme l’un des plus grands argentiers de son époque. Français, il se réfugie donc à Londres avec sa famille où il apprend auprès d’un autre Huguenot le travail des métaux précieux. Son style français marque irrévocablement la production anglaise d’argenterie, élaborant les premières phases du rococo en Angleterre dans un style très élégant et richement décoré. Il réalisa de nombreuses pièces pour la famille royale et aussi pour toutes les grandes cours européennes en Russie et au Portugal notamment.

Théière, Christopher Dresser, 1879, Victoria and Albert Museum

A l’avènement de l’ère victorienne, un autre grand génie, anglais cette fois-ci, marque la production d’argenterie dans le monde : Christopher Dresser (1834 – 1904). Originaire de Glasgow, il vécut dans un environnement religieux « rigoriste », on comprend mieux alors ses créations aux formes épurées, associant métal, verre et bois d’ébène. On peut s’étonner qu’il fit une retentissante carrière dans une époque où le néoclassicisme, le gothique et l’orientalisme foisonnent et s’entremêlent. Pourtant il a séduit en s’intégrant dans la pensée de son siècle : inspiration de la nature, essor industriel, et une forte influence japonaise. Il reste l’un des pionniers du mouvement « Arts and Crafts » qui a bousculé la création anglaise. Il est l’inventeur du design industriel anglais.

Une exposition a été réalisée sur l’argenterie anglaise au Metropolitan Museum of Art de New York au printemps 2012: British Silver : The Wealth of a Nation. Avec le Victoria and Albert Museum, il possède l’une des plus grandes collections : l’Untermeyer Collection. Celle-ci a fait l’étude de plusieurs livres dont celui de Vincent CLARE (1977), disponible gratuitement sur le site du Met (MetPublications). Une autre exposition a retracé le parcours de Christopher Dresser au Cooper-Hewitt Museum (New York) et Victoria and Albert Museum (Londres) en 2004 (catalogue de Michael Whiteway).

Bibliographie :

COIGNARD Jérôme, « L’argenterie de Christopher Dresser », Connaissances des Arts n°617, juin 2004

GRUBER A., L’argenterie de maison du XVIe au XIXe siècle, Office du Livre, Paris, 1982

British Silver : The Wealth of A Nation, Metropolitan Museum of Art de New-York, catalogue d’exposition, 2012

Articles Wikipédia : “Pound sterling”, “Paul de Lamerie”, “toreutique”

Autre bibliographie sélective sur l’argenterie anglaise par The Goldsmiths’ Company [EN] : http://www.thegoldsmiths.co.uk/library/research-guides-reading-lists/british-silver-short-bibliography/

Le « service à l’anglaise » : http://en.wikipedia.org/wiki/Silver_service

 

Crédits photographiques : V&A, Royal Collection Trust

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