La « Tapisserie » de Bayeux : le récit d’une conquête

Longue de 70m, la « Tapisserie » de Bayeux est en réalité une broderie, et l’un des textiles les plus célèbres du monde, enregistré dans les « Mémoires du Monde » de l’UNESCO. Elle représente la conquête de l’Angleterre par Guillaume, neveu du dernier roi anglo-saxon, Edward le Confesseur. Cette broderie soulève de nombreuses questions : qui l’a commandé ? Qui l’a réalisé, et où ? A quoi servait-elle ? Dans cet article, je vous propose de répondre ou d’amorcer quelques réponses, selon les dernières recherches et réflexions effectuées sur ce chef-d’œuvre.

La « Tapisserie » de Bayeux scène 44 : Guillaume et ses deux demi-frères, Odon de Bayeux et Robert de Mortain

La broderie est composée en 58 scènes en commençant par le voyage de Harold Godwinson en Normandie vers 1064. Ce dernier est envoyé par le roi afin d’annoncer à Guillaume qu’il est le successeur. Cependant, Harold, beau-frère de la reine, ne l’entend pas de cette oreille et ment à Guillaume à propos de la succession afin de s’emparer du trône pour lui-même. Le 6 janvier 1066, Edward le Confesseur meurt et est enterré (scènes 27 et 28) suivi du couronnement de Harold et l’apparition de la comète de Halley, signe que quelque chose va se passer dans les mentalités de l’époque (scènes 29 à 34). Guillaume, comprenant qu’il a été dupé se prépare à l’invasion (scènes 35 à 37) et traverse la Mer du Nord (scène 38). Il débarque en Angleterre et s’installe autour de Hastings (scènes 39 à 48). Les éclaireurs annoncent l’arrivée de Harold (scènes 49 et 50) et s’ensuit la bataille de Hastings le 14 octobre d’où Guillaume sort victorieux (scènes 51 à 58).

La « Tapisserie » de Bayeux scène 32-33 : la comète de Halley et Harold à Westminster

On remarque que l’œuvre présente quelques omissions : pourquoi Harold ne se trouvait-il pas sur la côte Sud pour combattre Guillaume ? Pourquoi la flotte anglaise, pourtant permanente depuis Alfred le Grand (871-99) ne protège-t-elle pas la côte ? A cette dernière question, nous ne pouvons véritablement donner de réponse. En ce qui concerne l’absence d’Harold, il était alors en train de lutter dans le Nord contre le roi de Norvège, Harald le Sévère. Y-avait-il alors eu un accord entre Harald et Guillaume ? Nous ne pouvons savoir.

La « Tapisserie » de Bayeux scène 57 : la mort de Harold

La « tapisserie » est une œuvre de son temps, qui servit à la légitimation de la conquête de l’Angleterre par Guillaume, un royaume qui à l’époque pouvait être revendiquée par d’autres puissances comme le Danemark et la Norvège, installés dans les îles depuis le IXème siècle. Elle sert aussi de transition entre les deux différents règnes, c’est-à-dire le changement de dynastie et de culture. En effet, avec Guillaume s’installent les Normands très influencés par les Français et le continent à l’inverse des Anglo-Saxons encore très celtiques. Nous retrouvons toutes ces influences dans l’aspect stylistique et iconographique de la tapisserie.

Evangile de saint Augustin de Cantorbéry, 12 scènes de la Passion, réalisé en Italie, Corpus Christi College de Cambridge (Codex 286, f125r)

Elle est avant tout à remettre en contexte dans la création textile de cette époque, notamment dans les îles britanniques où ce support était assez apprécié. Elle est entre autre à comparer avec le style ornemental des enluminures insulaires (voir article du 20 juillet). Elle se caractérise par une unité graphique, composée telle une « bande dessinée » encadrée par deux bordures à motifs animaliers. On retrouve des influences antiques et carolingiennes par ce type de composition rythmée avec chaque scène séparée par un arbre. Ce type de composition est déjà visible dans des manuscrits paléochrétiens, byzantins mais aussi carolingiens, comme dans la Genèse de Vienne, daté du VIème siècle et conservé à la Nationalbibliothek de Vienne. Ce type de composition est aussi repris dans les scriptoria anglo-saxonnes, influencées par l’art continental à partir du Xème siècle. Ceci indiquerait aussi que cette broderie provient du Sud de l’Angleterre où l’influence continentale a été la plus perceptible. On y découvre entre autre l’influence de centres lettrés comme Cantorbéry par l’utilisation de cette composition en scènes successives mais aussi dans la disposition des personnages et l’utilisation d’arbres tordus en guise de séparation, comme on peut le voir dans l’Evangile de saint Augustin de Cantorbéry, conservé au Corpus Christi College de Cambridge (Codex 286).

Psautier de Winchcombe, détail, 1ère moitié su XIème siècle, University Library de Cambridge (MS Ff1.23)

Il ne faut cependant pas minimiser l’influence celtique, mais aussi nordique et scandinave sur ce chef-d’œuvre. Importants sont les établissements scandinaves et vikings en Angleterre, et ce depuis le Xème siècle. Le roi danois Knut a lui-même régné sur l’Angleterre vers 1015-42. A travers certaines œuvres comme le Psautier de Winchcombe (conservé à la University Library de Cambridge), nous remarquons l’emploi des ornements de lettrines servant de décors dans les bordures et sur les barques, mais aussi les mêmes arbres tordus. A cela se rajoute l’utilisation d’un graphisme des personnages et des motifs de dessins similaires. Quant à l’influence normande, elle se sent dans l’histoire que la broderie narre, mais aussi  dans les détails vestimentaires, la représentation des monuments, notamment le nouveau château de Hastings.  On remarquera entre autre des « signes de distinction » entre les différents peuples impliqués dans l’histoire : les Français sont représentés les cheveux courts et la nuque rasée, principalement sur un cheval pour montrer leur supériorité. A l’inverse, les Anglais sont représentés chevelus avec une moustache, pour la plupart en tant que simples fantassins.

la « Tapisserie » de Bayeux scène 55

La question qui se pose encore est qui a commandé cette tapisserie ? Qui l’a réalisé ? Dans les premiers temps, en lien avec la pratique de la broderie liée aux femmes, on pensa que cette broderie avait été réalisée par Mathilde, l’épouse de Guillaume, et ses suivantes. Aujourd’hui, l’hypothèse la plus probable est qu’elle fut réalisée dans un monastère du Sud-Est de l’Angleterre, commandée par Odon, évêque de Bayeux et parent de Guillaume. Pourtant, on ne peut que remarquer l’omniprésence du roi Harold dans cette broderie, au point de penser qu’elle narre plus la chute de ce dernier que la victoire de Guillaume. Harold a en effet été couronné « Rex Anglorum », roi des Anglais, un titre qu’il garde jusqu’à sa mort. Harold est-il donc un usurpateur dans cette broderie ou un des prétendants au trône déchu. L’ambigüité est présente dès le début. Dans le Domesday Book de 1086, grand recensement et inventaire de l’Angleterre voulue par Guillaume, Harold n’est nommé qu’en tant que comte et non pas dans la liste des rois. Ainsi, Guillaume succède directement après Edward de Confesseur. En clair, dès la mort d’Edward, Guillaume était le nouveau roi légitime et quiconque se levait pour quelqu’un d’autre était en rébellion contre le roi. Pourtant, sur la tapisserie, l’épisode n’est pas montré comme une rébellion matée par Guillaume, mais comme une véritable guerre entre Anglais et Français, bien que le titre de « Rex Anglorum » d’Harold n’apparaisse pas.

La « Tapisserie » était donc bien une œuvre de propagande servant à dénier le règne de Harold, usurpateur du trône. Réalisée après octobre 1066, elle servait à orner les lieux publics comme les églises et palais et faisait partie du Trésor de la Cathédrale de Bayeux, notamment citée dans l’inventaire de 1476. Réalisée en laine sur toile de lin, elle tranche par sa modestie, à comparer avec les vêtements de Guillaume et Mathilde, disparus du trésor, réalisés en soie et fils d’or, ce qui peut expliquer pourquoi elle nous est restée. Il s’agit aussi d’un héritage des tentures narratives nordiques et surtout d’un document historique et historiographique majeur de cette période. Avec Guillaume dit « le Conquérant », l’Angleterre entre dans une phase de grand changement, aussi bien politique, social et artistique. Avec Guillaume le Conquérant, un nouveau système administratif est mis en place, de nombreux châteaux et cathédrales sont construites, apportant le style roman en Angleterre. La « tapisserie » est aujourd’hui conservée dans le musée qui lui est dédié, à Bayeux.

Bibliographie :

LEMAGNEN Sylvette (dir.), La Tapisserie de Bayeux : une chronique des temps vikings ?, Actes du colloque international de Bayeux des 29 et 30 mars 2007, Editions Points de Vue, 2009.

WILSON David Mackenzie, La Tapisserie de Bayeux, Flammarion, 2005

Crédits photographiques : Wikipédia

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