Thomas Becket, saint inconnu célèbre

Tout le monde (ou presque) connait de nom Thomas Becket. L’histoire qui l’accompagne devient déjà plus floue. Son rôle dans l’Eglise et le Royaume d’Angleterre plus encore. Pourtant, on le retrouve sur de nombreux objets liturgiques et décors religieux. Il est partout en Europe, puis s’éteint après la Réforme d’Henry VIII. Qui est donc Thomas Becket ? Qu’est ce qui fait de lui un des saints les plus célèbres de l’époque médiévale ? Essayons de comprendre.

Martyre de Saint Thomas Becket, enluminure de psautier, Angleterre, vers 1250, Alters Art Gallery de Baltimore

De l’autre côté de la Manche, vous ne rencontrerez pas un seul Anglais qui ne vous expliquera en long, large et travers l’histoire de saint Thomas Becket. Un peu comme saint Patrick en Irlande, il est la « rock-star » des sanctifiés anglais. Pour connaitre son histoire, il faut retourner au lieu qui l’a vu mourir : la cathédrale de Canterbury. Pour simplifier, citons Bernard Cottret « Meurtre dans la cathédrale ». Rien que le titre nous donne l’impression de vivre une série policière so british. Plus sérieusement, l’histoire est en vérité beaucoup plus compliquée que cela. Ami et conseiller du roi Henri II Plantagenêt, ces derniers se querellent en 1164 alors que Becket est archevêque de Canterbury depuis deux ans, la position la plus importante dans l’Eglise d’Angleterre. Le sujet ? Les privilèges du clergé contre le pouvoir royal qui souhaite les contrôler avec les Constitutions de Clarendon que l’on appelle sur le plan européen la Querelle des Investitures. En effet, à cette époque, la plupart du clergé européen se considère avant tout sous l’ordre du pape avant celle de leur seigneur (citons l’ordre de Cluny en France qui ne répond uniquement au Pape), et Henry II, tout comme les autres rois d’Europe, n’aime pas ça. Becket fuit alors l’Angleterre pour la France et en profite pour excommunier quelques évêques et conseillers du roi. Il revient à son évêché de Canterbury en 1170. Henry II, de colère, souhaite la mort de l’archevêque. Ainsi, le 29 décembre 1170, Thomas Becket est assassiné dans la cathédrale. Edward Grim, proche de Thomas Becket, raconte la scène dans un style qui déjà annonce la légende du martyre, en oubliant pas le fait que les évêques (qui plus est les archevêques) sont des « oints de Dieu » donc sacrés. Petit bonus, Henry II passera sa vie à essayer de racheter sa faute auprès de son peuple et du monde entre croisades, donations et constructions religieuses, etc.

Châsse de Thomas Becket, Limoges, vers 1170, émail champlevé sur cuivre doré, musée du Louvre (OA11333)

Sa mort est rapidement connue dans l’Europe entière et provoque un tollé général. Qui oserait en effet assassiner un être sacré aux yeux de Dieu. Le clergé de l’Europe entière considère alors l’archevêque comme un martyr ayant voulu défendre la liberté de l’Eglise. Rapidement, les foules se précipitent sur le lieu du drame. Il est canonisé par le pape Alexandre III en 1173. L’Angleterre reste le foyer principal du culte du Saint jusqu’à la Réforme anglicane d’Henry VIII qui voyait en Henry II un modèle pour son règne. La châsse qui contenait les reliques de Thomas Becket est alors détruite, tout comme la plupart des images du Saint. Ainsi, il reste peu de représentations du saint en Angleterre. Son histoire traverse cependant l’Europe et on découvre des représentations du cycle de sa vie un peu partout en Europe. Le Saint est représenté d’un point de vue iconographique avec tous les insignes des évêques : la mitre, la crosse, la robe, etc. La scène du meurtre dans la cathédrale, particulièrement horrible pour l’époque (après tout, il s’agit d’un meurtre d’un homme sacré dans un lieu sacré), apparait partout, autant que la lutte de saint Georges contre le dragon. En effet, cette scène symbolisera la liberté de l’Eglise face à l’arrogance du pouvoir politique. Au total, une cinquantaine de châsses qui devaient conserver une relique du saint ou un objet lui ayant appartenu sont encore présentes aujourd’hui, notamment produites à Limoges (une est conservée au Louvre, une autre au Victoria & Albert Museum). La plupart présentent sur la chasse la scène du meurtre.

Plan du chevet, cathédrale de Canterbury, 1174-1184

L’impact du meurtre de Thomas Becket a, à la fin du XIIème siècle, un impact sur la création artistique en Angleterre tout d’abord. Dès l’époque romane, les pèlerinages se multiplient, obligeant les églises sur les grandes routes de pèlerinages à être agrandies, réaménagées pour l’accueil des fidèles. C’est ce qui se passe à la cathédrale de Canterbury dès les années 1170. A cette époque se met en place un nouveau style architectural : le gothique. Canterbury devient alors le pilier de la diffusion du gothique en Angleterre. De plan basilical, canonique des églises chrétiennes en Occident (nef, transept, chœur), l’église présente une innovation : une seconde nef dans laquelle se situe les chœurs et le presbytère, accompagnés de bas-côtés, avec un second transept, des chapelles orientées vers le sanctuaire où était disposée la châsse de Thomas Becket et enfin une dernière chapelle de plan centrée à l’Est. Cette rénovation est réalisée par William de Sens à partir de 1175, suivi par William l’Anglais en 1179 jusqu’en 1184. On remarque différents lieux dans la cathédrale dédiés au saint : le lieu du martyre dans le premier transept Nord appelé « Martyrdom », sa tombe dans la chapelle de la Trinité, de style romane ainsi que l’autel de la chapelle où il avait réalisé sa première eucharistie lors du début de son épiscopat, ensuite transporté dans le transept Sud. Enfin, la chapelle à l’extrémité Est conservait le crâne du saint. Ainsi toute la partie orientale de la cathédrale était dédiée au pèlerinage du nouveau saint que les fidèles venaient vénérés, circulant dans le déambulatoire continu tout autour de l’édifice.

Thomas Becket intronisé archevêque de Canterbury, vie de Saint Thomas Becket, Nottingham, 2ème moitié du XVème siècle, albâtre peint et doré, V&A

Outre Canterbury, le saint devient partout présent en Angleterre par la volonté du peuple. Une autre église, celle de St Dunstan’s devient un lieu de pèlerinage important. En effet, c’est à partir de cette église qu’Henry II dut faire un pèlerinage de pénitance, à pied, pauvrement vêtu, pour se racheter d’avoir assassiné l’archevêque. Les quatre assassins eux seront commandés par le Pape de faire la guerre sainte pendant 14 ans pour expier leur faute. Bien-sûr, Thomas Becket devient un des patrons de Canterbury tout comme Saint Augustin, premier archevêque de Canterbury.

Vitrail de Saint Thomas Becket, cathédrale de Canterbury

En Europe, le culte du saint et donc ses représentations se développent dans le monde normand auquel Henry II appartient (l’ancêtre d’Henry II étant Guillaume le Conquérant, duc de Normandie) Il apparait alors sur tous les supports : peintures murales, enluminures, sceaux, etc. dans différentes églises comme Monreale et la cathédrale de Marsala, toutes deux en Sicile où le saint s’était largement implanté lorsqu’une des filles d’Henry II épousé le roi normand Guillaume II de Sicile. Au XXème siècle, Thomas Becket a inspiré de nombreuses œuvres littéraires et théâtrales entre autre : Meurtre dans la cathédrale de T.S. Elliot, Becket de Jean Anouilh à partir duquel fut réalisé un film. Thomas Becket demeure toujours en Angleterre un sujet de dispute entre Anglicans et Catholiques, et donc à fortiori sur la liberté de l’Eglise par rapport au pouvoir en place. Petite Anecdote, en 2006, saint Thomas Becket a été nommé deuxième pire Britannique du IIème millénaire après Jack l’Eventreur, dépassant le fasciste anglais Oswald Mosley.

Bibliographie :

COTTRET Bernard, Histoire de l’Angleterre

DUCHET-SUCHAUX G. et PASTOUREAU M., La Bible et les Saints : guide iconographique, Flammarion, 1990

HEARN Millard Fillmore, Canterbury Cathedral and the cult of Thomas Becket in The Art Bulletin, n°76-1, 1994

Wikipedia : Thomas Becket (EN)

http://news.bbc.co.uk/1/hi/uk/4663032.stm

Crédits photographiques : Wikipedia, V&A, Louvre

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