L’estampe en Angleterre

Le mot estampe n’a pas d’équivalent en anglais, ce terme recouvrant une myriade de techniques. A l’origine, elle définit la gravure sur bois, aussi appelée xylographie. Cette gravure se fait aussi sur d’autres supports. On leur appose de l’encre pour les imprimer sur une feuille : on appelle alors ce résultat une gravure. Les techniques de l’estampe se développent à partir du XVème siècle, au moment où apparait l’imprimerie. En Angleterre, cette production a surtout fait l’objet d’importantes importations, notamment dans les anciennes Flandres, mais on remarque aussi une production locale. C’est ce que je vous propose de découvrir cette semaine.

Vue sur la Tamise, sir Francis Seymour Haden, in « Eaux-fortes originales et inédites » de la Société des Aquafortistes, 1863, BNF (f.27)

L’estampe est réalisée à partir de la gravure sur un support ou matrice : bois, métal, etc. sur laquelle un imprimeur dépose de l’encre et imprime la gravure sur une feuille à l’aide d’une presse. Il s’agit d’une production extrêmement variée, c’est pourquoi dans un premier temps, je vous propose d’en voir les principales techniques utilisées en Angleterre : l’eau-forte, la manière noire, la xylographie et la lithographie. Toutes ces techniques sont des procédés de gravure en creux.  L’eau-forte (etching en anglais) est réalisée sur une plaque métallique grâce à l’acide chimique. L’eau-forte à l’origine désignait l’acide nitrique. La planche de métal est d’abord poncée puis décapée. Toutes les parties qui ne seront pas gravées sont protégées. D’autre part, la manière noire (mezzotint en anglais) consiste à graver en grains la plaque à l’aide d’un outil appelé le berceau. Il s’agit d’un procédé complexe car pour que l’encre se fixe à la plaque, il faut que les grains soient extrêmement réguliers. La lithographie est une technique d’impression qui permet la reproduction en multiples exemplaires d’une plaque gravée à l’encre. Le tracé est exécuté directement sur la pierre. Enfin, la xylographie est un procédé de gravure sur bois.

Railway Passengers, Charles Keene, 1881,

Dürer et Rembrandt font office de maitres à suivre dans l’art de l’estampe anglaise, le premier pour son côté touche à tout, le deuxième pour son incroyable travail de l’eau-forte qui sera maintes fois copiés en Angleterre par les artistes immigrés tout comme par les locaux. Rembrandt connaitra plus de succès à long terme, influençant les artistes jusqu’au XIX-XXème siècle. D’un point de vue stylistique, l’estampe les grands courants artistiques. La production de l’estampe se divise en plusieurs catégories principales : le portrait, le paysage et  la caricature. On retrouve aussi la reproduction, que ce soit des scènes de genre et des scènes historiques.

Illustration de “Jerusalem, the Emanation of the Giant Albion”, William Blake, 1804, BNF (f.37)

Parmi les personnages importants ayant utilisé l’eau-forte et la manière noire, citons en premier lieu Charles Read, qui sera l’un des précurseurs de l’estampe et dont son art influencera jusqu’à Seymour Haden au XIXème siècle. Parmi les grands artistes, on note aussi William Faithorne (1616-1691). Il s’agit d’un auteur de nombreux portraits, influencé entre autre pas Van Dyck et les artistes de l’estampe française. Dans le style néoclassique (1ère moitié du XVIIIème siècle), on note John Flaxmann, connu pour ses illustrations de livres anciens voire antiques : L’Iliade et l’Odyssée, Dante, Hésiode, etc. Au même moment apparait le romantisme anglais qui donnera ses notes de noblesse à l’estampe avec des graveurs écossais comme Geddes et Wilkie. Celle-ci utilise l’eau forte et la manière noire qui participe à la continuité du portrait anglais. Sir Joshua Reynolds a vu de nombre de ses toiles reproduites en gravures. William Turner a pratiqué l’art de l’estampe, ayant publié son Liber Studiorum (1819). Son homologue, Charles Turner (1773-1857) a travaillé avec lui et a reproduit des œuvres que le grand artiste lui-même n’aurait pas réalisé en gravure. Les grands derniers artistes de la gravure au XIXème siècle sont sir Seymour Haden et son beau-frère le peintre Whistler (1834-1903). Le premier découvre tardivement son talent, sous l’influence de son beau-frère. Il voyage en Italie et peint la vieille Angleterre encore non influencée par l’industrialisation inexorable du Royaume Uni. Whistler, américain, se fait connaitre par ses gravures de Paris et des bords de la Tamise qui sera l’un de ses sujets favoris, donnant vie au « fog britannique ».  L’Aesthetic Movement et les Préraphaélites s’approprient eux-aussi l’art de la gravure : Burne-Jones, Dante Gabriel Rossetti, etc.

Mme Malibran en Desdémone dans Othello de Rossini, Charles Turner, avant 1836, BNF

C’est à cette époque que se développe alors l’estampe paysagiste en lien avec le goût anglais pour le paysage. Les deux Turner participent à ce développement. Ces premiers paysages, réalisés à l’eau-forte, sont sensiblement influencés par Rembrandt. Tous les artistes voyagent dans les îles britanniques et en Europe.  Le paysage reste pendant tout le XIXème siècle un sujet majeur de l’eau forte. Nombre d’entre eux sont des suiveurs de Rembrandt, et a fortiori de Turner.

Frontispice : Allégories, Voyage du Sir Aubry de la Motraye en Europe, Asie et Afrique, William Hogarth, 1727, BNF (f.1)

La lithographie se développe à partir du début du XIXème siècle avant d’exploser à la fin. Citons Joseph Pennel, suiveur de Whistler, fameux dans cette technique. Les œuvres réalisées sont réunies dans des revues telles que « Le Studio », « Dial » ou encore « Neolith ». Une première exposition dédiée à cette technique à l’ancien Victoria & Albert Museum en 1898 où sont présentées plus de 2000 lithographies de l’Europe entière. En ce qui concerne la gravure sur bois, elle apparait très tôt bien qu’elle n’acquiert son développement à grande échelle avec Thomas Bewick (1753-1828). Il met en place un atelier familial à Newcastle et forme de nombreux graveurs sur bois qui s’installeront à Londres. La gravure sur bois sert surtout à l’illustration de livres, remplaçant une partie de la production de l’eau-forte dès le milieu du XIXème siècle notamment grâce à l’explosion de la caricature avec là encore l’apparition de nombreuses revues : « Once a Week » ou encore « The Punch ». On peut citer Charles Keene (1823-1891) comme l’un des grands caricaturistes de l’époque, qui connaitra aussi une grande carrière d’illustrateur.

Sainte Cécile prisonnière secourue par un ange, Dante Gabriel Rossetti, copie de 1945-1985, BNF

Il est impensable de réaliser cet article sans parler de William Blake (1757-1827) que l’on peut considérer comme le maitre de l’estampe anglaise. Traditionnellement plus connu pour ses poèmes, il a commencé et terminé sa carrière en tant que graveur.  Actif au moment où apparait le romantisme anglais, son art se caractérise par cette forte influence médiévale et son goût pour un style dit « néo-gothique ». Polyvalent, il a réalisé des œuvres sur tous types de supports, la gravure tout d’abord, mais aussi la sculpture et à fortiori la poésie.

 

Encore aujourd’hui, les techniques de l’estampe sont encore utilisées, ce qui est une spécificité anglaise, la plupart des autres pays ayant succombé aux charmes de la gravure de reproduction voire tout simplement à l’impression. Avant le XXème siècle, elle servait à l’illustration et à la reproduction, considérée alors comme un sous-genre par rapport à la noble peinture ou sculpture. Pourtant, grâce à de grands artistes de talent comme Turner et Blake, elle acquiert son statut de production artistique à part entière. Dans cet article, il a été surtout question d’artistes masculins. Il faut savoir que des femmes aussi réalisaient des gravures comme Kate Greenway qui influencera fortement l’art de l’illustration de livres pour enfants.

 

Bibliographie :

LARAN Jean, L’estampe, Puf, Paris, 1959 (I0 LARA A1-2)

GRIFFITHS Anthony, Prints and Printmaking: An Introduction to the History and Techniques, British Museum Press, Londres, 1980 (I6 GRIF A)

http://www.spartacus.schoolnet.co.uk/Jkeene.htm

 

Pour aller plus loin :

LAVER J., A History of British and American etching, Londres, 1929

WHITMAN, Nineteenth century mozzotinters, Londres, 1903-04

DODGSON C., Contemporary English Woodcuts, Londres, 1922

 

Crédits photographiques : Bibliothèque Nationale de France

 

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One Reply to “L’estampe en Angleterre”

  1. Pardonnes moi de n’avoir pas répondu à ton message, j’étais en panne d’ordinateur et ce n’est pas pratique d’envoyer une biblio sur tablette. C’est trop tard mais je peux quand même t’indiquer de tête quelques références au cas où tu souhaiterai creuser le sujet.
    Je ne connais aucune synthèse en français sur l’estampe anglaise. Il existe en revanche un bon catalogue sur la manière noire (éd. Somogy), un catalogue de 2008 ou 2009 du Petit Palais sur Wiliam Blake. Idem pour Whistler, il y a beaucoup de catalogues d’expo.
    Juste avant la révolution française, la gravure anglaise concurrence fortement la production parisienne et nombre d’éditeurs s’en plaignent. Au XVIII, c’est l’âge d’or de la caricature anglaise, qui est très importante dans l’histoire de l’estampe au royaume uni.
    Une des grandes gloires de l’école anglaise est aussi d’avoir inventé la gravure en bois de bout à la fin du XVIII. C’est grâce à cette technique que la presse illustrée va envahir l’Europe (entre autres). Il y a un excellent ouvrage en français sur l’histoire de la gravure en bois de bout, qui doit porter ce titre.

    Par ailleurs, attention, il y a quelques contresens et erreurs sur les généralités de l’estampe dans ton billet, nous pouvons en parler en mp ( mais je ne trouve plus ton mail)

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