La sculpture d’albâtre en Angleterre : XIV-XVIème siècle

Redécouverte au XIXème siècle avec les fouilles et réfections des églises, la sculpture d’albâtre anglais est le best-seller de la production artistique médiévale en Angleterre. Produite sur les importants dépôts d’albâtre au centre de l’Angleterre ou Midlands, la sculpture en « pierre blanche » comme le commandait les ordres royaux, marque les débuts de la statuaire en Angleterre.  Plus tendre que le marbre, plus facile à traiter donc, elle pouvait par sa blancheur se substituer aux pierres les plus nobles, alors moins présentes sur l’île britannique. Quelle est la nature de cette production ? Comment se développe-t-elle ? Dans quelle mesure s’exporte-t-elle sur le continent ? Tentons de répondre à ses questions.

Annonciation, vers 1430-40, musée Cluny (Cl. 19343)

L’albâtre est tout d’abord travaillé pour la réalisation de commandes royales mais aussi celles du clergé dès le début du XIVème siècle. Ces commandes de grande qualité prennent la forme de tombeaux ou de grandes statues de dévotion telles la Vierge à l’Enfant, saint Pierre et saint évêque Flawford (castle museum de Nottingham) ou encore la Trinité de la Burrel Collection (Glasgow). Ordonnée par son fils vers 1330, la tombe d’Edward II (cathédrale de Gloucester)  est réalisée dans ce matériau selon la forme du tombeau-baldaquin typique de l’Angleterre. Il est composé d’une base sculptée en bas-relief, d’un gisant protégé par un baldaquin. On découvre l’influence du Court Style (cf. Le gothique anglais 2 la maturation (1250-1550) du 25 août 2013) dans l’architecture du baldaquin. Dès les débuts de cette nouvelle production, bien qu’on ne conserve peu ou pas d’archives, on connait quelques artistes tels William Ramsey qui aurait réalisé le tombeau d’Isabelle de France, veuve d’Edward II (1358-59, détruit à la Réforme anglicane), ou encore Henry Yevele et Thomas Wreck qui auraient réalisés les tombeaux du duc de Lancaster Jean de Gaunt et son épouse Blanche (Tutbury, Staffordshire, 1374-78, aussi disparu). Ces artistes basés à Londres montrent une maitrise parfaite de la taille de l’albâtre conjuguée à une influence du style parisien sous Philippe le Bel dans la souplesse des plis et la rondeur des visages entre autre. Ces tombeaux n’étaient pas seulement l’apanage des grandes personnalités de l’époque mais aussi à de plus simples propriétaires terriens, comme le montrent les monuments funéraires de la famille de Sir Thomas Andrew. Conservés dans l’église de la Sainte-Trinité à Charwelton, ils se présentent sous la forme de sarcophages recouverts d’une dalle à trois gisants ou de dalles murales sculptées. Réalisés entre le XIV et XVème siècles, on ne conserve que deux des cinq monuments originaux.

Tombeau d’Edward II, mort en 1330, cathédrale de Gloucester

A la même époque apparaissent aussi les premières statues de dévotion, mais aussi des retables en albâtre. Cette production se développe de manière exponentielle, selon des qualités variables. Des retables pour orner maitres-autels et chapelles sont aussi commandés dans toute l’Angleterre : retable de la chapelle Saint-George à Windsor par exemple (vers 1370). On ne conserve malheureusement que des sculptures datées partir de la fin du XIVème siècle. Rappelons une fois encore que de nombreuses images sur tous les supports ont été détruites pendant la réforme anglicane d’Henry VIII vers 1530. Ces statues présentent un style plus ou moins différent selon le commanditaire et leur lieu de production. Les statuettes de Londres présentent un style proche de celui de l’Ile-de-France alors que dans les Midlands, on retrouvera un style plus proche des tendances du début du gothique simplifié. Alors que la demande en images de dévotion s’accentue au XVème siècle, commandées par les riches laïcs principalement, la production évolue vers la taille de relief sculptés, surtout à Nottingham, ou encore York.

Plaque de Saint Paul, Angleterre, XVème siècle, 40cmH, musée du Louvre (O.A. 202)

Rapidement, la plupart des églises paroissiales ou chapelles ainsi que les sanctuaires privés sont tous dotés de sculptures en albâtre au début du XVIème siècle. Elles se développent en groupe sculptés, en reliefs, en retables, etc. L’albâtre anglais commence aussi à être vendu outre-Manche dans toute l’Europe occidentale, notamment dans les villes côtières. En France, on découvre des statues et retables en Bretagne, en Aquitaine, etc. On en retrouve aussi sous forme de commandes prestigieuses dans la capitale française, comme le magnifique retable polychrome qui ornait autrefois l’église Saint-Germain-L’auxerrois, derrière le Louvre, digne d’une commande royale par sa taille monumentale (2,56×2,54m). Il était situé autrefois dans la chapelle de la Passion (auj. chapelle du Grand Conseil) et a été revendu par un collectionneur à Antoine Vivenel qui a fait de sa collection un musée à Compiègne. Rapidement, les sculpteurs anglais s’adaptent aux commandes étrangères avec de nouveaux vocabulaires iconographiques et en outre hagiographiques en lien avec des saints vénérés qu’en France : le limousin saint Martial ou encore saint Fiacre (V&A).

Le Christ sortant du tombeau, York, vers 1470, 42cmH, musée Cluny (Cl. 19327)

D’un point de vue stylistique, on atteste un peu trop rapidement une dégradation de la qualité de ces sculptures à partir du début du XVème siècle. La production devient de plus en plus sérielle, les figures s’allongent et deviennent de plus en plus schématiques. ON peut donc parler de perte de qualité, ce qui n’empêche pas à la même époque de découvrir de magnifiques sculptures, tel le panneau du retable de Génissac en Gironde représentant la Nativité ou encore le retable de Saint-Germain-L’auxerrois, datant même du début du XVIème siècle. La production d’albâtre en Angleterre peut être comparée à celle de l’émail à Limoges à l’époque romane (rappelons les châsses de Thomas Becket dont on conserve aujourd’hui une cinquantaine dans le monde). Rapide, facile, peu coûteuse, elle se développe très rapidement,  laissant des traces dans l’Europe entière. Ainsi, différents types de sculptures étaient taillées en fonction du type de commande et le prix de celle-ci : une commande royale ou cardinalice était bien évidemment d’une qualité beaucoup plus supérieure qu’une commande pour un marchand.

Retable de l’église Saint-Germain l’Auxerrois, fin XV-début XVIème siècle, musée Antoine Vivenel (Compiègne)

La production d’albâtre « s’arrête » avec la réforme anglicane. Proposant un programme iconographique exclusivement religieux, elle s’opposait directement au courant iconoclaste issu des mouvements protestants qui agitent l’île britannique. Le marché de l’albâtre en Europe, que seuls les Anglais approvisionnaient « disparait » de même. Philip Lindley, lors de l’exposition de sculpture médiévale en 2001, considéra alors qu’on devait conserver à peine 10% de la production d’albâtre de l’époque. Reconnue qu’à partir du XXème siècle qualifiée alors d’italienne ou de française, il s’agit d’un type de sculpture typiquement anglais qui fournit aux églises d’Angleterre et même d’Europe des images au moment où la sculpture envahit l’intérieur des églises. A-t-elle réellement disparue au XVIème siècle ? Non, les alabastermen (litt. tailleurs d’albâtre) continuèrent de travailler tant qu’il y avait des ressources, sous forme de tombeaux et effigies funéraires qui s’accrut à la fin du XVIème siècle  en lien avec la tendance du portrait à l’époque élisabéthaine.

 

Bibliographie :

ANDERSON William, “Re-discovery, collecting and display of English medieval alabasters”, Journal of the history of collections n°16-1, 2004

PRIGENT Christiane, Les sculptures anglaises d’albâtre, Musée national du Moyen Âge – thermes de Cluny, éditions RMN, Paris, 1998

Idem, « Le Retable en albâtre de l’église Saint Germain l’Auxerrois de Paris, conservé au Musée Antoine Vivenel à Compiègne (Oise) : une oeuvre anglaise du commencement du XVIe siècle », Bulletin national de la Société des Antiquaires de France, 1996

RAMSAY Nigel, « La diffusion en Europe des albâtres anglais », DUBY George (dir.), Le Moyen Age, Histoire artistique de l’Europe, Seuil, Paris, 1995

 

Pour aller plus loin :

DEACON Richard et LINDLEY Phillip, Image and Idol : Medieval Sculpture, catalogue d’exposition, Tate Britain, Londres, 2001

WILLIAMSON Paul, Object of Devotion: Medieval English alabaster sculpture from the Victoria & Albert Museum, Princeton University Art Museum, 2010

http://www.waymarking.com/waymarks/WMC15M_Andrewes_Chest_Tomb_and_Wall_Tablet_Church_of_the_Holy_Trinity_Church_Charwelton_Northants

 

Crédits photographiques : Wikipedia, musée du Louvre, musée Cluny, flikr

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