La fraise en Angleterre

            Par Alice

La mode européenne au XVIème siècle est marquée par des artifices comptant parmi les plus impressionnants de l’histoire de la mode. Le vertugadin, la braguette*, le panseron* et donc la fraise vont modifier les corps masculins et féminins. Accessoire indissociable de la silhouette de deux sexes durant la seconde moitié du XVIème siècle, la fraise devient un phénomène européen qui connaitra en Angleterre un développement particulier.

Portrait de Jane Seymour par Hans Holbein, 1536, Kunsthistorisches Museum, (Vienne).

 Comme toute mode innovante la fraise est critiquée, décriée et moquée. Ses opposants refusent d’y voir une mode européenne. Comme tout ce qui est « étrange », elle doit venir d’ailleurs. Selon la « légende » de la fraise, elle proviendrait d’Inde où elle servait à protéger les vêtements des cheveux huilés (soin dans le but d’assurer l’éclat de la chevelure) ; mais en vérité, elle est bien plus vraisemblablement issue de l’évolution d’une pièce de vêtement occidental. Son origine semble se trouver dans la chemise qui dépasse légèrement de la chamarre* des hommes et des robes des femmes dans les années 1520-1530. Elle est visible ci-dessous sur ce portrait de Jane Seymour, il s’agit de la bande blanche en partie ornée de joyaux entre le tissu orangé et la peau.

Capture « Elizabeth, the Golden Age » (de Shekhar Kapur, avec Cate Blanchett), costume créé par Alexandra Byrne en 2007

Vers le milieu du siècle la mode espagnole domine la mode européenne, de même les influences protestantes ou de la contre-réforme se font sentir dans des pays comme l’Angleterre ou la France. Les vêtements deviennent plus sombres, et sont brodés de fils d’or. Le roi Henri II en France adopte cette mode plus austère. En réaction, les cols et les poignets blancs se développent et prennent un volume de plus en plus important. Le col se détache dans les années 1575 pour former un élément de costume à part : la fraise. Elle est portée par les deux sexes sur les robes et les pourpoints. Elle est encombrante, rends les mouvements difficiles ce qui fait d’elle l’apanage de la noblesse qui ne travaille pas.

Détails d’une caricature « la vanité des femmes ou les fraises », d’après Marteen de Vos, vers 1595, Metropolitan Museum of Art (New-York)

 A partir du règne de Mary Ière (1553-1558) dite « Bloody Mary », l’Angleterre suit la mode espagnole. Son influence se maintient en dépit des guerres qui opposent les deux pays et de la rivalité de leurs souverains Philippe II et Elisabeth Ière (à partir de 1558). Suivant un phénomène européen, les aristocrates anglais portent des fraises de plus en plus démesurées. En 1562, un édit veut limiter la largeur des fraises à 4 pouces. Il n’est toutefois pas suivi d’effets et la fraise atteint son ampleur maximale vers 1585. La fraise est réalisée en lin généralement blanc. Il faut compter au minimum 3 m de tissu pour réaliser une fraise, pour les plus extravagantes 20 m peuvent être nécessaires.  Le lin est trempé dans de l’amidon c’est l’empesage, puis il est godronné. Cette deuxième étape permet de former les volutes ou les plis à l’aide de métal chauffé. La technique est importée des Flandres en 1564. A partir de cette époque, c’est une flamande qui a la responsabilité de préparer les fraises de la reine Elisabeth. En effet, l’amidon ne résiste pas à l’humidité ou à la pluie. Les fraises redeviennent alors « molles » et toute l’opération doit être recommencée. Vous pouvez voir ci-dessus, sur cette caricature de Marteen de Vos, les fers qui chauffent puis qui servent à former la fraise.

La reine Elisabeth, anonyme, Londres, vers 1593, National Portrait Gallery (Londres)

Le problème est résolu à la fin du siècle avec la création du support de fraise métallique. Il est parfois nommé « pickadil » en référence au quartier de Piccadilly à Londres où la fabrication de fraises y est importante. Durant la seconde moitié du XVIème siècle, les Anglais semblent plus novateurs en matière de  mode. De façon générale nous pouvons dire qu’ils reprennent les éléments de la silhouette communs à toute l’Europe. Ils les transforment et créent des modèles qui leur sont propres. C’est le cas de la fraise ou encore du vertugadin, venu des espagnoles, jupon conique présent sous les jupes des femmes. Il est transformé par les Françaises mais aussi par les Anglaises qui portent des vertugadins anglais ou français. Le vertugadin anglais est aussi appelé vertugadin roue. Il s’agit d’un grand plateau donnant à la jupe un aspect de « table ».  Ce célèbre portrait de la reine Elisabeth peint vers 1593 est une parfaite illustration de la silhouette anglaise de l’époque (ci-dessus).

Miniature de Sir Walter Raleigh, Nicholas Hillard, vers 1585, National Portrait Gallery (Londres).

Si en France, la fraise est souvent composée d’un unique rang de tuyaux,  les Anglais n’hésitent pas à superposer plusieurs rangs avec des types de plis différents. La fraise anglaise est souvent inclinée, plus haute dans le dos que dans sur le devant. Enfin, les Anglais lui ajoute souvent des parties en dentelle. La miniature représentant Sir Walter Raleigh illustre parfaitement cette mode. La fraise est inclinée, le bord est orné d’une broderie complexe formant des tuyaux.

Portrait supposé de la comtesse de Nottingham, Robert Peake, 1595-1606, Weiss Gallery (Londres).

Dans les dernières décennies du XVIème siècle, les fraises féminines s’ouvrent sur le devant, laissant la gorge apparente. La fraise peut être alors largement décorée comme sur ce portrait supposé de la comtesse de Nottingham peint par Robert Peake vers 1595-1606. La variété des fraises en Angleterre est également considérable en comparaison au reste de l’Europe. Les fraises anglaises sont parfois colorées, notamment en jaune safran. L’épice est la base du colorant utilisé à cette occasion.

Mary Stuart en captivité peinte par Nicholas Hilliard vers 1574, National Portrait Gallery (Londres)

 Les Anglaises portent aussi des conques. Ce sont de larges morceaux de tissus amidonnés, qui « sont tendus entre deux arceaux métalliques ayant la forme de demi ovales et le bord de la robe ». Il ne reste, à ma connaissance, aucun témoignage matériel de ces conques. Les portraits nous renseignent d’avantage sur cette mode. Mary Stuart est portraituré portant une large conque retombant sur ses bras en plus de sa fraise. La conque est largement adoptée par les aristocrates anglaises. La reine Elisabeth en porte régulièrement sur ses portraits d’apparat comme sur le portrait dit « arc en ciel » (litt. « The Rainbow Portrait », Isaac Oliver et/ou Marcus Gheeraerts le Jeune( ?), Hatfield House, Hertfordshire) réalisé vers 1600-1602. Cette libre interprétation de la conque et de la fraise a été réalisée par la costumière Alexandra Byrne en 2007 pour le film « Elizabeth : L’âge d’or » (2007, capture ci-dessus). Elle permet de donner un aperçu des tenues de la reine. Alexandra Byrne a reçu l’oscar des meilleurs costumes pour ce film. La France suit cette mode dans une moindre mesure puisque seules les femmes en deuil portent des conques.

« The Hardwick House Portrait » d’Elizabeth 1ère, cercle de Nicholas Hilliard, 1592 (1599 ?), Hardwick House (Oxfordshire)

La fraise a été adoptée en Angleterre comme dans le reste de l’Europe par une classe dominante et oisive. Elle est devenue l’un des éléments marquant de la mode européenne du XVIème siècle. Elle a connu en Angleterre un développement particulièrement prononcé notamment sous l’influence d’Elisabeth I°. Ces modèles se sont un peu répandus en Europe.    La fraise anglaise a contribué, avec le vertugadin anglais, à donner une apparence bien particulière à la mode insulaire de cette époque, illustrée par ce dernier portrait de la reine Elisabeth, tout en l’inscrivant dans un phénomène plus général.

Supports de fraises, vers 1610/25, Victoria and Albert Museum (Londres)

Ce qui reste de cette mode est aujourd’hui conservé dans le royaume. Les britanniques ont depuis longtemps entrepris une exceptionnelle politique de conservation de leurs costumes. Ils acquièrent des pièces variées autant par leur origine que leur prestige. Le Victoria & Albert Museum conserve ainsi une des plus belles collections au monde de mode occidentale. Le musée a la particularité de posséder un certain nombre de pièces rarissimes dont ces supports de fraises fabriqués en satin, soie, carton ou en ouate, datés de 1610-25.  Parmi les autres œuvres exceptionnelles conservées en Angleterre nous citerons l’effigie de la reine Elisabeth Ière, créée au moment de la mort de la reine, vêtue et portant un masque à son image. Les vêtements et sous-vêtements de cette dernière nous sont parvenus.

Lexique : (les mots suivis d’un * sont expliqués ci-dessous)

Braguette : pièce de tissu rembourrée, portée au XVIème siècle, formant une proéminence au niveau des parties génitales masculines. Symbole de puissance temporelle  et non pas une invitation sexuelle.

Panseron : habit typique des hommes à la cour de 1570 à 1590 environ. Pourpoint dont le devant est rembourré formant un bombement en forme de pointe.

Chamarre : ample casaque (manteau)

Bibliographie :

BOUCHER François, Histoire du Costume en Occident, Flammarion

BRUNA Denis (dir.), La mécanique des dessous, catalogue d’exposition, Musée des Arts Décoratifs, 2013

Pour aller plus loin :

REYNOLDS Anna (dir.), In Fine Style: The Art of Tudor and Stuart Fashion, catalogue d’exposition, The Queen’s Gallery (Londres), 2013

Crédits photographiques : Kunsthistorisches Museum, NPG, V&A, Weiss Gallery, Hatfield House, Hardwick House

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