Les collections anglaises : sous Charles I (1625-1649)

A l’occasion de la publication en novembre 2013 du dernier livre posthume de l’anglais Francis Haskell, historien de l’art mort en 2000, concernant les collections de Charles I, on commence l’année avec, enfin, une bonne nouvelle : le réveil des Anglais concernant cette sombre période qu’est le règne de ce roi détesté par tous, au même titre que Richard III un peu plus d’un siècle plus tôt, et surtout son rôle dans l’art et la culture britannique. Collectionneur et grand mécène, Charles Ier fut surtout connu pour avoir voulu tenir tête au Parlement anglais et instaurer une monarchie absolue. Après s’être réfugié en France à la cour de son parent, Louis XIV, il est finalement jugé et exécuté à son retour en 1649. Aujourd’hui, on vous propose de découvrir la genèse des collections britanniques, et leur rôle dans l’émergence du courant de la Renaissance italienne en Angleterre.

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Portrait de Charles I en trois attitudes, Anthony van Dyck, 1635-36, collections royales de SM Elizabeth II

En moins de 50 ans, l’Angleterre, d’un point de vue artistique, se réveille d’une longue hibernation. Conservateurs envers leur gothique quasiment intouché depuis le XIV-XVème siècle, aussi appelé « Perpendicular Gothic », les Anglais restent majoritairement imperméables aux innovations qui bousculent la création dans le reste de l’Europe. Partageant des liens privilégiés avec l’Europe du Nord, seuls les innovations de la peinture flamande, via les voyages d’artistes comme Holbein l’Ancien et le Jeune. Ces innovations ne touchent cependant que l’élite. Dès le règne d’Henry VIII, on cherche à intégrer ce goût pour l’antique, sans succès. Sous Elizabeth I (morte en 1603), les arts décoratifs sont les premiers touchés, reprenant des thèmes et des formes antiques. Enfin, le déclic émerge sous le règne de Jacques Ier (1603-25). Les premiers artistes se déplacent de plus en plus en Italie, étudiant les œuvres antiques, et rapportant les premières œuvres et traités d’art italiens : Palladio en architecture, Alberti en peinture. La mouvance est lancée. Avec Charles I, le mouvement prend une envergure telle, couronnée par l’achat de la collection des ducs de Mantoue en 1628 : des grands maitres de la Renaissance et surtout des peintures vénitiennes entrent en Angleterre. La peinture à la faveur du roi, mais aussi les antiques, tout est envoyé par bateau direction Londres.

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Lady Arundel et sa suite, Pierre Paul Rubens, 1620, huile sur toile, Alte Pinakothek (Munich)

 

Ce mouvement est aussi fulgurant qu’il est général dans toutes les riches familles d’Angleterre. Chacun leur tour, chaque aristocrate, marchand ou bourgeois londonien veut sa peinture italienne et par la suite, des œuvres inspirées par ces grands artistes italiens dont ils découvrent le nom, et dont les peintres tels que Le Seuil, Van Dyck ou encore Rubens, étudient grâce aux galeries de leur mécène : la famille royale, Sir Dudley Carleton, ambassadeur à la cour vénitienne, les Arundel dont Thomas Howard, le 21ème duc, et la famille de Buckingham. Thomas Howard est probablement l’un des collectionneurs et mécènes les plus importants du règne de Charles I faisant partie du « Whitehall group » en tant que connoisseur au même titre que le roi lui-même. Il commanda des œuvres aux grands maitres flamands et anglais installés à Londres, collectionne les antiques et réalisa même quelques fouilles en Grèce, un pas qui sera décisif pour l’Angleterre qui à partir de ce moment enverra régulièrement des savants étudier et fouiller le monde grec. Ses marbres font désormais partie des collections de l’Ashmolean Museum Il collectionna de nombreux dessins de Vinci, Raphaël, Dürer et autres, qui seront par la suite intégrées aux collections royales.

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La découverte de Moïse, Orazio Gentileschi,  vers 1630-1633, huile sur toile, Musée du Prado (Madrid)

L’art italien prédomine donc dans toutes les collections. En 50 ans, l’Angleterre récupère un retard de deux siècles, étudiant, commandant et collectionnant des œuvres qui firent des collections royales et aristocratiques les plus belles d’Europe : la collection royale tout d’abord, mais aussi des grandes familles comme les Cecil, les Arundel, et surtout Buckingham. Les artistes partagent ce gout pour l’Italie, notamment van Dyck, l’un des artistes préféré du roi et ayant réalisé de nombreux portraits de la famille. Les grands maitres de la Renaissance – Vinci, Raphaël, Michel-Ange – les artistes maniéristes mais aussi la peinture vénitienne comme les œuvres de Titien sont collectionnées. On s’inspire de ces artistes, on reprend leurs compositions, leurs thèmes et leurs techniques. Ainsi, les portraits équestres de Charles I rappellent étrangement ceux de Charles Quint par le Titien.

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Plafond de la Banqueting House (Londres), Pierre Paul Rubens, vers 1635, Historic Royal Palaces

Enfin, après les palais florentins et Fontainebleau, les Anglais font construire des galeries dans leurs palais et hôtels particuliers (litt. private mansion). Ces galeries sont aménagées de telle manière à ce que des peintures de maitres italiens, des commandes de Van Dyck ou Rubens, les artistes majeurs du règne de Charles I, et des représentations du roi se marient de manière harmonieuse. Ces œuvres, ramenées en masse en Angleterre, son magnifiées par des commandes prestigieuses, comme par exemple le plafond de la Banqueting House, exécuté à Anvers et arrivé à Londres en 1635. Ces collections sont ouvertes aux artistes, renouvellent et favorisent la création artistique en Angleterre.

Galerie des marbres d’Arundel, Ashmolean Museum, illustration de « The Galery of Portraits », Charles Knight, 1836

Qu’en est-il de la collection de Charles I aujourd’hui ? Le gout extravagant pour l’art, qui coutait une fortune au pays, finit par irriter les Parlementaires contre qui Charles Ier chercha à se libérer, souhaitant instaurer un régime absolu, proche du système français. La plupart de sa collection est vendue après son exécution, en 1649, lors de la révolution de Cromwell. Il ne faudra attendre une dizaine d’années plus tard, lors de la restauration de la monarchie avec le règne de Charles II pour que ces collections reprennent leur éclat. En effet, plusieurs monarchies acceptent de ré-offrir au nouveau roi l’ancienne collection, notamment la République des Pays-Bas à travers leur « Dutch Gift ». Ce présent comptait 28 peintures de la Renaissance italienne et 12 sculptures antiques classiques ainsi qu’un bateau « The Mary » et du mobilier que les Parlementaires avaient vendu à qui le veut. A cela se rajoute le rachat de nombreuses œuvres. Cependant, de nombreuses peintures n’ont pas été revendues, notamment celles vendues à la France qui refusa de les revendre. Ainsi, une partie de la collection de peintures de la Renaissance ainsi que les Van Dyck et toutes les représentations royales (une dizaine) font partie des collections du Louvre.

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Le triomphe de Titus et Vespasien, Jules Romain, 1537, musée du Louvre (Paris)

Il faudra attendre le règne de Georges III et du Prince Régent pour voir revivre le faste du mécénat royal, puis sous celui de la reine Victoria et plus récemment sous le règne d’Elizabeth II. A partir du retour de la monarchie, le modèle versaillais prévaut dans la création britannique, avant que les artistes s’affranchissent peu à peu, faisant apparaitre progressivement une école britannique de peinture, menée par Hogarth. Le style anglais est né.

Bibliographie :
BROTTON Jerry, Sale of The Late King’s Goods: Charles Ist and His Art Collection, Pac MacMillan, 2006
HASKELL Francis, The King’s Pictures, The Formation and Dispersal of the Collections of Charles I and His Courtiers, Yale University Press, 2013
PORTIER François, L’art italien, modèle des peintres exerçant en Angleterre, actes de colloque de la société d’études anglo-américaines, 1988
http://www.historyextra.com/gallery/charles-lost-paintings
Articles Wikipedia : “Dutch Gift”

 

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