« Opus anglicanum » – Trois siècles de broderie anglaise

Il y a quelques mois, nous vous avons parlé d’une grande production médiévale anglaise, la sculpture d’albâtre. Cette semaine nous nous concentrons sur un autre best-seller anglais du Moyen Age : la broderie. Aussi appelé « Opus anglicanum » ou encore « façon d’Angleterre » dans les inventaires de la fin du XIVème siècle, cette expression désigne avant tout une technique qu’on retrouve en Angleterre depuis au moins l’époque anglo-saxonne. L’exemple le plus ancien conservé est la Tapisserie de Bayeux. Alors, qu’est-ce que l’Opus anglicanum ? A vous de le découvrir…

Chape de Syon, 1300-1320, Victoria & Albert Museum

Pendant toute la période médiévale, l’Angleterre produit une quantité exceptionnelle de tissus liturgiques mais aussi profanes de très grande qualité. Production luxueuse destinée à un public aisé voire royal, elles font pour la plupart l’objet de commandes prestigieuses. Ces broderies se caractérisent par l’utilisation de fils d’or et d’argent ainsi que de fils de soie colorés ainsi que de rehauts de perles et pierreries plus ou moins précieuses. L’âge d’or de cette production se situe entre le XIII et le XVème siècle ; nous conservons d’ailleurs de nombreux textiles, principalement liturgiques dans les trésors d’églises dans toute l’Europe.  On peut classer ces textiles selon l’évolution de la technique : motifs décoratifs ou figurés brodés en laine et or sur un tissu de lin 1260 et 1300 ; décor couvrant de fils d’or et soie colorée sur lin entre 1290 et 1360 ; apparition des fils d’argent à partir de 1350.

Fragments de la tenue de Walter Cantilupe, évêque de Worcester, 1233-1266, British Museum

L’évolution se réalise aussi dans l’iconographie : les premiers textiles présentent de simples motifs en lien avec la liturgie ou simplement décoratifs, parfois inspirés de l’art celtique ou byzantin comme ce fragment de broderie du vêtement de l’évêque Walter Cantilupe (British Museum, image 2) représentant deux lions affrontés en or dans des médaillons, rappelant l’art du textile byzantin. Puis progressivement, le décor s’étoffe et couvre la totalité du tissu comme sur la chape de Saint Louis d’Anjou, conservée à la basilique Sainte-Marie-Madeleine-et-Saint-Maximien-la-Sainte-Beaume en France présentant un décor de médaillons reprenant la vie de la Vierge et du Christ en fil d’or et de soie verte. Les vêtements liturgiques montrent ainsi les scènes les plus marquantes du Christianisme, parfois situés en lien avec la liturgie, comme le vêtement sacerdotal de Whalley Abbey (Burrel Collection, Glasgow et Towneley Hall Museum). Destinés à la Grande Messe, ces vêtements sont composés d’un orfroi, large bande de broderie précieuse, réalisée au début du XVème siècle, ornant les chasubles et les chapes de velours datés de l’époque de la Renaissance italienne. Les orfrois présentent un cycle complexe mettant en parallèle la vie de la Vierge et celle du Christ. Certaines scènes ne sont pas représentés dans leur ordre chronologique mais en lien avec la liturgie mais aussi dans un souci esthétique.

L’arbre de Jessé, 1315-1335, Musée des Tissus et des Arts Décoratifs de Lyon

En effet, le raffinement et la beauté de ces broderies font la réputation de cette production. Les grandes personnalités du moyen Age admirent la maestria des Anglais dans ce domaine, comme le pape Innocent IV qui commandera de nombreuses broderies en « opus anglicanum », d’où la présence de nombreux exemples dans les collections du Vatican par exemple.  En outre, elles se caractérisent selon un canon bien particulier. Les personnages, relativement courts, présentent quelques légères disproportions dans la grosseur de la tête et la longueur des mains et des pieds par rapport au reste du corps. Ces maladresses sont cependant éclipsées par un beau visage encadré de cheveux ondulés, une bouche nettement dessinée, un menton proéminent, des joues au modelé naturaliste et des yeux très expressifs voire hagards. En effet, en tant qu’art narratif, en partie hérité de l’art de l’enluminure, le sentiment se traduit à travers le regard et la gestuelle. Ces personnages s’inscrivent dans un cadre végétal très naturaliste ou dans un fond d’or orné de motifs très raffinés comme des espèces végétales ou des arabesques typiques de la broderie anglaise. On peut aussi comparer l’évolution de la broderie avec celle de l’enluminure.

Antependium ou devant-d’autel : la vie du Christ, musée Paul Dupuy (Toulouse)

Londres reste le centre principal de production, notamment à partir du règne d’Henry III (1216-72) au sein d’ateliers royaux, comptant jusqu’à vingt personnes par atelier. A l’époque d’Henry III on compte environ 80 brodeurs. Il ne s’agit pas d’une production de masse comme nous avions pu le voir pour la sculpture d’albâtre mais d’une production contrôlée par des registres et l’objet de commandes précises réalisées par les églises mais aussi par les particuliers comme le Roi qui pouvait offrir ces objets précieux en tant que cadeau diplomatique. Il ne faut cependant pas non plus négliger les dons d’aristocrates de leurs œuvres personnelles aux édifices religieux. En outre, la plupart des œuvres étaient réalisées en Angleterre mais il ne faut pas oublier que le terme « opus anglicanum » désigne avant tout la technique. Ainsi, d’autres ateliers en Europe pouvaient utiliser cette technique dans leurs ateliers, comme dans l’atelier royal de Paris.

Chasuble Chichester Constable, 1330-1350, Cloisters Museum (New-York)

Nous conservons de nombreux exemples d’Opus Anglicanum dans les collections et le patrimoine français. Selon les sources, tous les plus grands lieux de culte en France possédaient des vêtements et/ou tissus liturgiques (comme les antependium ou devant d’autel) ornés de broderies en Opus Anglicanum : Notre Dame de Paris, Chartres, etc. L’un des exemples les plus beaux conservés au monde est celui de l’Arbre de Jessé, réalisé en Angleterre (probablement Londres) entre 1315 et 1335 et conservé au musée des Tissus et des Arts Décoratifs de Lyon. D’une qualité sans égale, la broderie présente des dégradés de couleurs mêlés à l’or donnant l’illusion du relief, une technique qu’on retrouve à cette même époque dans l’enluminure. La diffusion de ces broderies et de la technique s’effectue en France grâce aux possessions d’Henry II d’une part mais aussi grâce à la Guerre de Cent Ans. Les Français, tout comme le reste du continent européen, commandent mais aussi intègrent la technique de l’opus anglicanum. On peut donc supposer une probable production d’Opus Anglicanum en France, ce qui expliquerait aussi la forte présence de cette production dans les églises françaises à un moment où la guerre avec l’Angleterre fait rage.

Chape de la Sainte Vierge, Saint-Bertrand de Comminges, estampe de Pierre-Justin Ouvrié (1806-79), Voyages pittoresques et romantiques de l’Ancienne France II (détail).

Cependant, à partir de la  2ème moitié du XIVème siècle, l’opus anglicanum perd en qualité en lien probablement avec la Peste Noire et les guerres à la fois internes avec avec la France. Cependant, l’art de la broderie perdure jusqu’au moins le XVIIème siècle en tant que production d’atelier. Cette production est désormais principalement profane, surtout à partir de la réforme d’Henry VIII.  D’un point de vue de production personnelle, la broderie est encore aujourd’hui un art et un loisir apprécié par les Anglais. Au cours de mes recherches, j’ai réalisé qu’il s’agissait d’un sujet assez fermé mais pourtant étudié par de nombreux savants du XXème siècle dans le monde entier. En effet, la dispersion de nombreux exemples permit alors à différents historiens d’art de réfléchir sur l’une des plus grandes productions anglaises du Moyen Age.

 

Bibliographie :

BREL-BORDAZ, Odile, Broderies d’ornements liturgiques XIII-XIVème siècles – Opus Anglicanum, Nouvelles Editions Latines, 1982

MONNAS Lisa, Opus Anglicanum and Renaissance Velvet : the Whalley Abbey Vestments, Textile History n°25, Printemps 1994

MORGAN Nigel J., Opus Anglicanum, TURNER Jane, The Grove Dictionary of Art, volume 23, Macmillan Publishers Limited, Londres, 1996

SUR Françoise, La chape de saint Louis d’Anjou, Trésor du XIIIème siècle de l’opus anglicanum, Basilique Sainte-Marie-Madeleine Saint-Maximien-la-Sainte-Beaume, Somogy editions d’Art, 2013

Opus Anglicanum; English Medieval Embroidery, catalogue d’exposition, Victoria & Albert Museum, 1963

http://www.bgc.bard.edu/gallery/gallery-at-bgc/past-exhibitions/past-exhibitions-embroidery.html

http://www.vam.ac.uk/content/articles/i/english-embroidery-introduction/

Crédits photographiques : musée des tissus et arts décoratifs de Lyon, http://jareddavis1.tumblr.com/ , V&A, British Museum, Photothèque Midi-Pyrénées

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