Peindre la Tamise

Appelée Tamesis dans l’antiquité, la Tamise, dès les débuts de la peinture de paysage, est un sujet d’inspiration constante pour les artistes, à la fois locaux et étrangers. Ainsi entre les XVII et XXème siècles, mais aussi dès le Moyen Age par le biais des enluminures, des artistes se sont essayés à l’art de dépeindre le paysage londonien. Pourquoi cet engouement pour Londres ? Comment la Tamise a-t-elle fait évoluer la peinture de paysage ? Tentons de comprendre…

Greenwich Hospital from the North Bank of the Thames, Canaletto, 1753, National Maritime Museum (Londres)

La Tamise, source de richesses mais aussi de beauté, est dès le XVIème siècle mis en valeur par des artistes flamands dont le goût pour le paysage se développe dans toute l’Europe. Largement présents sur les îles britanniques, ces artistes proposent des vues topographiques du fleuve nourricier de l’Angleterre, comme Anthony van den Wyngaerde : A view of London (1543, Bodleian Library, Oxford). Ces peintures n’étaient cependant pas à la gloire de l’art naval anglais, ni de son commerce prospère. Ces vues continuent tout au long du XVIIème siècle alors qu’apparait le genre de la peinture de paysage. Les flamands restent là encore les maîtres, comme Rubens et Van Dyck, utilisant le paysage comme cadre aux portraits et aux scènes représentées : Charles Ier dit Le Roi à la Chasse (Van Dyck, 1635, musée du Louvre). Ils enseignent alors à la future école anglaise de peinture l’art du paysage et du portrait qui atteindra son apogée au XVIIIème siècle.

Lambeth Palace, Samuel Scott, vers 1750, Victoria Art Gallery (Bath)

La représentation de la Tamise atteint un premier sommet avec Canaletto (1697-1768) et ses suivants (Antonio Joli et Francesco Zuccarelli). La peinture de paysage atteint alors son apogée. Canaletto, encore à Venise, remarque alors que les Anglais appréciaient beaucoup ses œuvres. Peintes devant nature à l’aide d’une « camera obscura », son style se caractérise par un sens du détail et du pittoresque exacerbée, associée à une légèreté de l’atmosphère fondue au paysage avec un horizon bas et un ciel clair. Il séjourne à Londres de 1746 à 1755. Il réalise de nombreuses vues de Londres et de châteaux de ses commanditaires. On attendit de lui alors de peindre ses œuvres anglaises de la même manière qu’il avait peint Venise, mais son style devint rapidement répétitif.

Mortlake Terrace, the Seat of William Moffet, esq. dit “Summer’s Evening”, J.M.W. Turner, vers 1827, National Gallery (Washington)

Mais le XVIIIème marque aussi l’apogée des plus grands artistes anglais qui rapidement brillent : William Hogarth, Samuel Scott, son élève William Marlow, etc. Influencés d’une part par les grands peintres flamands, mais aussi par Canaletto, ils inventent le paysage à l’anglaise. Samuel Scott préfèrent la manière de Canaletto, George Lambert le suit de près (Chiswick Villa From The Garden, 1742, Chatsworth Collections). Ces derniers dépeignent le côté commercial de Londres et son expansion : les travaux de ponts, les bateaux de marchandises, etc. Cependant, dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, les peintres romantiques de la fin du XVIIIème siècle préfèreront une synthèse entre la topographie de Canaletto et la manière flamande de Rembrandt. En effet, le deuxième sommet de la peinture de paysage se situe au tournant du XIXème siècle avec des artistes comme Constable, Turner ou encore Gainsborough qui alliera paysage et portrait : Mr and Mrs Hallet dit « The Morning Walk » (1785, National Gallery).

The Opening of Waterloo Bridge, John Constable, après 1817, exposé en 1832, Tate Britain

Les peintres romantiques perçoivent la Tamise dans une atmosphère vaporeuse avec le ciel faisant partie intégrante du paysage : on appelle ceci le « cloudscape ». Turner est le spécialiste de ces paysages qu’il inclut aussi dans ces vue de Londres. Constable lui, séjournait à Londres tous les hivers et s’attacha plutôt à revenir entre autre aux bases avec des vues topographiques de la ville, mais aussi des peintures rappelant l’art des Impressionnistes dont leur style se développe dans la deuxième moitié du XIXème siècle.

Grey and Silver, J.A. McNeil Whistler, vers 1896, Hunterian Art Gallery, University of Glasgow

Au XIXème siècle, deux moments seront capitaux pour le développement des vues de Londres. Les paysages se réduisent en Angleterre pour une mise en scène avec James Tissot : On The Thames (1876, Wakefield Art Gallery), et d’autre part les Impressionnistes comme Claude Monet ou encore Camille Pissarro qui feront du fleuve londonien une ode à la beauté, mêlant le ciel à l’eau dans une vision idyllique de Londres alors largement industrialisée. Charles-François Daubigny, qui séjourna à Londres en 1866 puis en 1870-71, se place entre les deux courants, entre le grisâtre alors continu de la ville sous l’effet du charbon devenant une brume enveloppante du paysage. Ce dernier est considéré comme un précurseur de l’impressionnisme : St Paul’s from the Surrey Side, 1871-73, National Gallery de Londres). En Angleterre, James A. McNeil Whistler (1834-1903) propose des paysages dits « nocturnes » dans une brume encore plus sombre que celle de Charles-François Daubigny.

Londres, le Parlement. Trouée de soleil dans le brouillard, Claude Monet, 1904, Musée d’Orsay (Paris)

En trois siècles, la Tamise a vécu l’évolution de la peinture de paysage, restant continuellement un sujet d’intérêt pour les artistes. Sa situation géographique dans une vallée basse et son « fog », dont Monet affirma qu’il était la raison de sa venue à Londres, expliquent pourquoi la capitale de l’île britannique s’est développée dans cette zone au climat doux et à la nature diversifiée. Encore aujourd’hui, les artistes viennent à Londres pour admirer le paysage à la fois urbain mais aussi campagnard du fleuve d’Angleterre.

Bibliographie :

PRESTON Harley, London and the Thames, Paintings of Three Centuries, ctalogue d’exposition, National Maritime Museum, 1977

Monet’s London, Artists’ Reflection On The Thames 1859-1914, catalogue d’exposition, Musum of Fine Arts, St. Petersburg (Florida), 2004

http://www.portcities.org.uk/london/server/show/ConNarrative.76/chapterId/1835/Picturing-the-18thcentury-port.html

http://www.telegraph.co.uk/culture/art/art-reviews/10393447/Whistler-and-the-Thames-Dulwich-Picture-Gallery-review.html

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