Au Sir John Soane’s House Museum

La nuit commence à tomber. Vous pénétrez à l’intérieure d’une étrange demeure londonienne qui fourmille d’œuvres d’art. Dans le vestibule, se dressent un buste en  marbre du peintre Thomas Lawrence et un escalier d’acajou en colimaçon. La seule source de lumière qui éclaire votre périple, c’est celle des bougies…

Si ce scénario s’apparente à l’intrigue d’un roman gothique, il ne fait que reconstituer l’expérience que partagent des douzaines de spectateurs venus admirer le Sir John Soane Museum lors de ses visites guidées à la bougie, tous les premiers mardis du mois.

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Le Sir John Soane Museum, situé au n°13 Lincoln’s Inn Fields de Londres, est une institution culturelle gratuite qui accueille chaque année plus de 90 000 visiteurs.

Fils de maçon, John Soane (1753 – 1837) conçu les plans de cette maison et la fit construire afin d’y rassembler une collection monumentale d’antiquités, de sculptures, peintures, gravures et dessins. L’architecte britannique y vécu très peu – de 1794 à 1813 – avant de mettre celle-ci en location Dans son testament, il précisait que la rente récoltée permettrait la création d’un musée ouvert au public, alors qu’elle abritait depuis déjà 1806 une importante partie de ses œuvres[1]. En 1833, le Parlement anglais vota une loi dans le but de préserver la maison de Soane telle quelle après sa mort.

 

La façade extérieure de la .demeure constitue un des exemples les plus saillants de l’architecture géorgienne. Après l’achat respectif des numéros 12 et 13 (1792, 1807), Soane en fit entreprendre la construction. Le mur en briques noires se distinguait par son imposant porche en pierre de Portland, qui devint l’un des matériaux de bâtiment les plus appréciés des îles britanniques au cours du 18e siècle.

En 1825, lorsque Soane décida d’ajouter un étage à sa maison, il orna le porche de deux statues en pierre de Coade (une pierre artificielle composée de terre cuite, commercialisée en Angleterre de 1769 à 1833), répliques des cariatides de l’Erechthéion, au nord du Parthénon. A la même date, l’architecte agrémenta les piliers frontaux de socles gothiques. Ces derniers se trouvaient, à l’origine, sur la façade nord du Palais de Westminster[2].

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L’intérieur fut aussi aménagé selon les goûts éclectiques de Soane. Sa collection prit quant à elle une importance primordiale ; le bureau de l’architecte au numéro 13 fut progressivement réduit pour accueillir antiquités et œuvres d’art. Il les achetait aux membres de la noblesse les plus renommés : il paya ainsi 510 guinées à la nièce de Sir Joshua Reynolds pour l’acquisition de A Nymph and Cupid : The Snake in the Grass (1784).

Du mobilier style régence aux murs peints qui rappellent le marbre antique en passant par les chinoiseries, la maison regorge de cloisons et alcôves recelant un bric-à-brac d’objets d’art. Une des pièces les plus remarquables est certainement la Picture Room du rez-de-chaussée. Le public peut à volonté ouvrir les grands panneaux qui dissimulent huiles, aquarelles et gravures.

C’est dans cette galerie que se trouve The Rake’s Progress de William Hogarth (1732 –

33), une série de huit peintures relatant la décadence morale et financière d’un jeune homme ayant hérité de son père. Hogarth, pour ainsi dire l’ancêtre de la bande dessinée, a réalisé sa série comme s’il racontait une histoire, dans l’ordre chronologique ; le génie de l’artiste, c’est de laisser au spectateur le loisir de s’imaginer ce qu’il s’est passé entre chaque scène.

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Toute aussi somptueuse est la crypte du sous-sol qui comporte le sarcophage de Séti I, de nombreuses amphores, statues et moules d’albâtre. Soane appela l’une des salles ‘le petit salon du père Giovanni’, conçu comme une suite monastique au sein de laquelle reposaient l’homme religieux et sa fidèle compagne, Fanny. L’architecte désirait y instaurer une atmosphère mystérieuse : le visiteur devait se questionner sur ce fameux moine, alors que celui-ci n’était qu’un homonyme… de son créateur lui-même. ‘Fanny’ faisait allusion au chien de Mrs Soane, assis sagement sur les genoux de sa maîtresse dans le tableau inachevé de John Jackson de la Picture Room (1831). Non sans un certain humour, Giovanni, aka John Soane, se moquait ainsi de la vogue de l’époque pour le macabre et les anciennes ruines[3].

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Au fil des années, les rénovations successives du musée s’éloignèrent relativement de la vision de départ du collectionneur. Au cours des 20e et 21e siècles, les membres du Conseil d’Administration et les conservateurs, soucieux de préserver les numéros 12, 13 et 14, s’évertuèrent à restaurer la maison selon les souhaits de son créateur. Margaret Richardson fut responsable de la rénovation des trois cours intérieures en 2001, à l’aide de subventions obtenues grâce au Heritage Lottery Fund[4]. Quelques années plus tard, on détruisit un dallage industriel de verre et de fer datant du 19e pour le remplacer par un sol en pierre de York agrémenté de grilles en fer. Comme Soane l’avait imaginé, le public qui s’engouffre dans la crypte perçoit à présent la lumière filtrée à travers les grilles.

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Ainsi qu’en témoignent sa façade géométrique, ses moulages en plâtre, ses peintures d’histoire et ses portraits de célébrités en toges gréco-romaines, le Sir John Soane Museum demeure l’incarnation de l’époque néoclassique et du goût pour le retour à l’antique.

Ceci dit, Soane cultivait un intérêt pour diverses tendances artistiques : on retrouve donc la passion de son temps pour l’architecture médiévale, l’attachement à la peinture flamande du 16e siècle, mais aussi un penchant pour l’esthétique rococo. En somme, cet homme représente le parangon du self-made-man cultivé évoluant au sein d’une société policée qui valorisait l’acquisition d’œuvres d’art comme le summum d’une éducation réussie et du goût pour l’élégance. Le Sir John Soane Museum reste à nos yeux le vestige d’une nation en plein essor, pour laquelle le connoisseur symbolisait le parfait exemple de la polite society.

 

[1] Margaret Richardson et Mary Anne Stevens, John Soane Architect, Master of Space and Light, Royal Academy of Arts, Londres, 1999

[2]Buildings in Progress : Soane’s Views of Construction, catalogue d’exposition, Sir John Soane Museum, Londres, 1996

[3] Membres du Conseil d’administration du musée, A New Description of Sir John Soane Museum, Libanus Press, Marlborough, 11e édition, 2007

[4] http://www.soane.org/conservation

 

Plan de la Sir John Soane’s House

Plan John Soane's House

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