L’iconoclasme en Angleterre (1534-40)

1534. Henry VIII, n’arrivant pas à se débarrasser légalement de sa première femme Catherine d’Aragon et fatigué de devoir toujours rendre des comptes au pape, décide de devenir le chef de sa propre église, dite anglicane. Lui qui quelques années plus tôt luttait contre les hérésies de Luther les rend légales dans son royaume. S’ensuit des dispositions pour éradiquer la superstition catholique, mais surtout pour amasser les richesses de l’Eglise papale à travers la confiscation puis la destruction des monastères. Moment fondateur dans l’histoire de l’Angleterre, cette volonté de destruction se poursuivit au moment de la République de Cromwell, jusqu’en 1660. C’est donc plus d’un siècle de destruction mais aussi d’innovations artistiques que je vous propose de découvrir cette semaine.

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Lady Chapel, Glastonbury, photochrome vers 1900, Librairie du Congrès

Le culte chrétien, apparu au moment de l’empire romain se basa donc sur le fond gréco-romain préexistant, mélangé à la tradition judaïque qu’ils reprirent avec l’Ancien Testament. Ainsi, malgré les premiers siècles de scepticisme envers la représentation figurée, elle se développe dans les trésors, sur les façades d’église, dans les livres, et envahissent rapidement l’intégralité du culte catholique. C’est dès les premières décennies du XVIème  siècle, alors que l’image atteint son paroxysme, que de premiers mouvements contestataires contre l’omnipotence de l’église papale, son ingérence dans les affaires des pays mais aussi ce qu’on peut appeler « l’iconolatrie[1] » est réfutée par des penseurs, principalement venus du Nord de l’Europe : Luther (1483-1546) au premier plan, puis Jean Calvin (1509-1564). Leurs idées se diffusèrent dans toute l’Europe grâce à l’imprimerie.

NPG 4165; King Edward VI and the Pope by Unknown artist
Edward VI et le Pape, vers 1570, National Portrait Gallery

En Angleterre, de nombreuses personnalités furent rapidement influencés par ces nouvelles idées. A la mort du premier ministre, le Cardinal Wolsey (1473-1530), Henry VIII choisit des laïcs pour diriger le royaume. Pris de passion pour Anne Boleyn, la volonté de divorcer de Catherine d’Aragon ne fut que la goutte qui fit déborder le vase. Déjà influencé depuis plusieurs années, Henry VIII, entre 1532 et 1537 promulgue une série de lois visant à contrôler l’autorité papale en Angleterre,  avec notamment en 1534 l’Acte de Soumission du Clergé et l’Acte de Suprématie faisant d’Henry VIII le chef suprême de l’église d’Angleterre. Cette réforme, outre la réponse à un caprice royal, fut entièrement à visé théologique et politique. Ce n’est pas la première fois en Angleterre que le pouvoir temporel s’insurge contre le pouvoir papal, déjà sous Henry II, avec la Querelle des Investitures, la royauté tentait de réduire l’influence de la papauté dans le royaume, se terminant avec la mort de Thomas Becket[2]. En outre, John Wyclif (1326-84) est considéré comme le précurseur de la Réforme anglaise avec son mouvement des Lollards.

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Great Bible, traduite par Miles Coverdale, 1539, Grafton and Whitchurch

Les années qui suivirent l’Acte de Suprématie furent très troublées ; avec deux sons de cloche en Angleterre. D’une part, les lieux de culte catholiques sont fermés mais les leaders  du Protestantisme sont aussi exécutés : William Tyndale en 1536 par exemple. Reprenant les idées de Luther mais moins poussés, 39 articles fondateurs de l’Eglise Anglicane furent édités depuis 1537 puis rassemblés sous le règne d’Elizabeth II. A l’époque de la Réforme, seuls 10 furent édités. Thomas Cromwell les promulgua dans tout le royaume et envoya même des injonctions allant plus loin. C’est ainsi que fut débuter la destruction des monastères, dont les traces sont encore visibles dans les ruines parsemant l’île britannique. A cela se rajouta la destruction des images dans les lieux de culte. En 1539, une première bible en Anglais, traduite par Miles Coverdale est en circulation en Angleterre. Le roi cependant souhaite ralentir la réforme avec la même année la promulgation de Six articles réinstaurant la vision catholique de la messe, des sacrements et du clergé.

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Chapelle sainte Catherine aux niches vides, église Saint Cuthbert, Wells

On qualifie d’iconoclasme la destruction de peintures, sculptures et autres images. Pourtant, l’article 6 des 10 articles publiés par Thomas Cranmer, archevêque de Canterbury et leader de la Réforme anglicane, en 1536 autorise l’utilisation des images dans les églises. Comment alors expliquer la disparition de plusieurs siècles d’art médiéval en Angleterre ? Dès 1538, les biens des ordres religieux en Angleterre sont confisqués, les monastères détruits, soit le cinquième du territoire anglais. Les bibliothèques, creuset du savoir et de l’art en Angleterre, furent la plus grande perte de cette période. Le catholicisme restauré par Marie Ière Tudor, c’est surtout le cérémonial qui fut remis d’aplomb, les caisses ayant été vidées par Henry VIII et ne permettant pas la reconstruction des églises catholiques. L’anglicanisme est finalement restauré et pour toujours sous Elizabeth Ière.

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Prieuré de Binham, Norfolk, détruit en 1539

Qu’en est-il alors de la production artistique de cette époque ? L’artiste étant depuis le XIVème siècle un laïc et sa production destinée vers les commanditaires laïcs, la production de l’époque tudor ne changea donc pas énormément à la tradition artistique. Se développa cependant un important vocabulaire décoratif en lien avec la nouvelle fonction du roi d’Angleterre : chef de l’église et libérateur du joug papal. Les richesses des monastères furent remployées, intégrées au trésor royal. Sur le plan local, la destruction de ces lieux causa de nombreuses révoltes, notamment dans le Lincolnshire, la destruction des monastères forçant la fermeture des hospices, des lieux d’accueils des pèlerins et des lieux d’enseignement. En outre, vantant les profits financiers de ces adjonctions à la Couronne, la plupart ne rapportèrent que le cinquième de ce qu’elles valaient et souvent donnés aux courtisans du roi. Une destruction donc bien inutile.

 

Bibliographie :

PHILIPS John, The Reformation of Images : Destruction of Art in England (1535-1660), University of California Press, 1973

SANSOM, C.J., Dissolution, éditions Pocket (roman historique)

Wikipédia : « Thirty Nine articles », Thomas Cromwell, Henry VIII, Dissolution des monastères

 

[1] De « iconolatry », issu du grec eikon et latreia : adoration des images

[2] Voir : https://unartanglais.wordpress.com/2013/10/05/thomas-becket-saint-inconnu-celebre/

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