La naissance du Romantisme en Angleterre

« Le romantisme est un art nouveau pour un monde nouveau. Un art qui détruit la norme classique, et un art sans norme mais éternellement classique. Un art absolu. » Pierre Wat, Naissance de l’art romantique.

Cette phrase, tirée de la quatrième de couverture de l’essai de Pierre Wat, professeur d’Histoire de l’Art à Paris Sorbonne I, résume en quelques mots l’art romantique qui apparait à la fin du XVIIIème siècle conjointement en Angleterre et en Allemagne. Dans ce dernier, il tente de répondre à une question : qu’est-ce que le romantisme ? Mouvement artistique complexe, il est donc très difficile de le caractériser ou d’en donner une définition fixe. Tentons cependant de lui donner quelques cadres…

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Liensford Lake in Norway, Francis Danby (1793-1861), huile sur toile, 82,5x117cm, Victoria & Albert Museum

« A jamais voué à l’inaccomplissement »,  le Romantisme ne se développe pas comme les autres mouvements artistiques par le biais de l’instauration de nouvelles normes en remplacement d’anciennes. Selon Pierre Wat, « le romantisme se construit entre deux refus » : le refus de ce qui précède et donc de la norme néoclassique alors en vigueur en Europe, mais aussi le refus de le remplacer par une autre norme. Ainsi, il devient très compliqué de caractériser le romantisme puisqu’il se définit par l’absence de normes. Ce mouvement prône la liberté de l’imagination et de l’expression personnelle de l’artiste au-delà des règles imposées par exemples par les académies.  De nombreux artistes furent à l’origine de ce mouvement en Grande Bretagne. Pierre Wat s’attarde sur les trois principaux : William Blake (1757-1827), Turner (1775-1851) et Constable (1776-1837), mais bien d’autres sont aussi importants : Fuseli, Francis Danby, James Ward, Paul Sandby, etc.

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Etude de nuage, horizon d’arbres, 27 septembre 1821, John Constable, huile sur papier, Royal Academy of Arts (Londres)

L’élaboration de cette nouvelle « esthétique » se fit d’abord de manière théorique, par l’élaboration d’une pensée à travers l’écriture de textes et notamment de traités sur la peinture mais aussi au travers de correspondance et de l’enseignement. Ce travail en amont de la réflexion avec la pratique picturale devient alors une constante dans l’art romantique. En effet, la pratique artistique est un acte sérieux, qui demande des connaissances et passe donc par l’écrit. Ces textes sont pour la plupart à destination des artistes eux-mêmes et en dégagent une « boîte à outils » dans laquelle se trouve tous les composantes que l’artiste a besoin pour travailler et qu’il doit entraîner : l’œil et la science (les couleurs, la perspective, les phénomènes météorologiques, etc.).  Constable est l’un des artistes à utiliser la science dans sa peinture, notamment dans la représentation de ces fameux ciels.

Regulus 1828, reworked 1837 by Joseph Mallord William Turner 1775-1851
Regulus, J.M.W. Turner, 1828-37, huile sur toile, 89,5×123,8cm, Tate Gallery

La symbolique prend aussi une place très importante dans l’art romantique. En effet, bien que la science prenne une place importante dans la pratique picturale de ces artistes comme Turner et Constable, elle est cependant indissociable d’une certaine mystique, remettant en place ce côté infini de cette science dont l’homme n’atteindra jamais le fond et le mystère de la nature. La nature devient alors un symbole, fusionné avec l’artiste et la peinture, devenant une seule et même entité. Par exemple, dans l’œuvre « Regulus » de Turner, l’artiste décide de reprendre un personnage de la Rome antique, torturé par les Carthaginois et aveuglé après avoir eu les paupières découpées. Ici l’artiste nous mets à la place du héros romain, aveuglé par la lumière. « Artiste, spectateur et personnage se confondent en un seul point de vue, abolissant ainsi la distance entre l’art et la nature. »[2] On entre alors dans la théorie de l’imitation, autre constante de l’art romantique.

(c) Reading Museum; Supplied by The Public Catalogue Foundation
Abbey Gate, Reading, Berkshire, Paul Sandby, 1808, huile sur toile, 38x46cm, Reading Museum

Une des notions les plus importantes dans l’art romantique est la défense de la peinture de paysage en réaction face à la prédominance de la peinture figurée, et notamment historique chez les néoclassiques. Paysages bucoliques, phénomènes météorologiques, ruines historiques, etc. Là encore, Constable et Turner font office de pionniers en la matière. Dès le XVIIème siècle, le paysage avait commencé à prendre son indépendance, mais ce n’est qu’à partir de l’arrivée d’artistes géniaux comme Gainsborough, Sandby, et bien sûr Constable et Turner que le paysage atteint son apogée. Constable fut d’ailleurs professeur à la Royal Academy de Londres, traitant sur le paysage et son histoire comme le confirme le programme d’une série de conférences du 26 mai au 16 juin 1836.

The River of Life circa 1805 by William Blake 1757-1827
Le fleuve de vie, William Blake, vers 1805, aquarelle, 30,5×33,6cm, Tate Gallery

Enfin, il n’y aurait pas d’article sur le romantisme sans parler du peintre et poète William Blake, un des plus grands artistes anglais mais aussi représentant de la peinture dite d’imagination. Avec son ami, Henry Fuseli, il s’oppose à l’apogée du paysage mais aussi à la théorie de l’imitation, faisant d’eux des artistes à part dans le mouvement romantique. « Blake incarne la révolte contre un XVIIIème siècle rallié à l’Ordre, à la Raison et aux valeurs matérielles. »[3] On retrouve dans son art un goût pour l’art médiéval, hérité de son apprentissage auprès de l’antiquaire James Basire, allié à une perception atypique du sacré et des scènes bibliques qu’il illustre. Blake est un visionnaire est l’affirme, et fait de sa vision une réalité organisée et rendue par l’artiste au travers de moyens adaptés : l’illustration, la gravure, la poésie, etc.

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Titania, Bottom et les fées, Henry Fuseli, 1793-94, huile sur toile, 169×134,5cm, Kunsthaus (Zurich)

On oublie souvent que le courant romantique et tout autant littéraire que pictural : Wordsworth, Keats, Byron, mais encore Ann Radcliffe, etc. étaient tout autant des génies des mots que Turner, Blake et Constable l’étaient avec des pinceaux. En outre, la littérature joue un rôle prédominant dans l’art romantique, de nombreux artistes ayant été inspirés par Shakespeare ou Milton. Tous plus ou moins indépendants, ces artistes ne forment pas une école et ont une technique picturale, un répertoire et une vision différente. Seule une même pensée les réunit  entre eux et avec les artistes allemands comme Goethe, Runge ou encore Friedrich. La pensée romantique remet au goût du jour des idées mais aussi des personnages qui étaient oubliés et qui réapparaitront au XIXème siècle, héros tragiques et passés fantasmés au cœur d’une esthétique nouvelle issue de l’imagination des artistes :  le néo-gothique.

Bibliographie :
GAUNT William, La peinture anglaise 1260-1960, Thames & Hudson, 1993
WAT Pierre, Naissance de l’art romantique : peinture et théorie de l’imitation, Flammarion Champs Art, 1998

« The Romantic Tradition in British Painting 1800-1950 »,  Victoria & Albert Museum [consulté le 18 septembre 2016] : http://www.vam.ac.uk/content/articles/t/the-romantic-tradition-in-british-painting-1800-1950/

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