Une reine en portrait : Victoria

Le XIXème siècle marque la suprématie de l’Angleterre sur le plan commercial, économique et politique mais aussi dans le domaine de la théorie artistique avec l’apparition de mouvements comme les Préraphaélites et des Arts & Crafts. Dans l’art du portrait officiel, peu de rois se sont aussi distingués comme la reine Victoria (r. 1837-1901). Depuis son plus jeune âge, la reine a, au cours de ses près de 64 ans de règne, commandé de nombreux portraits d’elle-même, de son époux, Albert et surtout de leurs neuf enfants. Souvenir ou culte royal ? Tentons de déceler les secrets des commandes officielles de la reine Victoria en commençant par la représentation de sa personne.

01
La famille royale en 1846, Franz-Xaver Winterhalter, huile sur toile, 250,5×317,3cm, Royal Collections of H.M. Elizabeth II.

‘I really cannot say how proud I feel to be the Queen of such a Nation’,
Reine Victoria, “Journal”, 8 juin 1838 (Jour du couronnement)

On conserve aujourd’hui des centaines de portraits de la reine Victoria et de sa famille, originaux et copies confondus. Ces portraits, tous commandés par la reine et pour lesquels elle posa, selon son Journal. Intimes, officiels, familiaux, il y en a pour toutes les sortes, chacun ayant donc leur propre fonction. Servant de cadeaux ou de commémoration pour la plupart, ils sont diffusés dans tout l’empire britannique par le biais des gravures. A partir du règne d’Henry VIII, la représentation figurée des rois devient exponentiellement de plus en plus important, surtout à partir de la mise en place de la Constitution, où seule son image permet au souverain d’avoir une certaine autorité en Grande Bretagne et dans l’empire.

02
La reine Victoria, Franz Xaver Winterhalter, 1842, d’après un original des Collections Royales (1841), huile sur toile, 133,5x98cm, collections du château de Versailles

Lors du règne de la reine Victoria, on note principalement deux types de portraits : l’intime, le familial, où la reine est surtout présentée comme épouse et mère, comme le portrait ci-contre. Associé avec celui de son époux, Victoria apparait sans couronne, mais avec l’écharpe et la médaille de l’ordre de la jarretière, l’ordre le plus ancien et le plus noble d’Angleterre. Cet élément fut d’ailleurs ajouté lors de la copie. Sur l’original, conservé dans les collections royales, elle porte une robe blanche, similaire à celle de son mariage. Son attitude altière et sa noblesse indiquent quand même sa fonction. Encore plus intime est le portrait suivant, chef d’œuvre du même artiste, Winterhalter. La deuxième catégorie est le portrait officiel, celui qui sera par la suite envoyé dans le monde entier. Il se caractérise par  la présence des insignes officiels de la royauté : la couronne, l’écharpe bleue, parfois aussi le globe, indiquant son pouvoir. La reine y est représentée debout ou assise, le visage presque inexpressif mais imposant, noble, les yeux tournés vers le spectateur comme entrant dans chaque foyer par son image.

03
Queen Victoria, Franz-Xaver Winterhalter, 1843, huile sur toile, 64,8×53,4cm, Royal Collections of H.M. Elizabeth II

Franz-Xaver Winterhalter restera l’artiste préféré de la reine avec sir George Hayter, peut-être est-ce parce qu’eux seuls savaient rendre avec tant de ressemblance l’expression si particulière de la reine, dès ses premières années. En effet, tous deux feront partie des artistes présentsà sa cour et notamment à son couronnement pour sir George Hayter : une copie de l’immortalisation de l’effigie de la reine  est conservée à la National Portrait Gallery et l’original est conservé dans les collections royales (Windsor Castle). Winterhalter n’arrive qu’en 1842 à la cour londonienne où il restera jusqu’à sa mort. Victoria lui confie les portraits qui sont aujourd’hui les plus célèbres, notamment celui de sa famille au moment après la naissance de la Princesse Helena en 1846 (image 1) mais surtout le très intime portrait ci-contre, destiné au prince Albert pour son anniversaire en 1843. Il s’agit d’un bijou de douceur et le portrait le plus intime de la reine avec ses cheveux à moitié détachés, son regard tourné vers droite, pensive. Il s’agit d’un des plus beaux chefs d’œuvre de Winterhalter et surtout plus célèbre que le portrait de son couronnement.

04
Victoria et Albert, Prince Consort, John Jabez Edwin Mayall, 1860, imprimé photographique sur carte, 7,2x6cm, Royal Collections of H.M. Elizabeth II

Outre la peinture, la reine Victoria et son époux encouragèrent l’art de la photographie. Rien que dans ce domaine, on conserve de nombreux albums montrant la reine, le couple ou la famille posant pour le photographe, participant à l’amélioration de cette nouvelle technique artistique. A la fin de sa vie on conserve d’ailleurs beaucoup plus de photographies de la reine, certainement plus rapides d’exécution qu’une huile sur toile. L’une des plus célèbres photographies, prise en 1899, célèbre son jubilé de diamant, alors que la reine est sur le trône depuis 60 ans. Aussi conservée dans les collections royales, cette photographie fait partie des nombreuses images qui permirent à la reine de rester vivante dans l’esprit des gens malgré ses rares visites, surtout à partir de la perte de son mari en 1861.

05
Queen Victoria, photographie officielle du Jubilé de Diamant, 1897, W.et D. Downey, National Archives of Canada (copie au National Portrait Gallery).

Tout comme Elizabeth et Charles Ier, Victoria comprit très vite l’importance de l’image d’elle-même, non pas par narcissisme mais plutôt pour rester dans le cœur de ses millions de sujets partout dans le monde. Victoria ne règne pas seulement sur les îles anglaises mais aussi en Indes, dans les Caraïbes, au Canada, etc. des millions de gens qu’ils ne l’auraient peut-être qu’une fois. A l’heure où aujourd’hui, les médias transmettent une seule image prise par une personne en quelques secondes, il est bon de retourner à peine plus d’un siècle auparavant où la connaissance d’une personne ne se faisait qu’à travers des peintures ou dessins, et qui mettaient des semaines voire des mois à atteindre leur destination. Il s’agissait donc d’un devoir et d’une nécessité pour la jeune reine Victoria, en tant que souveraine de près du tiers de la planète, de n’être  pas seulement qu’un fantôme mais une présence, tout comme son arrière arrière petite-fille, Elizabeth II, aujourd’hui une des figures royales les plus populaires de ce monde.

 

Bibliographie :

KHARIBIAN Leah, Passionate Patrons. Victoria & Albert and the Arts, catalogue d’exposition, Royal Collection Publications, 2010

ORMOND Richard et BLACKET-ORD Carol (dir.), Franz Xaver Winterhalter et les cours d’Europe de 1830 et 1870, catalogue d’exposition, National Portrait Gallery et petit Palais, 1988

http://www.qub.ac.uk/schools/SchoolofEnglish/visual-culture/painting/Victoria-portraits.html

Publicités