Un siècle de guerre humoristique franco-britannique (1720-1815)

Nos remerciements à Mlle Gabrielle de Roincé, conservatrice de la bibliothèque Paul Marmottan (Boulogne-Billancourt), qui m’a fait découvrir à travers la collection d’estampes des petits trésors d’humour tout à fait français.
Céline Cachaud

Au lendemain de la mort de Louis XIV et de l’avènement d’une nouvelle dynastie régnante en Grande Bretagne, les Hanovre, un nouveau cycle de violence, basé sur les anciennes prétentions et nouveaux enjeux politico-européens de l’Europe. Au XVIIIème siècle, ce sont eux qui arbitrent l’Europe, qui contrôlent le commerce et les finances, mais aussi eux qui donnent le ton sur le bon goût. Avec le développement de la caricature, une nouvelle guerre se développe alors entre les deux plus grands royaumes européens. Comment s’articule cette « guerre des mots et des images » ? Quel est leur impact dans l’imaginaire populaire ? Tentons de décrypter cette relation love/hate franco-britannique…

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Le destin molestant les Anglais, Charles Henry d’Estaing, 1780, Bibliothèque nationale de France

La France impérialiste VS l’Empire anglais
L’exposition « Vive la différence » qui fut organisée au Fitzwilliam Museum de Cambridge il y a 7 ans montre bien cette différence entre les deux voisins et sa représentation caricaturale. Au XVIIIème siècle, l’Angleterre règne en Impératrice sur les mers et sur le commerce internationale. Elle est aussi la seule à tenir tête face à la France. Les difficultés réapparurent au moment de la Révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV, forçant des centaines d’huguenots à quitter la France pour les Provinces Unies et l’Angleterre. Ces derniers cherchèrent malheureusement à imposer leur mode de vie à leur hôte. C’est donc bien cela qui est mis en cause, de part et d’autre de la Manche : l’hégémonie économique de l’Angleterre et celle culturelle de la France. Cette hégémonie culturelle, teinté d’absolutisme et d’aristocratisme ne plait pas aux bourgeois anglais et vice-versa, les bourgeois anglais ne supportent plus cette prétention anglaise sur le marché mondial.

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The Contrast, Thomas Rowlandson, 1792, British Museum

John Bull, Louis Baboon et les frogs
Les premières représentations se font par le biais de personnifications, inventées au travers de pièces de théâtre où de stéréotypes ancrés. Elles sont ensuite reprises par l’une ou l’autre nation dans un but de ridiculisation. Ainsi apparait John Bull à partir du récit « The History of John Bull », écrit en 1712 par John Arbuthnot. Dans ce livre apparait Louis Baboon, caricature de Louis Bourbon, Louis XV. John Bull symbolise tout ce qu’il y a de plus anglais : sa force, sa confiance mais aussi le respect dans le souverain et les traditions. Il est par la suite repris pour montrer tous les défauts de l’Angleterre : la brutalité, l’intempérance, les excès aussi que ce soit en nourriture ou en alcool. Il est aussi repris pour représenter la mélancolie des Français, aussi appelé spleen. Autre vice représenté : la cupidité et la corruption. Pour les Français, le roi reste la première fierté du peuple, et la première personne à tourner en ridicule de l’autre côté de la Manche. Effémination, manque d’hygiène, dégénérescence, l’absolutisme du roi et la stupidité des nobles qui se doivent de suivre le roi. Le Français est alors représenté comme simiesque. Les « frogs » n’arriveront officiellement qu’au XIXème siècle.

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Le passé, le présent, l’avenir, 1807, Bibliothèque nationale de France

 

La Révolution et Bonaparte
Sous la Révolution, les rapports entre Anglais et Français se modifient. En effet, le peuple français, considérant l’Angleterre comme un pays de libertés, regardent vers eux comme modèle alors que les Anglais saluent le courage de ce peuple qui s’est délivré de l’oppression absolutiste de sa monarchie. On ne parle cependant pas de République. Quand la tête de Louis XVI tombe, les relations s’enveniment : les français libérés sont des brigands sauvages et anarchistes. D’un point de vue politique, cette déchirure est symbolisée par la Coalition européenne qui se monte en 1793 contre les ambitions françaises. L’ami anglais devient alors un traitre. Ressortent les Tyrannies anglaises, recueil de caricatures, et le complot anglais pour faire chuter les Français libres. Cependant, déjà une distinction est faite entre le gouvernement anglais, celui qui prend les décisions, et la nation anglaise qui souffre de ce gouvernement. Une tentative de réconciliation émerge sous le Directoire mais ne sera que de courte durée.

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French Liberty, English Slavery, James Gillray, 1792, gravure et aquarelle, Fitzwilliam Museum (Cambridge)

Bonaparte, dans ses années formatives, montre, tout comme de nombreux esprits éclairés du XVIIIème siècle tels Voltaire, une certaine admiration pour les Anglais comme le confirment ces études sur l’histoire et la littérature anglaise. Sa rapide ascension sous le Directoire inquiète cependant les Anglais qui, depuis toujours, s’inquiètent d’une invasion française. Les inquiétudes deviennent de plus en plus fondées quand Bonaparte conquiert l’Italie puis se déplace en Egypte, menaçant les intérêts anglais. La guerre éclate. Il faudra attendre 1799 pour un début de réconciliation, Bonaparte ayant besoin de cette paix pour conforter son empire. Mais les volontés expansionnistes de l’Empereur vont à l’encontre des principes anglais. La courte paix d’Amiens de 1802-03 part de nouveau en lambeaux et les batailles se succèdent, que ce soit par les armes que par les mots. Elle ne se terminera qu’en 1815 au moment où Bonaparte, vaincu, est exilé à Sainte-Hélène.

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L’après-dîner des Anglais, Aaron Martinet, vers 1814, gravure et aquarelle, Fitzwilliam Museum

Une diffusion rapide
Entre 1720 et 1820, des centaines, voire des milliers de caricatures sont diffusées dans le monde dont on peut avoir un aperçu dans certaines collections dont le British Museum, la BNF ou encore le fond d’estampes de la Bibliothèque Paul Marmottan à Boulogne Billancourt. Celles-ci sont souvent issues de journaux qui sont alors la première source de diffusion des idées en Angleterre, notamment The Spectator. En France aussi, des journaux comme le Moniteur, les Journaux de la Convention montagnarde, ou encore les journaux dirigés par Napoléon Bonaparte permettent de porter au peuple un message clair. On peut même parler de propagande. Les récits de voyage, outre les préjugés et les idées préconçues sont un des premiers éléments d’inspiration de ces caricatures : Londres et les Anglais de Ferri de Saint-Constant en 1804, Voyage en Angleterre de Louis Simond en 1811. L’inspiration arrive aussi par la diffusion des modèles de peinture et gravures anglaises qui arrivent à Paris : William Hogarth, Cruickshank, Rowlandson, etc. ; mais aussi par l’observation directe des étrangers : les Français à Londres et les Anglais à Paris.

 

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Napoleon’s Fame, George Cruickshank, 1813, British Museum

Une histoire d’humour
En réalité, les piques d’humour franco-britanniques remontent au Moyen-Age, dès les premières rivalités sous les Plantagenêt d’un côté et Capétiens de l’autre. Cousins par sang royal, voisins, ennemis, l’histoire de la relation franco-britannique est complexe et entremêlée. Ce n’est cependant qu’avec le développement de la caricature qu’elle prend toute sa saveur. Il ne faut pas oublier en effet que ces images avaient pour but de divertir une part importante de la population. D’où des idées simples, des figures grotesques et exagérées. Après tout, le voisin est toujours le meilleur sujet de moquerie.

 

Sources :
BERTRAND Jean-Paul, FORREST Alan et JOURDAN Anne, Napoléon, le monde et les Anglais. Guerre des mots et des images. Ed. Autrement, Collection Mémoires, 2004
TOMBS Robert et Isabelle, That Sweet Enemy. Britain and France, The History of a Love-Hate Relationship, Vintage Books, 2006
Vive la Différence! The English and French stereotype in satirical prints 1720-1815, exposition du Fitzwilliam Museum, 2007 : http://www.fitzmuseum.cam.ac.uk/gallery/viveladifference/

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