Les sorcières s’invitent au British Museum

Depuis Septembre dernier, la salle 90 du British Museum a pris des tournures de Halloween version estampes. Cette dernière exposition-dossier se concentre sur le lien entre la sorcellerie et l’imagination artistique, un thème récurrent dans l’art sous toutes ses formes et ce depuis le Moyen-Age. Des vieilles femmes ridées et corrompues aux magiciennes envoûtantes des Préraphaélites, l’exposition rappelle depuis 1450, les différentes étapes de formation de cette figuration incontournable de l’art occidental. Expo de saison, il était logique que nous y fassions un saut avant de reprendre l’Eurostar ce lundi dernier. Un moyen pour nous de vous parler des sorcières, version anglaise.

M0014280 James I: Daemonologie, in forme of a dialogue. Title page.
Daemonologie in forme of a dialogue, publié anonymement, écrit par le roi Jacques Ier d’Angleterre, 1603, British Library (719d.9)

A l’origine, une littérature
La sorcière existe depuis des temps immémoriaux et apparait dans les premiers textes de l’Ancien Testament et des textes antiques : la sorcière d’Endor dans le livre de Saul, Circé chez Homère dans l’Odyssée ou encore Médée dans le cycle de … la sorcière apparait aussi dans les Métamorphoses d’Ovide. Ces textes, fondateurs pour l’iconographie occidental sont étoffées de nombreux titres dès la fin du Moyen-Age, inspirés par ces textes fondateurs. Ainsi apparait Armide, la sorcière du Tasse dans la Jérusalem délivrée ou encore un peu plus tard les 3 sorcières du célébrissime Macbeth de Shakespeare. Ce dernier aura un influence considérable sur le développement de la figuration de la sorcière, notamment à l’époque romantique comme nous le verrons par la suite. Symbole de l’hérésie, du diable, Lucifer, la sorcière fait aussi l’objet de traités comme le Deamonologie in forme of a Dialogue, écrit par Jacques Ier et publié anonymement en 1603. La sorcière est donc un personnage littéraire et mythologique d’où les multiples facettes de représentation.

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Sorcière volant sur une chèvre, Albrecht Dürer, 1501, gravure, British Museum

L’influence de la gravure nordique
Le thème de la sorcière est important dans toute l’Europe et se développe considérablement avec l’invention de l’imprimerie, d’où bien évidemment un essor important de la gravure de sorcière en Europe du Nord. Albrecht Dürer est ainsi un artiste fondateur dans la mise en place des canons de sa figuration. D’ailleurs le British Museum présente deux estampes du maitre dont celle-ci représentant une sorcière volant sur une chèvre qui préfigurera le vol sur un balai. La sorcière est représentée alors comme une vieille femme ridée monstrueuse. Dans la gravure d’Albrecht Durer, elle présente des rides sur tous le corps, représentation physique de sa corruption, mais aussi d’une quenouille et d’une sorte de balai qu’elle tient dans la main. Son visage est monstrueux, poilu avec des sortes de crocs  et un nez crochu. Elle est accompagnée de quatre putti qui supportent le poids de la chèvre. Cette première représentation moderne de la sorcière conditionnera son iconographie jusqu’encore aujourd’hui où la gravure reste une référence.

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Les sorcières de Macbeth, J.M. Rysbrack, 1720-70, dessin, British Museum

La sorcière anglaise
De la célébrissime pièce de Shakespeare Macbeth, jouée pour la première fois en 1606, on retient particulièrement deux scènes : Lady Macbeth somnambule (dont le musée du Louvre conserve un œuvre de Füssli), et la visite des trois sorcières. Symbole des passions humaines les plus sombres, cette iconographie devient l’une des scènes les plus reprises de l’imaginaire de Shakespeare, en tant que gravure, peinture mais aussi sur les affiches de théâtre. Les artistes anglais n’ont pas été les seuls à reprendre cette iconographie mais aussi Eugène Delacroix et autres artistes flamands. La toile de Füssli : The weird sisters from Macbeth, dont une gravure de J.R  Smith est présentée dans l’exposition (1785, British Museum) est l’une des représentations les plus célèbres. Mais attardons-nous plutôt sur le dessin de John Michael Rysbrack. Avançant à al file indienne, elles s’approchent d’un chaudron sur le feu. Il s’agit de la scène 1 de l’acte IV où, projetant de mener la perte de Macbeth, elles réalisent une potion magique juste avant l’arrivée de Macbeth. Là encore, elles sont représentées comme de vieilles femmes corrompues, vêtues de haillons. Cette représentation aura encore beaucoup de succès jusqu’au XIXème siècle.

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The Pit of Acheron or the Birth of the Plagues in England, Thomas Rowlandson, 1784, gravure et aquarelle, British Museum

La sorcière ridiculisée
Au XVIIIème siècle, de nombreuses caricatures reprennent le motif de la sorcière, tour à tour symbole des maux s’abattant sur l’Angleterre ou de l’ennemi, tourné en ridicule dans une allégorie tout à fait humoristique. La sorcière reprend là encore les traits habituels, désormais exacerbés jusqu’à être tournés en dérision. Ici, dans cette gravure de Thomas Rowlandson, les sorcières sont là encore la corruption et le mauvais gouvernement de la Chambre des Communes d’où émergent les têtes de personnalités politiques comme Fox, North et Burke. Les sorcières sont accompagnées de symboles : le rosaire et la croix (Burke était catholique, ou papiste comme le qualifient les Anglais) mais aussi des étiquettes qui brûlent avec eux avec des vices inscrits dessus : Déception, Orgueil, Corruption, etc. La sorcière devient alors le moyen d’avilir de manière visuelle la personnalité politique. Ce moyen est aussi repris par James Gillray, autre fameux caricaturiste du XVIIIème siècle.

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Satan, Sin and Death, James Barry, 1792-95, gravure, British Museum

La sorcière romantique
A l’époque romantique, c’est-à-dire de la fin du XVIIIème siècle au début du XIXème siècle, la sorcière devient un thème constant de représentation, comme le confirme l’œuvre de Johan Heinrich Füssli, bien représenté dans cette exposition. En lien avec la renaissance du goût gothique et la foisonnante littérature dont Ann Radcliffe et Lord Byron font partie des plus célèbres. Outre les représentations classiques reprises de l’iconographie de Macbeth s’ajoutent d’autres œuvres peintes où se mèle un univers fantastique désormais accepté pour son côté esthétique tout autant que pour les nombreux messages qu’elle peut véhiculer. Nous préférons vous montrer une œuvre moins connu de James Barry, un des premiers représentants du romantisme en Angleterre. Lui aussi s’est testé à l’iconographie shakespearienne, mais la gravure présentée dans l’exposition est une illustration du « Paradis Perdu » de John Milton où on y voit Satan menaçant la mort représentée tel un squelette et le Péché, symbolisé par une femme aux seins nus. Moins hideuse, elle rappelle Eve et le péché originel.

The Magic Circle c.1882 by Sir Edward Coley Burne-Jones, Bt 1833-1898
Le cercle magique, Edward Burne-Jones, 1882, gouache, Tate Britain

La sorcière fantasmée
Au XIXème siècle et notamment grâce à la confrérie des Préraphaélites, l’image de la femme se transforme au gré de l’imagination de ses plus grands représentants comme Burne-Jones ou encore Rossetti. Transformée en sorcière, elle est représentée comme une belle et dangereuse femme, à l’instar d’Armide et Circé qui séduisent leurs ennemis et les détournent de leur chemin. Dans la gouache de Burne-Jones, présentée ci-contre, les deux sorcières, schématisées, semblent être des longues ombres sur une plage. Il s’agit d’une représentation assez particulière et qui montre l’évolution stylistique à venir. Le thème de la sorcière chez les Préraphaélites, excuse pour représenter la dangereuse femme fatale comme l’indiquait le musée Jacquemart-André dans son exposition de la collection Simon Pérez l’année dernière, est un thème tout aussi récurrent dans la 2ème moitié du XIXème siècle, symbole de fantasme qu’on retrouve encore aujourd’hui dans les productions fantasy du XXème et XXIème siècle.

 

Bien évidemment, ce compte rendu ne traite que d’une partie de l’exposition, celle-ci traitant de la représentation de la sorcière en Europe de 1450 à 1650. Nous vous invitons d’ailleurs à la découvrir dont le parcours de visite a été particulièrement bien étudié. Divisée en quatre sections – Le corps de la sorcière 1450-1650, jeunes femmes érotiques et sirènes séduisantes 1800-1900, persécutions et la magie noire, et enfin la Raison et « Unreason » – l’exposition permet d’avoir une vision des thématiques principales autour desquelles la figure de la sorcières fut développée. La salle est d’ailleurs très bien pensée pour les artistes en herbe ou professionnels avec des petites tablettes devant chaque vitrine vous permettant d’esquisser les plus beaux modèles. Un beau moyen de découvrir une des plus belles collections de gravures du monde. Happy Halloween !

 

Pour en savoir plus :
Witches and Wicked Bodies, catalogue d’exposition, British Museum Press, 2014
Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde, catalogue d’exposition, musée d’Orsay, 2011
Désirs et volupté à l’époque victorienne : la collection Pérez Simon, catalogue d’exposition, musée Jacquemart-André, 2013
SHAKESPEARE William, Macbeth, traduit en français par Pierre-Jean Jouve, Editions de la Pléiade, 2006

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