Teatime avec Suzannah Lipscomb

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(crédits Suzannah Lipscomb)

Historienne, écrivain et intervenante dans un nombre considérable de documentaires historiques pour la BBC et National Geographic, Suzannah Lipscomb est l’une des figures montantes de la recherche sur les Tudors comme le montrent ses nombreux livres aujourd’hui presque tous épuisés. C’est au Gail’s Artisan Bakery, entre le British Museum et l’Université de Londres, que nous l’avons rencontrée pour parler Tudors, cour et projets.

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Gallerie processionnelle des appartements d’Henry VIII, Hampton Court (crédits On The Tudor Trail)

Un Art Anglais ? : Vous avez un parcours impressionnant et notamment en tant que conservatrice à Hampton Court. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre travail dans le château ?
Suzannah Lipscomb : J’ai travaillé à Hampton Court de 2007 à 2010 grâce à l’université. J’ai effectué des recherches pour la reconstitution du palais et l’exposition à l’occasion du 500ème anniversaire de l’accession d’Henry VIII au trône d’Angleterre en 2009. Mon travail était donc de développer une nouvelle expérience historique pour le palais en travaillant avec d’autres conservateurs et une équipe pluridisciplinaire (acteurs, artisans, cuisiniers, etc.). Notre but était que les visiteurs s’amusent tout en restant en accord avec les espaces qui narraient par eux-mêmes l’histoire. En 2007, de nombreuses pièces étaient vides, les murs blancs, notamment dans la galerie processionnelle par exemple. Nous avons donc recréé ses appartements comme s’il était encore vivant. Le musée n’est pas un livre, les visiteurs lisent peu les cartels et les fiches qu’on leur propose. Il était donc nécessaire de leur offrir une expérience totale à travers des visuels, des bruits mais aussi des odeurs. De cette manière, le visiteur pourrait sentir que l’histoire a vraiment eu lieu dans ces espaces. Ce travail a demandé beaucoup de recherches, notamment dans les Archives et les Actes du Conseil Privé notamment pour la salle du Conseil où nous avons recréé le dialogue des conseillers à propos du mariage du roi et de Catherine Parr le 12 juillet 1543. Ce travail était un défi pour moi car je sortais d’une thèse de 100.000 mots alors que là on me demandait d’écrire des cartels de moins de 600 mots. Cela m’a demandé beaucoup de précision et de concision.

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Reconstitution de la fontaine de vin du Camp du Drap d’Or, Hampton Court (crédits Daily Mail)

UAA : Ce palais est la preuve vivante que la cour d’Henry VIII, était très raffinée et luxueuse. Une comparaison avec la cour de François Ier ?
SL : La différence entre ces deux cours est le fait que la France embrassa le style Renaissance dans son intégralité, ce que l’Angleterre ne fit pas. Nous avons des exemples formels en Angleterre bien sûr, comme les médaillons de terre cuite réalisés par Giovanni da Maiano sur les murs d’Hampton Court. Cependant, ces exemples ne sont rien comparés à toutes les innovations qui arrivent en France, comme l’escalier du château de Blois. François Ier invita Léonard de Vinci à sa cour. A l’inverse, Henry VIII avait beaucoup plus d’argent que François Ier, et reçut une importante collection d’art à laquelle il ajouta celle du cardinal Wolsey [en 1529 ndlr]. Il avait par exemple une très importante collection de tapisseries. Pour vous donner une idée, la tenture de l’Histoire d’Abraham, dont une partie est accrochée dans le Great Hall d’Hampton Court, coûtait à l’époque l’équivalent d’un navire de guerre. Nous avons une idée de ce que pouvaient offrir ces cours lors de la réunion entre les deux rois au Camp du Drap d’Or. Les Anglais voulaient dépasser les Français en termes de luxe et d’ingéniosité et firent alors construire un palais en brique, armature de bois, toile et verre, alors que les Français vivaient dans des tentes de « tissu d’or ». En comparaison, François Ier et son épouse, Claude, avaient fait réaliser pour l’occasion une immense tente ornée de milliers de fleurs de lys brodées en fil d’or.

UAA : En quoi cette cour influença-t-elle la commande artistique ?
SL : La cour d’Henry VIII était basée sur un système de patronage : le roi et les courtisans les plus importants protégeaient d’autres courtisans de naissance ou valeur moins élevée qui en retournent devaient les servir, accroissant le pouvoir des deux personnes : le protecteur gagnait un allié de plus, le protégé pouvait recevoir en retour des faveurs, de l’argent, des charges et donc du pouvoir. Afin de réussir dans ce système, il devait alors protéger des artistes. Holbein fit parti de ce système. D’abord protégé par Sir Thomas More, il fut ensuite protégé par le roi lors de sa deuxième visite en 1532. Cependant, il ne réussit à devenir le Peintre officiel du Roi qu’en 1535 grâce aux portraits de cour mais aussi aux différentes commandes de modèles etc. Tout le monde était contraint à ce système. C’est ainsi que fleurirent les arts. Catherine Parr, la sixième femme d’Henry VIII, par exemple, protégea les Horenbout  [miniaturistes ndlr] mais aussi des musiciens comme les frères Bassano. Avec Henry VIII, ils financèrent de nombreux projets d’éducation, fondant le Trinity College de Cambridge ou encore l’Ecole d’Ipswich.

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Vitrail au portrait du cardinal Wolsey, Hampton Court (crédits Pinterest Queen Anne Boleyn)

UAA : Qui est selon vous, après le roi, le plus grand mécène à la cour d’Angleterre ?
SL : Je dirais le cardinal Wolsey. Personne ne fit mieux que lui. Il construisit de nombreux palais : York Place, connu sous le nom de Whitehall, et Hampton Court pour n’en citer que quelques- uns. Il commanda et acheta aussi de nombreuses tapisseries. On compte environ 600 tapisseries qui lui appartenaient dans les collections, alors qu’un courtisan classique n’en aurait qu’une cinquantaine. Il faut comprendre qu’à l’époque, la peinture avait peu de valeur. Pour qu’un courtisan montre sa richesse, il devait donc commander des tapisseries. .

UAA : Qui dit cour dit spectacles et théâtre. Quels étaient les divertissements à la cour d’Henry VIII et comment ces derniers influencent la production artistique ?
SL : Il y avait beaucoup de divertissements à la cour d’Henry VIII dans lesquels le courtisan prenait part : joutes, tournois chevaleresques, chasse et fauconnerie, bowling, et les masques, les danses, le théâtre. Ces divertissements servaient au système de patronage. Le courtisan, en y participant, montrait sa loyauté envers le roi et recevait en retour des faveurs. Pour qu’un gentleman[1] voie son pouvoir accroître, il devait venir à la cour et montrer sa force et sa loyauté au roi et être protégé par des courtisans. De cette manière, en gravissant les échelons, il pourrait atteindre le Conseil Privé ou la Chambre Privée du Roi, c’est-à-dire être en contact direct avec ce dernier et influencer certaines politiques. Enfin, le courtisan serait assez puissant pour protéger des courtisans moins fortunés et accroître encore plus son prestige. Les divertissements, dans ce jeu, avaient donc une importance politique non négligeable.

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Cliché tiré de The Tudors : la scène de mascarade (épisode 4, saison 1)

UAA : Comment ces divertissements évoluent-ils, notamment sous Mary et Elizabeth Ière ? 
SL : Sous le règne des filles d’Henry VIII, il n’y a pas vraiment de différence, à part le fait qu’elles ne participaient pas en personnes à nombreux divertissements comma la joute ou les tournois, mais y assistaient. Par exemple, Elizabeth I était remplacée par Henry Lee of Ditchley, Champion de la Reine, notamment pendant les tournois organisés le jour de l’anniversaire de l’accession au trône de la  Reine, appelée Accession Day tilt. Mais en général c’était la même chose.
Ce qui changea sous Elizabeth I furent les nombreux « progresses » [tours en Angleterre ndlr] qu’elle organisait chaque été. Henry VIII en organisa aussi, mais Elizabeth en fut vraiment la championne, voyageant chaque été. C’était là encore un nouveau moyen pour les courtisans de montrer leur richesse et leur loyauté, car il en fallait bien pour accueillir la Reine et sa cour, mais aussi pour la divertir : banquets, danses, cérémonies d’entrées avec pièces allégoriques, etc. A travers ces pièces de théâtre, le courtisan pouvait aussi donner son point de vue sur certains événements politiques, tout en glorifiant la reine.

UAA : La cour d’Henry VIII a fait l’objet récemment de nombreuses études, notamment celle d’Alison Weir et la vôtre avec Thomas Betteridge. Comment pouvez-vous expliquer cet engouement pour cette cour méconnue de la Renaissance, et plus généralement pour les Tudors ?
SL : En 2009, nous avons organisé une importante convention internationale sur la cour Tudor à Hampton Court où nous avons discuté les nouveaux thèmes qui ont besoin de recherche : cadeaux (diplomatiques, d’amour, etc.), la notion de genre. La cour Tudor est très intéressante car son étude demande une esprit pluridisciplinaire : politique, littérature, philosophie et non pas seulement histoire et art. Ainsi, dans les années à venir, des thèses sur des sujets comme la masculinité vont apparaître, mais aussi sur la dissolution des monastères, les guerres d’Henry VIII et les cérémonies et rituels de cour.
Plus généralement, je pense que les Tudors fascinent parce que les Anglais ont une inclination naturelle vers l’histoire et leur héritage. Ils visitent les monuments, s’impliquent dans la préservation de leur patrimoine, et regardent donc de nombreuses séries historiques : les Tudors, mais aussi des séries inspirées par l’histoire comme Game of Thrones, et suivent de près les nouveautés, comme la future adaptation filmographique du roman  d’Hillary Mantel, Wolf Hall [Le Conseiller en français ndlr].

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UAA : Quels sont vos projets à venir ?
SL : Je suis en train d’écrire un petit livre sur le testament d’Henry VIII. Il y a une controverse concernant par exemple une conspiration pour mettre Edward Seymour, Duc de Somerset à la place de Lord Protector pour son neveu, Edward VI. Donc je vais un peu casser certains mythes à ce sujet. Il sera publié au printemps 2015. D’autre part, je vais continuer à réaliser plusieurs documentaires, un sur l’Histoire de la Sorcellerie aux XVI et XVIIème siècles et un j’espère sur Elizabeth I. Et bien sûr, je continue d’enseigner à mes étudiants en licence au New College of Humanities ici à Londres.

[1] Appartenant à la gentry, cf. La Réforme et l’Image, épisode 5 de Tudor Renaissance, Un Art Anglais ?

 

Bibliographie et Filmographie :

Collectif, Henry VIII: 500 Facts, Historic Royal Palaces, 2009
1536: The Year that Changed Henry VIII, Lion Hudson, 2009
A Visitor’s Companion to Tudor England, Ebury Random House, 2012
A Journey through Tudor England, Pegasus Books, 2013
Henry VIII and the Court : Art, Politics and Performance, avec Thomas Betteridge, Ashgate, 2013

Hidden Killers, diffusée sur BBC Four en 2013
Bloody Tales of the Tower, pour National Geographic Channel, diffusé en 2013
Henry & Anne : The Lovers Who Changed History, diffusé en février 2014 sur Channel 5

Site de Suzannah Lipscomb : http://suzannahlipscomb.com
Site du New College of Humanities : www.nchum.org 

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