De la Londres médiévale à la Londres classique

“London is so superior to other English towns that London is said not to be in England, but rather England to be in London.” Thomas Platter, 1599[1]

Au XVIème siècle, Londres, sortie grandie de ces guerres incessantes contre la France puis civile, se pare sous le règne d’Henry VIII de nouveaux bâtiments conceptuellement différents qui pourtant s’intègrent facilement dans le paysage déjà de briques ou de bois et chaume. C’est donc, comme la plupart des grandes villes européennes (Paris, Amsterdam, Lyon) une ville médiévale. Il faut attendre le XVIIème siècle et une succession de plusieurs incendies pour la mise en place d’un véritable plan de rénovation urbaine qu’on ne verra nulle part ailleurs.

Londres avant le Grand Incendie, vidéo réalisée par des étudiants de De Montort University, Premier Prix au festival « Off the Map », en aprtenariat avec la British Library

Une des plus grandes villes d’Europe
Malgré les aléas de la guerre éternelle contre la France, et la rupture avec Rome en 1534, Londres était toujours au XVIème siècle la capitale politique, économique, sociale et culturelle du royaume d’Angleterre, une situation assez inédite dans une Europe morcelée en Cités-Etats (Italie, Saint-Empire Germanique) et royaumes aux cours itinérantes. La cour anglais était itinérante aussi bien sûre, mais beaucoup moins qu’en France par exemple, notamment par la présence dès le règne d’Henry VIII d’un important nombre de résidences à Londres et autour : Whitehall, Westminster, et Hampton Court entre-autre qui permettaient de rester dans la capitale une grande partie du temps et de partir sur les routes du royaume en Eté. C’est donc une ville forte et puissante et une des plus grandes capitales commerciales de l’Europe que l’on rencontre et une métropole comme Rome pouvait l’être à l’époque antique. A la fin du XVIème siècle, Londres est la ville la plus importante d’Europe, vivant d’un commerce très florissant grâce aux réformes d’Elizabeth. Habitée par environ 300.000 habitants (Paris n’en comptait alors environ 280.000), il s’agit déjà d’une ville cosmopolite, une caractéristique typique des grandes villes et qu’elle ne quittera jamais, restant encore aujourd’hui une des villes les plus cosmopolites du monde.

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The Long View n°5, Wenceslaus Hollar, publié à Amsterdam en 1647 par COrnelis Danckerts I, British Museum (1864,0611.437)

 

Une Londres médiévale
Avant 1534, Londres ressemble à peu de chose près à une ville européenne classique avec des abbayes intra-muros accompagné d’un important réseau de paroisses qui divisent la ville en différents quartiers. Ces dernières, étendues parfois sur d’importantes parcelles de terre sont morcelées et vendues, les bâtiments transformés en hospices, résidences privées et lieux de divertissement. Ainsi, après 1534, la possibilité de construire devenant plus importante, notamment pour les courtiers, de nombreuses maisons nouvelles sont érigées dans le plus pur style Tudor prenant exemple sur Hampton Court et Whitehall par exemple, dont les travaux sont encore en cours au moment du schisme. Une importante opération immobilière se développe donc dans les années 1530-1540 avec la multiplication de résidence privées.

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The Globe Theatre à Bankside, Southwark, construit en 1599, issu de The Survey of London de John Stow en 1598, réédition de 1812 par Robert Wilkinson, British Museum (inv. 1880,1113.5317)

 

Une nouveauté apparaît cependant à Londres : la multiplication des lieux de divertissement. Tout d’abord situés dans l’enceinte des résidences royales, des espaces comme les théâtres se développent dans la ville sous l’impulsion d’Elizabeth I. Bien évidemment, le théâtre le plus connu aujourd’hui est celui de Shakespeare, The Globe, ouvert en 1599, soit plus de dix ans après l’arrivée du dramaturge dans la capitale anglaise. La position du théâtre dans la City, à Southwark, permet à l’auteur d’étudier l’Angleterre et le monde du XVIème siècle depuis sa scène. Le Globe n’est cependant pas le seul théâtre dans le quartier. Tous ces théâtres sont plus ou moins pérennes, réalisés principalement en bois et chaume et donc sujets à de nombreux incendies notamment à cause des effets techniques.

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Reconstitution d’un petit Jardin Tudor, Hampton Court (sources The Telegraph)

 

En tant que ville médiévale qui se respecte, l’urbanisme de Londres est caractéristique avec des petites ruelles étroites et puantes. Malgré le fait que les Romains aient inventé un système d’égout, ce dernier fut oublié et les habitants jetaient leurs saletés dans la rue. C’est la vision que nous devons avoir surtout du vieux centre de Londres, la City. Ce manque d’hygiène explique les épidémies de peste et de fièvres qui attaquaient la ville chaque été surtout. Ceci contraste avec l’espace alloué aux résidences royales et aristocratiques, avec la présence de nombreux parcs qui servent aussi de réserves de chasse pour les plus importants. Huit parcs royaux existent alors dans Londres dont certains sont encore existants : Hyde Park, Marylebone Park (auj. Regent’s Park), St. James’s Park mais aussi Hampton Court. Avec ces parcs et jardins se développent aussi l’aménagement et le paysagisme afin de donner un cadre encore plus bucolique ou encore étonnant à ces espaces verts. Ces parcs montrent bien le développement en amont tout d’abord des innovations architecturales dont les palais d’Henry VIII sont le plus bel exemple.

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Frontispice de “ A Survay of London” de John Stow, édition de 1603 (source British History Online)

 

Le Survey of London (1598)
Le Survey of London de John Stow (v.1525-1605), un recueil de plans et gravures, nous donnent une vision de ce qu’était Londres au début du XVIIème siècle. L’auteur, historien et antiquaire le publia en 1598 et est remarquable de par la quantité et la qualité des informations, tantôt anecdotique, tantôt descriptive, ce qui en fait la source principale pour un Etat des lieux de la capitale anglaise au tournant du seizième siècle. Régulièrement réédité et étoffé, le livre nous donne une idée des conditions sociales de la population londonienne et de nombreuses descriptions de la ville et de ces bâtiments. Ce livre est publié après une longue série de publications de la part de John Stow de livres concernant Londres, notamment des chroniques par certains grands noms comme Matthew Parker, Matthew Paris et Thomas Walsingham, remontant au Moyen Age. Ce livre est aussi très important puisqu’il préfigure la création d’une institution dans les années 1890 et qui portera le même nom. Cette institution, autrefois liée à English Heritage puis aujourd’hui à la Bartlett School of Architecture à l’université de Londres, a pour objectif le même que celui de John Stow, trois siècles auparavant : répertorier Londres de la manière la plus précise possible, son urbanisme, son architecture, et en étudier les conséquences sociales sur la ville.

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Hardwick Hall pour la comtesse de Shrewsbury, Bess de Hardwick, Robert Smythson, fin du XVIème siècle (source National Trust)

 

A l’origine des rénovations urbaines, le Roi
Jusqu’à encore aujourd’hui, le roi ou la reine et sa famille sont les instigateurs du bon goût, comme si l’exemple de la duchesse de Cambridge n’était pas assez illustrant, et ce depuis la mise en place du système monarchique. En termes d’architecture et de décor, c’est donc le souverain qui choisit, aidé de ses ministres, et c’est lui surtout, avec accord du Parlement à partir de 1660, qui a les moyens de mettre en place d’importants projets architecturaux. Ainsi, Henry VIII donne le ton de l’architecture du XVIème siècle en commandant des édifices principalement de briques, respectant une certaine symétrie, une division du palais entre partie publique et partie privée et enfin des éléments de Renaissance progressivement de plus en plus importants. Sous Elizabeth disparait le traditionnel Hall en tant que tel. Ce n’est pas la Reine qui personnellement à l’origine de ce changement, cette dernière n’ayant presque rien construit, mais des aristocrates qui embellissent leurs demeures notamment pour accueillir la Reine lors de ses tours estivaux. Ce mouvement perdure pendant toute l’histoire de Londres et de l’Angleterre : Charles Ier, Guillaume d’Orange et son épouse Mary, Georges III et IV, Victoria et Albert jusqu’à Elizabeth II aujourd’hui.

(c) Government Art Collection; Supplied by The Public Catalogue Foundation
Le Palais de Whitehall, Hendrick Danckerts (v.1657-1679), huile sur toile, 71x119cm, Collections du Gouvernement britannique

 

Inigo Jones, ce génie
Né en 1573, Inigo Jones est l’un des plus grands architectes anglais, et considéré, à l’instar de Hogarth pour la peinture, comme le père de l’architecture anglaise. Ayant voyage en Italie, il en rapporte le traité d’Andrea Palladio, célèbre architecte de la Renaissance italienne et l’adapte, à l’aie aussi de son étude de Vitruve, à un schéma tout à fait anglais. Ses chefs d’œuvre : la Banqueting House à Londres et la Queen’s House à Greenwich pour l’épouse française de Charles Ier, Henriette de France. Sous sa direction, Londres entre enfin pleinement dans l’ère classique. En tant qu’Intendant des Bâtiments Royaux par Charles Ier, il est alors chargé de réaliser tous types de commandes allant du décor de théâtre aux plans de la rénovation de Whitehall, trop dépassé.  Tout comme Henry VIII au début du XVIème siècle, ces innovations ne se concentrent cependant qu’autour d’une poignée de personnalités centrées autour de la personne du roi. Le mouvement est cependant en marche et il est certain qu’après les édifices Tudor qui encore se mêlaient encore assez dans le paysage londonien, ces nouvelles bâtisses de pierre blanche devaient étonner plus d’un passant. Quant à l’architecte à l’origine de ce renouveau, il reste encore aujourd’hui le Vitruve anglais. La Renaissance anglaise sur tous les plans est désormais accomplie.

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Londres en 1673, carte de Richard Blome in “Britannia, or a Geographical Description of the Kingdom of England, Scotland and Ireland”, publié à Londres, British Museum (inv. 1860,0211.303)

 

De la catastrophe à la Renaissance
Dès le milieu du XVIIème siècle, Londres tombe. Les révolutionnaires anglais de Cromwell l’avaient compris : prendre Londres, c’est prendre le royaume. Une tête en moins, Charles Ier, l’un des plus grands mécènes du royaume n’est plus. Les travaux s’arrêtent. Même après la mort du dictateur et la restitution du royaume à l’exilé Charles II, le sort semble s’acharner sur la capitale anglaise, considéré dans le reste de l’Europe comme une punition pour s’être écarté du droit chemin catholique. La peste secoue le pays dès 1665, puis le Grand Incendie détruit une grande partie de Londres en 3 nuits du 3 au 6 septembre 1666, détruisant presque l’intégralité de la City, le vieux centre, et une partie des quartiers alentours à l’Ouest. Trente ans plus tard, c’est le palais de Whitehall, en 1698, à l’exception de la Banqueting House, qui brûle. Tout est à reconstruire notamment pour ces 65.000 sans-abris au moins qui se dispersèrent finalement dans les villages alentours.

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vue de la façade de la cathédrale Saint-Paul, Sir Christopher Wren, 1675-1720 (source Wikipedia)

 

Exit le bois et la chaume désormais interdits au profit de la brique et de la pierre blanche surtout. Un vaste plan de rénovation de la ville est commandé par Charles II, aux frais de la Couronne principalement. Whitehall attendra, le Roi a déjà de nombreuses résidences alors que le peuple n’en a plus. Finalement, Whitehall, trop cher en soit, ne sera jamais reconstruit mais gardera sa fonction d’origine : l’administration du pays. En quelques années, le commerce reprend, d’une fulgurance que les voisins européens, catholiques surtout, n’y crurent pas leurs yeux ; et le plan de reconstruction, finalement donné Christopher Wren est abouti en deux décennies. Tant qu’à faire, Wren est aussi chargé de reconstruire la médiévale église de Saint-Paul. N’étant pourtant jamais allé en Italie, il y place une église digne de Saint-Pierre de Rome, aussi haute, reprenant les mêmes caractéristiques. Ce sera l’un des seuls monuments qualifiés de « baroque » à Londres. Le Commissaire pour la reconstruction de la ville de Londres fait de Londres un phénix qui à l’aube du XVIIIème siècle reprend sa place de première ville du monde à Paris. De nombreux édifices sont reconstruits : 51 églises paroissiales et les maisons alentours. C’est alors que nait, architecturalement parlant, la Londres moderne.

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Vue de la façade côté jardin de Hampton Court, commandée par William III et Mary, Sir Christopher Wren, 1689-1697 (source Historic Royal Palaces)

 

Comme l’indique la citation du début de cet article, Londres est surtout dès le XVIème siècle le centre de l’Angleterre, voire même l’Angleterre en soit. En découle un important contraste entre la capitale et le reste du pays qui reste encore aujourd’hui légèrement à l’écart, heureusement bouché par de grands centres comme Manchester, Birmingham, et des grandes capitales régionales, Cardiff et Edimbourg/Glasgow. Il faudra cependant attendre le XXème siècle pour voir ces villes grandir. Encore aujourd’hui, Londres est l’Angleterre.

Notes :
[1] Thomas Platter : d’origine suisse, ce médecin et botaniste voyagea en Europe dans les années 1599-1600 et écrit un important journal de voyage, publié par l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie en 2006

Bibliographie :
BATE Jonathan, THORNTON Dora et ALLEN Becky, Shakespeare’s Britain, British Museum Press, 2012
SUHAMY Henri, L’Angleterre élisabéthaine, Guide Belles Lettres des Civilisations, Paris, 2012
HISTOIRE DE LONDRES, article Wikipédia, visité le 22 novembre 2014 : http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_Londres
SCHOFIELD John, London after the Great Fire, article sur BBC History publié le 17 février 2011, visité le 23 novembre 2014 : http://www.bbc.co.uk/history/british/civil_war_revolution/after_fire_01.shtml
STOW John, The Survey of London, édition numérique par le projet Gutenberg, publiée en 2013 : http://www.gutenberg.org/files/42959/42959-h/42959-h.htm
JOHN STOW, article Wikipedia, visité le 23 novembre 2014 : http://en.wikipedia.org/wiki/John_Stow#Survey_of_London

Pour en savoir plus :
BARRETT L. BEER, Tudor England Observed. The World of John Stow, Sutton Publishing, 1998
GADD Ian et GILLEPSIE Alexandra (ed.), John Stow (1525-1605) and the making of English past: studies in early modern culture and the history of the book, British Library, 2004
LEAPMAN Michael, Inigo: The Troubled Life of Inigo Jones, Architect of the English Renaissance, Headline Book Publishing, 2003
SCHOFIELD John, The Building of London, 1984

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