Le théâtre et Shakespeare, avec Ladan Niayesh

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Professeur Ladan Niayesh

Ladan Niayesh, professeur de littérature et de civilisation britannique à l’UFR des Etudes Anglophones de l’université de Paris-Diderot, a gracieusement accepté de nous parler du théâtre anglais et de son importance dans l’art et la culture anglaise du XVIème siècle. Spécialiste notamment du théâtre shakespearien, elle nous en dit un peu plus aussi sur le mystère Shakespeare et la récente découverte d’une première édition des œuvres du plus célèbre dramaturge anglais.

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Théâtre du Globe, Southwark, reconstruit en 1996 (sources Wikipedia)

 

Un Art Anglais ? : Le seul nom de William Shakespeare fait penser aux gens que le théâtre était très important à l’époque Tudor. Vrai ou Faux ?
Ladan Niayesh : Cela dépend de ce qu’on entend par ‘important’ et du moment où on se place sous les Tudor. L’appellation ‘Tudor’ couvre une période longue de plus d’un siècle, depuis l’accession d’Henri VII en 1485 jusqu’à la mort d’Elisabeth Ière en 1603. Le théâtre n’est pas uniformément présent durant toute cette période. Ce qui est certain, c’est qu’il y a une vraie explosion de cette forme de divertissement devenu vraiment populaire à partir du moment où les théâtres publics s’établissent à Londres sous Elisabeth. Le premier théâtre permanent de ce type, simplement appelé ‘The Theatre’, ouvre ses portes en 1576, et il est bientôt suivi par de nombreux autres, comme ‘The Curtain’, ‘The Swan’, ‘The Fortune’, ‘The Rose’, et bien sûr celui de Shakespeare et de sa troupe, ‘The Globe’, qui ouvre en 1599. La plupart de ces établissements s’installent sur la rive sud de la Tamise, en dehors des murs et de la juridiction de la ville, et ils disputent la vedette comme divertissement populaire aux arènes de combats d’animaux (‘bear baiting arenas’) qui ont la même taille et la même forme circulaire, à côté des tavernes et des maisons de joie, ainsi que des terrains d’exercice d’armes et de duel. Le nombre croissant des théâtres indique bien la popularité de l’art à cette période, mais leur situation géographique et leur public pas toujours recommandable moralement en font aussi une forme artistique bien moins considérée que la poésie par exemple, en particulier par les élites. Ce n’est donc pas un hasard si les sonnets de Shakespeare et ses poèmes narratifs portent bien son nom sur leurs éditions publiées du vivant de l’auteur, alors que la plupart de ses pièces et celles de ses contemporains n’indiquent pas de nom d’auteur. Il a fallu attendre 1623 pour que les œuvres (presque) complètes de Shakespeare soient publiées à titre posthume par ses anciens collègues de la troupe des comédiens du roi.

UAA : Quel est l’état des lieux du théâtre sous le règne d’Henry VIII ?
LN : Assez hétéroclite et là encore très variable suivant le moment où on se place pendant le règne. Le théâtre religieux des mystères et des moralités survit encore ici ou là, surtout en province et en particulier à l’occasion des grandes fêtes saisonnières (Noël, Pâques, etc.). Mais les influences catholiques dans certaines pièces et autour de certains sujets, comme l’intercession mariale ou la vie des saints, deviennent problématiques après la réforme anglicane. Les masques et interludes ont la faveur royale à la cour et chez les nobles, et Henri VIII lui-même n’hésite pas à participer à des masques, surtout à l’époque qui précède et suit immédiatement son union avec sa seconde reine Anne Boleyn, mère de la future Elisabeth Ière. Mais ses goûts changent à mesure qu’on avance dans le règne et il délaisse peu à peu ce genre de divertissements.

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Kenneth Branagh dans la peau de Hamlet, d’après la pièce de Shakespeare, 1996

 

UAA : Quelle incidence avait-il donc sur la culture et la production artistique Tudor ?
LN : Certaines formes théâtrales font clairement partie des instruments de propagande et de légitimation pour les Tudor. C’est tout particulièrement le cas pour les pièces historiques, dont les deux tétralogies de Shakespeare (Richard II, les deux parties d’Henri IV, Henri V ;  les trois parties d’Henri VI et Richard III). Prises dans cet ordre chronologique interne (même si leur ordre de composition est différent), ces huit pièces de Shakespeare suivent la version des chroniques au service du pouvoir Tudor pour donner une vision providentielle de la guerre des deux roses et justifier la victoire finale des Lancastre. D’autres formes théâtrales sont également proches de la cour et commanditées par elle. C’est le cas pour les masques et autres divertissements royaux, autour desquels toute une iconographie et tout un symbolisme se mettent en place. C’est tout spécialement le cas sous Elisabeth, la Cynthia des Cynthia’s Revels de Ben Jonson et la ‘vestale d’occident’ de Shakespeare dans A Midsummer Night’s Dream. Les pièces à succès du théâtre public sont fréquemment rejouées à la cour au moment des festivités de fin d’année, et une légende voudrait qu’Elisabeth elle-même ait commandité The Merry Wives of Windsor à Shakespeare.

UAA : La personnalité de Shakespeare concentre les études et tous les fantasmes. Quel était sa place parmi les dramaturges et la société de son temps ?
LN : La première référence à Shakespeare de la part d’un dramaturge contemporain intervient en 1592, au moment où il commence sa carrière à Londres. On la trouve sous la plume de Robert Greene, rival malheureux qui le traite de ‘upstart crow’ en l’accusant de chercher à se parer du plumage d’autres, autrement dit en plagiant leurs œuvres. Greene et d’autres auteurs universitaires se moqueront longtemps de ce parvenu, fils d’un gantier de province, qui aux dires de Ben Jonson, possédait ‘peu de latin et encore moins de grec’ (‘small Latin and less Greek’). Mais au fil des années, la plume de génie autant que le sens des affaires de Shakespeare en font une figure influente, actionnaire, acteur et dramaturge attitré de la troupe du chambellan (devenue à l’accession de Jacques Ier la troupe des comédiens du roi). Contrairement à beaucoup de dramaturges contemporains qui tombent dans le dénuement ou subissent la prison ou pire (Greene, Kyd, Jonson, Marlowe, etc.), Shakespeare est un homme riche au moment où il se retire du théâtre pour retourner à son Stratford natal vers la fin des années 1600.

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Sir Christopher Marlowe à l’âge de 21 ans, anonyme, 1585, Corpus Christi College (Cambridge)

 

UAA : Quels sont donc les autres grands dramaturges et auteurs de ce seizième siècle ? Quelle fut leur incidence sur la culture britannique ?
LN : Si Christopher Marlowe, né la même année que Shakespeare (1564) n’avait pas péri dans une dispute de taverne plus ou moins arrangée en 1592, sa renommée et son œuvre n’auraient probablement pas grand-chose à envier à celles de Shakespeare aujourd’hui. C’est à Marlowe et à son ami Thomas Kyd que l’on doit la plupart des traits caractéristiques du théâtre élisabéthain associés communément à Shakespeare : le pentamètre iambique non-rimé (‘blank verse’), la tragédie de vengeance, le héros herculéen, la pièce-dans-la-pièce, le mélange des genres, etc. C’est en s’inspirant de leur modèle que le jeune Shakespeare fait d’abord ses armes, et des vers de Marlowe sont cités dans son œuvre tout au long de sa carrière. Ben Jonson, l’ami et collaborateur, mais aussi le rival, établit pour sa part une tradition différente de celle de Shakespeare dans le domaine de la comédie, et celle-ci évolue progressivement vers ce qui deviendra la comédie des mœurs de la période de restauration. La littérature plus aristocratique, longtemps influencée par le pétrarquisme importé d’Italie, est pendant cette période dominée par l’Arcadia de Philip Sidney et The Faerie Queene de Spenser. On leur doit l’affermissement de la plupart des canons esthétiques de la poésie élisabéthaine et le symbolisme courtois qui entoure le culte de la reine vierge Elisabeth.

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Frontispice du First folio retrouvé à Saint Omer, crédits Getty Images (Source BBC)

 

UAA : Récemment, on a découvert à Omer un « First  folio », pouvez nous expliquer ce que c’est et l’importance de cette découverte ?
LN : La première édition in-folio des œuvres complètes de Shakespeare, parue en 1623, était conçue par ses collègues de la troupe des comédiens du roi comme un hommage posthume. Ce genre d’entreprises était rare à une époque où le théâtre n’avait pas encore pleinement acquis ses lettres de noblesse et où en l’absence de copyright, les pièces étaient la propriété des troupes, pas de leurs auteurs. L’initiative a permis de sauver de l’oubli nombre de pièces de Shakespeare pour lesquelles aucune édition in-quarto n’existait précédemment, et de donner des versions souvent différentes de celles qui avaient déjà été publiées. Cette édition est donc une base incontournable pour les études textuelles shakespeariennes, et ce d’autant plus que nous ne possédons aucun manuscrit d’auteur pour aucune de ses pièces. Elle renferme aussi l’un des seuls portraits authentifiés de Shakespeare, la gravure de Martin Droeshout, et des témoignages contemporains d’amis et de collègues sur le dramaturge. Quelque 200 copies de cette édition survivent encore de par le monde, et toutes apportent leur pierre à l’édifice avec l’histoire de leur fabrication et de leur transmission. Ainsi, l’exemplaire découvert à St Omer comporte de précieuses annotations manuscrites de lecteurs ou de propriétaires dont l’étude prochaine nous donnera des renseignements sur la réception de l’œuvre de Shakespeare par les exilés anglais de Douai, par lesquels l’exemplaire a probablement transité.

UAA : Revenons sur vous. Vous travaillez en tant que professeur à l’université de Paris-Diderot. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre travail ?
LN : Je suis spécialiste de la littérature et de la culture anglaise de la fin du XVIème et du XVIIème siècle. Comme la plupart des spécialistes du domaine, je travaille sur Shakespeare et le théâtre. Mais mes intérêts personnels me portent aussi vers la littérature de voyage à cette époque et la culture matérielle qui l’accompagne (récits de voyages, cartes et plans, documents commerciaux des compagnies qui préludent aux projets impériaux des Anglais). Dans mes cours, j’utilise Shakespeare comme porte d’entrée vers une période fascinante et foisonnante d’inventivité et de découvertes, véritable âge de la mondialisation, qui a largement façonné notre monde contemporain.

UAA : Quels sont vos projets à venir ?
LN : Je travaille sur plusieurs éditions critiques de textes : des pièces de voyage en Orient et des documents commerciaux de la Compagnie de la Moscovie en Perse à la fin du XVIème siècle.

Remerciements au Pr. Niayesh d’avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions. 
A bientôt pour une nouvelle interview!

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