Le roi Arthur, une légende celtique entre deux terres

De mère bretonne, et vivant non loin de la forêt de Brocéliande, la légende du roi Arthur m’a toujours fasciné. Faisant partie du folklore dit « celtique », on le retrouve donc des deux côtés de la Manche et ce très tôt, dès l’époque médiévale. Comment expliquer cet engouement pour un personnage communément considéré comme fictif ? Y-a-t-il bien un homme derrière cette légende ? Quel est l’impact de cette légende à la fois en Angleterre et en France ?

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Le Morte Darthur (détail), Thomas Malory, fin du XVème siècle, British Library (MS59675, f.35)

A l’origine, le roi Arthur est une légende, une histoire. D’origine celtique, presque toutes les régions de cette culture – Bretagne, Angleterre, Pays de Galles et Ecosse surtout – revendiquèrent donc l’appartenance de ce grand roi. Son histoire, tous les enfants de France et de Grande Bretagne surtout la connaissent à travers les Contes de la Table Ronde qui leur sont lus par leurs parents, ou à défaut à l’école. Faisant indubitablement partie du corpus de textes fondamentaux de notre culture, il faut cependant revenir au VIème siècle pour y retrouver son origine. Le nom d’Arthur apparait pour la première fois dans des chroniques et textes poétiques écrits à partir de 600. Le premier texte à citer le nom d’Arthur sont les annales du Pays de Galles écrites en 600 : Annales Cambriae, dont les premières copies datent du Xème siècle. Le deuxième texte, Historia Brittonum, écrit vers 828 et attribué à un certain Nennius relate de « l’Arthuriana ». S’ébauche les débuts de l’histoire arthurienne. Cependant, déjà au VIème siècle, un moine Gildas relatait des exploits similaires dans son « De Excidio et Conquestu Britanniae », mais la mention d’Arthur y est plus subtile. Enfin, Arthur apparait pour la première fois dans un récit poétique élégiaque et épique, relatant de l’histoire de Gododdin (mort en 600) où le roi légendaire apparait.

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Premier portrait d’Arthur, Historia Regnum Britanniae, Geoffroy de Monmouth, milieu du XIIème siècle, copié à l’abbaye du Mont Saint-Michel, BnF (MS latin 8501, f.108v)

Tous ces textes sont connus de l’inventeur de la légende du roi Arthur, Geoffroy de Monmouth, un moine du Pays de Galles, qui rassemble l’histoire des rois de l’île britannique dans son Historia Regnum Britanniae en 1138. Ecrit en latin, le texte est rapidement traduit en normand et donc en français et se diffuse presque immédiatement de l’autre côté de la Manche. On conserve aujourd’hui 215 copies de ce récit. Celui-ci encore factuel devra attendre l’émergence de poètes comme Chrétien de Troyes et Thomas Malory de part et d’autre de la Manche pour faire d’Arthur un véritable héros littéraire où l’homme disparait sous un idéal chevaleresque et moral. Le premier est Robert Wace, poète anglo-normand, qui à peine 10 ans après Geoffroy de Monmouth, écrit son Roman de Brut (1155) où apparait pour la première fois la Table Ronde. Le mythe est déjà en marche.

Hotel de ville Cologne Neuf Preux
Les Neuf Preux dont le roi Arthur (le deuxième à gauche), Hotel de ville de Cologne (Allemagne), XIVème siècle

Se pourrait-il cependant qu’un véritable roi Arthur ait existé à l’aube de l’ère médiévale ? A l’époque  médiévale et selon donc le récit de Geoffroy de Monmouth, cela était un fait avéré. Pourtant, à l’heure des recherches scientifiques, son existence est encore aujourd’hui mise en doute. Alors, Arthur, a-t-il véritablement existé ?  Ayant vécu en « Britannia », très probablement au Pays de Galles, vu que la légende nait dans ces terres, il se serait battu contre l’invasion saxonne au début du VIème siècle, alors que les troupes romaines ont quitté l’île depuis le IVème siècle. Nennius, le moine auteur d’Historia Brittonum, le qualifie de « dux bellorum », de seigneur de guerre. L’existence d’un leader qui se serait défendu contre l’invasion saxonne est probable puisque les Saxons n’envahiront l’intégralité de l’île que plusieurs siècles plus tard, c’est-à-dire pas avant le IXème siècle. Ainsi, il est probable qu’un leader ait vécu au Vème siècle, peu importe son nom. Au fur et à mesure que les siècles passent, la seule mission d’Arthur qui fut donc de protéger la Grande Bretagne de l’invasion barbare fut étoffée d’une histoire beaucoup plus importante où interviennent les chevaliers dits de la Table Ronde. Au XIVème siècle, Jacques de Longuyon en fait un des Neuf Preux (Nine Worthies en anglais), un des modèles de morale et vertu chrétienne, accompagné de Charlemagne et Godefroy du Bouillon, mais aussi de 3 païens et de 3 juifs. Du roi défenseur, il devient aussi le roi conquérant, étendant son royaume à l’Ecosse et la Bretagne française, vainquant au passage un géant ayant vécu au Mont Saint-Michel. L’histoire la plus connue est cependant celle de sa chute contre son neveu Mordred, et la trahison de Lancelot. Une autre histoire, souvent éclipsée, et tout le folklore autour de l’île d’Avalon d’où ets issue entre autre la fameuse Dame Blanche. Le roi peut alors être rapproché des rois dont il est le contemporain, comme probablement Clovis, le roi des Francs. Que reste-t-il alors de l’homme ? Plus grand-chose.

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Tapisserie : le roi Arthur, 1525-1540, château de Langeais (institut de France)

 

En France, on conserve la version de Chrétien de Troyes, le poète français qui développe la légende arthurienne et surtout l’histoire de ses chevaliers. Reprenant lui aussi le récit de Geoffroy de Monmouth et l’œuvre de Robert Wace, il fait du roi Arthur et des héros qui l’accompagnent des modèles chrétiens, et ce avant 1191. Leurs histoires, et notamment la Quête du Graal, un mythe chrétien, sont l’apanage de la haute noblesse, pour lesquels on réalise de luxueux livres enluminés et tapisseries. Exaltant la chevalerie, on met aussi en place des tournois arthuriens et les prénoms des héros font rapidement partie des prénoms les plus utilisés au XIIIème siècle pour les jeunes princes, mais aussi chez les paysans à la fin du siècle. Un autre poète, Robert de Boron, probablement originaire de Franche-Comté, s’applique à relater l’histoire du mage qui protégea le grand roi, Merlin. Rapidement se développe une tradition française de la légende arthurienne qui sera largement reprise au XIVème siècle, le siècle du roman courtois, où l’amour prend le pas sur les exploits chevaleresques, comme le confirment les Lais de Marie de France, première femme écrivain de France. Cependant, après la période médiévale, la légende d’Arthur est oubliée au profit de la mythologie classique. A l’époque romantique française, c’est-à-dire à partir de 1830, son mythe renait quelque peu, mais les Français préfèreront alors les légendes françaises, celle qui forment la Matière de France, à l’inverse du Roi Arthur qui fait partie de la Matière de Bretagne (Matter of Britain en anglais), c’est-à-dire des mythes fondateurs celtiques.

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Le roi Arthur visitant Merlin, Gustave Doré, illustration des Idylles du Roi d’Alfred Tennyson, 1859-1885, BnF

En Angleterre, la première source littéraire en langue vernaculaire est celle de Thomas Malory (1405-1471) dans la deuxième moitié du XVème siècle, alors que le Français est abandonné lors de la guerre de 100 ans au profit de la langue nationale. Ce roman, reprenant notamment les racines galloises du héros légendaire, est connu par Henry VII, qui dans une volonté de légitimité, en fait son ancêtre puisque lors de son règne, il apporte la paix à l’Angleterre et l’unifie par son mariage avec Elizabeth d’York. Le mythe arthurien atteint alors son apogée, le prince héritier étant même appelé Arthur. Cependant, comme en France, à la fin du XVIème siècle, la légende arthurienne faiblit aux XVII-XVIIIème siècle avant de renaître à l’époque romantique, dès la fin du XVIIIème siècle. L’œuvre de Thomas Malory est republiée et illustrée. Le poète Alfred, Lord Tennyson lui aussi surfe sur la vague médiéviste du XIXème siècle, en publiant en 1859-85, une série de poèmes narratifs sur Arthur : Idylls of the King, alors illustrés par le français Gustave Doré. La peinture aussi s’empare de la légende avec le mouvement des Préraphaélites. Symbole vivant du Moyen-Age, Arthur est aujourd’hui dans le monde de la recherche, le prétexte à toutes les études sur le l’époque médiévale. Citons deux projets de recherche : Arthuriana, un journal qui réunit les recherches de l’International Arthurian Society d’Amérique du Nord, mené par l’université de Purdue depuis 1979, et plus récemment le Camelot Project, un projet de recherche principalement fondamental qui recense toutes les œuvres sur le roi Arthur, menée par l’Université de Rochester, toujours aux Etats-Unis.

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Le dernier sommeil d’Arthur à Avalon, Edward Burne-Jones, v. 1887-1898, Ponce Museum of Art, Ponce (Puerto-Rico)

Comment donc expliquer cet engouement pour un roi dont l’origine n’est même pas avérée ? Comme nous avons pu l’expliquer, la légende du roi Arthur, fondée au Pays de Galles, se transmit par les textes en France qui, développant cette légende à son paroxysme, la renvoie par effets d’échange dans son pays natale où elle devient part de l’identité nationale sous Henry VII. A l’heure du romantisme et du développement des folklores nationaux au XIXème siècle, son histoire est désormais connue de tous les Anglais et est encore aujourd’hui une source d’inspiration sans pareil : le média filmographique s’empare de cette légende dès 1911 (Tristan and Isolda, italien) jusqu’à nos jours : « Le roi Arthur », avec Clive Owen et Keira Knightley en 2004. En France, la série humoristique « Kaamelott » fut suivie par des millions de téléspectateurs entre 2005 et 2009, et en 2015, une comédie musicale, « La légende du roi Arthur », produite par Dove Attia, fera à nouveau revivre ce grand mythe celtique sur les planches françaises.

https://www.youtube.com/watch?v=1YBaFshVwE8

Sources :
« King Arthur », article Wikipedia :
Exposition virtuelle « La légende du roi Arthur », Bibliothèque nationale de France : http://expositions.bnf.fr/arthur/
Le Morte Darthur de Thomas Malory, British Library : http://www.bl.uk/onlinegallery/onlineex/englit/malory/index.html
Arthurian manuscripts at the British Library: the French tradition, British Library : http://www.bl.uk/catalogues/illuminatedmanuscripts/TourArtGen.asp
Bibliographie exhaustive : http://en.wikipedia.org/wiki/Bibliography_of_King_Arthur
Arthuriana, journal de l’International Arthurian Society d’Amérique du Nord : http://arthuriana.org
The Camelot Project, Université de Rochester : http://d.lib.rochester.edu/camelot-project

 

Pour aller plus loin :
ALCOCK Leslie, Arthur’s Britain : History and Archaeology (367-634), Penguin Books, 1971
ARMEL Hugh, The Legend of Arthur in the Middle Ages, Woolbridge: Boydell and Bower, 1983
DELCOURT Thierry, La légende du roi Arthur, catalogue d’exposition, Bibliothèque nationale de France, 2009
HIGHAM N.J, King Arthur: Myth Making and History, Routledge & Kegan Paul, 2002
LACY Norris J., The New Arthurian Encyclopedia, Garland, 1991 (réed.)
MANCOFF Debra, The Arthurian Revival in Victorian Art, New-York, 1990
RENO Frank, The Historic King Arthur: Authenticating the Celtic Hero of Post-Roman Britain, 1996

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