La Banqueting House, incarnation du Grand Style anglais

En octobre dernier, nous avons enfin eu la possibilité de découvrir l’un des joyaux de l’architecture londonienne : la Banqueting House, seul bâtiment survivant de l’un des plus beaux palais d’Angleterre et d’Europe, aujourd’hui disparu : Whitehall. Voulu par l’un des plus grands monarques, Henry VIII, il est reconstruit sous les Stuarts et devient le premier exemple de l’architecture classique dite « anglo-palladienne ». Aujourd’hui, les badauds passent sans s’arrêter devant ce qui était alors l’une des plus belles innovations architecturales du XVIIème siècle en Angleterre et surtout le dernier décor en place de l’un des plus grands artistes de ce siècle : Pierre Paul Rubens. Faisant partie de notre programme de 3ème année à l’Ecole du Louvre, nous sommes donc partie à la découverte de ce que la volonté d’un roi peut donner en termes de splendeur et propagande royale…

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Vue extérieure de Banqueting House (Crédits Wikipédia)

Dès 1529, à la chute du cardinal Wolsey, premier Conseiller du roi Henry VIII, Whitehall devient la résidence principale des rois, l’équivalant du Louvre pour les Français. Un hall, grande salle de réception, y est construit rapidement transformé en une « Banqueting House » provisoire sous Elizabeth I, puis de manière pérenne par Jacques Ier en 1606 avant de brûler en 1619. La nouvelle (et actuelle) « Salle des Banquets » est commandée juste derrière et terminée en 1622. Le terme « Banqueting », issu de « banquet », signifie de manière très transparente « banquet ». Pourtant ce type de salle, s’il devait avoir cette fonction à l’époque Tudor, sous les Stuart, elle sert de théâtre, de salle de bal, ou encore de salle du trône pour l’introduction d’ambassades dans le Royaume. Elle sert donc à la représentation royale avant tout, et nous allons avoir que tout fut orchestrée notamment par Charles Ier pour que tout coïncide avec un message bien précis : la fonction de roi est un don divin, et son jugement ne peut donc être contredit. En tant qu’intercesseur de Dieu sur terre, son gouvernement est juste. Cette représentation royale passe notamment par la mainmise sur les artistes les plus novateurs. Et c’est ce qui se passe à la Banqueting House.

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The Old Palace of Whitehall, Hendrick Danckerts, 1676-1680, huile sur toile, 71,2×118,6cm, Government Art Collection

La Banqueting House, c’est tout d’abord une architecture. Comme vous pouvez le voir sur cette peinture du flamand Hendrick Danckerts, réalisée peu avant l’incendie du palais en 1698, son style détonnait à côté des constructions de briques de l’époque Tudor. Située dans l’arrière-plan, on remarque qu’elle présentait une toiture à double pente à l’origine. Proche du goût italianisant, Charles Ier fit confiance à Inigo Jones (1573-1652) pour la construction de ce qui devait être le monument principal de la cité palatiale de Whitehall. Inigo Jones, c’est cet architecte de génie qui rapporta de son séjour italien en 1613-1614 les travaux d’un architecte italien : Andrea Palladio. Pendant près de 150 ans, ces travaux, ainsi que ceux de l’antique Vitruve vont dominer la production architecturale de l’Angleterre. Premier exemple de ce nouveau style, la Banqueting House se caractérise par un volume géométrique simple : le parallélépipède. Réalisée en pierre blanche, un choc visuel à l’époque, elle présente une façade rythmée, symétrique et ordonnancée par les colonnes aux chapiteaux ornés de volutes ioniques. Ce qui fait la caractéristique de l’architecture palladienne est donc ce rythme, notamment par la scansion des colonnes mais aussi l’alternance des frontons droits et semi-circulaires au-dessus des fenêtres. L’édifice est posé sur un soubassement moyen et s’élève sur deux étages, supportant une balustrade formé par une frise de guirlandes et d’une corniche. Enfin, fait notable indépendant de l’architecture palladienne mais fait surtout d’un trait commun dans l‘architecture européenne du XVIIème siècle : les quatre travées centrales de la façade sont mises en valeur par des colonnes engagées alors que les deux travées extérieures de part et d’autres de cette partie centrale sont ornées de pilastres.

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Plafond de la Banqueting House – vue générale (Crédits mileswillis.co.uk) Cliquer sur l’image pour voir le plafond agrandi

L’enveloppe extérieure, bien que relativement austère est repris à l’intérieur. En soi, peu de décoration. Présentant deux niveaux d’élévation en façade, l’intérieur montre qu’un seul étage divisé en deux parties par un niveau de balcons qui rappelle là encore l’architecture du hall. En effet, dans les salles médiévales, des balcons étaient aménagés pour le roi et la reine mais aussi pour les musiciens. Ainsi, le style bien que classique et austère est adapté à une typologie architecturale typiquement britannique. Ce balcon est soutenu par des colonnes à chapiteaux ioniques là encore.  La pièce majeure du décor de cette salle est bien entendu le plafond. Réalisé à compartiments de 9 peintures, aussi appelé en quadri ripportati, il s’agit du dernier décor rubénien encore en place aujourd’hui. Connu pour ces décors à grande échelle, la commande lui est passée lors de son voyage en Angleterre dans les années 1629-30. Réalisées entre 1632 et 1635 dans son atelier anversois, les neuf toiles arrivent en mars 1636 à Londres. Deux d’entre elles mesurent environ 9x6m et deux autres 13x3m, ce qui nous donne une idée de la splendeur de ce plafond.

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L’Apothéose de Jacques Ier, toile centrale de la Banqueting House, archives de l’auteur

Ce dernier se lit à partir de la toile centrale (1) : l’apothéose de Jacques Ier, père de Charles Ier. De forme ovale, la toile représente le roi tel un prophète, les pieds sur un globe impérial montant au ciel, accompagné de la Justice, de la Foi, de la Religion et de la Victoire. Le roi y est quasiment sanctifié, porté à la même hauteur qu’Hercule fut élevé au rang de Dieu lors de sa propre apothéose. Vision céleste de la royauté, la toile fait la transition avec tout le reste de la toile :

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Banqueting House – ordre de lecture du plafond par numéro

 

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L’unification de l’Ecosse et de l’Angleterre, archives de l’auteur

Dès l’entrée du visiteur, son regard est attiré par la toile centrale puis vers celle qui est au-dessus de lui et qui lui donne tout de suite la tonalité du message apologétique du plafond. On y voit Jacques Ier assistant à l’unification de l’Ecosse et l’Angleterre, une première dans l’histoire de l’île britannique (2). Chacune tiennent la moitié d’une couronne réunit sous l’égide de Minerve. La présence de trophées indique la fin de la guerre. En avançant, il aperçoit de part et d’autre de la toile centrale de l’apothéose des putti (3) accompagnant des chariots de fruits, de céréales, les fruits vertueux du règne de Charles Ier indiquant le renouveau d’un âge d’or perdu.

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Jacques Ier sur le trône d’Angleterre (Crédits Wikipédia)

La toile au-dessus du trône est surtout adressée pour le souverain au-dessus de lui puisque orientée dans le sens inverse du visiteur : elle représente Jacques Ier sur son trône (4), mettant en abîme ce qui se passait sur terre et servant aussi de rappel du bon gouvernement qui fut instauré par le père de Charles Ier et dans lequel lui-même se place dans la continuité. Enfin aux quatre angles de la pièce sont placés des divinités et allégories : l’Abondance terrassant l’Avarice et la Tempérance contre la Démesure de part et d’autre de Jacques Ier (5 et 6) et enfin le Triomphe d’Hercule sur l’Envie et Minerve écrasant l’Ignorance de part et d’autre de l’unification de l’Ecosse et de l’Angleterre (7 et 8). Ce plafond confirme donc la volonté qui apparue sous Henry VIII : faire de la royauté anglaise une monarchie de droit divin, tout comme en France notamment. Il faut s’imaginer que lors des cérémonies, des tapisseries étaient aussi tendues qui corroboraient le message du plafond. En effet, à partir de la mise ne place des peintures du plafond, on  arrêta de se servir de la Banqueting House comme d’une salle de représentation théâtrale à cause des cierges qui pourraient abimer le plafond.

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Exécution de Charles Ier le 30 janvier 1649 devant la Banqueting House, anonyme (école écossaise ?), vers 1649, huile sur toile, 163,2×296,8cm, National Galleries of Scotland

Alors que le bâtiment devait être l’apothéose de la monarchie de droit divin, la Banqueting House devient le théâtre de la déchéance de son commanditaire, Charles Ier, accusé par le Parlement de trahison envers la Nation. Il est exécuté devant son plus beau chef d’œuvre en 1649. La suite marque le déclin de la salle jusqu’au règne de Victoria qui autorise d’en faire un musée. En 1989, l’institution Historic Royal Palaces reprend le flambeau et décide de lui rendre sa fonction première. Après des années de rénovations et de restauration du plafond entre autre, la salle a retrouvé sa fonction première. Visité par des centaines de visiteurs chaque jour, elle est aussi le théâtre de cérémonies, bals et autres dîners officiels le soir. Une histoire qui finalement se termine bien pour ce chef d’œuvre du Grand Style Anglais qui conjugue à la fois le baroque et le classicisme à l’italienne et qui formera la production palatiale du XVIIème siècle.

Sources :
Site officiel de la Banqueting House, Historic Royal Palaces : http://www.hrp.org.uk/BanquetingHouse/Default.aspx
Audioguide de la Banqueting House, utilisé le 26 octobre 2014
MIGNOT Claude et RABREAU Daniel, Temps Modernes XVe – XVIIIe siècles, Histoire de l’Art, Flammarion, Paris, 2011 (p384-385)
MILOVANOVIC Nicolas, Cours de 3ème année : Arts du XVIIème siècle, 2014-2015

Pour aller plus loin :
BROWN Mark, Rubens sketch saved for the Nation at 11th hour, the Guardian, publié le 8 octobre 2008 : http://www.theguardian.com/artanddesign/2008/oct/08/rubens.whitehall

 

 

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