Sherlock Holmes au Museum of London

De l’origine du mythe aux multiples interprétations contemporaines

 « Elémentaire mon cher Watson ! »[1]. Cette réplique apocryphe rendue populaire par le premier film parlant consacré au plus célèbre des détectives britanniques prouve bien que le mythe de Sherlock Holmes n’a cessé de fasciner son public depuis ses origines. Encore aujourd’hui, en 2015, le profil si distinctif du consulting detective, son chapeau de chasse, sa pipe et sa loupe sont immédiatement reconnaissables dans le monde entier.

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Silhouette de Sherlock Holmes reproduite sur le site du Sherlock Holmes Museum à Londres au 221b Baker Street

L’exposition « Sherlock Holmes : The Man Who Never Lived and Will Never Die »[2] au Museum of London examine les origines de ce personnage devenu légendaire grâce à ses innombrables apparitions au cinéma, à la radio, dans la bande dessinée et à la télévision. C’est la première fois depuis 1951 qu’un musée propose une exposition d’une telle envergure. Entre réalité et fiction, celle-ci présente un assortiment de pièces aux supports variés : manuscrits, lettres, photographies d’archives, extraits de films, tableaux, costumes et antiquités… Ce sont tout autant d’objets qui permettent de recréer l’ambiance du Londres victorien au sein duquel évoluent Sherlock, Watson et Mrs Hudson. Parmi les trésors de l’exposition, les visiteurs pourront admirer : les premières notes d’Arthur Conan Doyle pour Une étude en rouge, Le pont de Londres de Monet et le manteau porté par Benedict Cumberbatch dans la série BBC Sherlock.

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Le ton est donné avant même de pénétrer dans les galeries du musée habituellement réservées aux expositions : alors qu’une bibliothèque se dresse devant vous, il faut trouver l’entrée cachée qui donne accès au reste du parcours. Afin de laisser aux futurs visiteurs le soin de rechercher le mécanisme qui active la bibliothèque, je garderai sous silence ce secret bien gardé par ceux qui ont eu la chance de voir l’exposition.

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« Sherlock Holmes : The Man Who Never Lived and Will Never Die » est articulé en trois grandes sections. Le public est d’abord accueilli par une salle ornée d’affiches et d’écrans qui présentent des extraits des films (comme ceux de Guy Ritchie) ou de la série Sherlock (2010 – 2014).

L’attention du spectateur se dirige ensuite vers la genèse du personnage. Parce que la culture populaire s’est réapproprié cette icône de la littérature victorienne sous de nombreuses formes (à tel point que les interprétations contemporaines s’éloignent parfois largement de l’œuvre d’origine[3]), les commissaires de l’exposition ont souhaité apporter une importance toute particulière à la création du personnage par l’écossais Arthur Conan Doyle (1859 – 1930). La présence de l’extrait de naissance de l’écrivain est ainsi significative : elle donne une touche de réalisme à la naissance de l’illustre détective.

Avec un total de 56 nouvelles et 4 romans, Conan Doyle avoue qu’il n’aurait jamais imaginé qu’une fiction qu’il considérait comme de la littérature « populaire » puisse avoir un tel succès. Après des efforts infructueux auprès de plusieurs éditeurs qui refuseront même de lire Une étude en rouge, c’est la publication du récit dans le Strand Magazine en 1891 qui donne le coup d’envoi. Sherlock Holmes devient la coqueluche littéraire du moment : Conan Doyle reçoit de nombreuses lettres adressées au détective privé ou au Docteur Watson. Les illustrations de Sidney Paget (1860 – 1908) qui paraissent respecter la description physique de l’écrivain à la lettre achèvent d’ancrer pour toujours l’image de Sherlock Holmes dans l’inconscient collectif.

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Sidney Paget, Portrait de Sherlock Holmes, 1904, Portsmouth, Angleterre


« 
Ses yeux étaient vifs et perçants  (…) Son nez aquilin et fin donnait à sa physionomie un air attentif et décidé. La forme carrée et proéminente de son menton indiquait aussi l’homme volontaire. »
Une étude en rouge
, trad. Pierre Baillargeon

C’est dans une émouvante interview que Conan Doyle affirme avoir voulu créer pour la première fois un détective à la fois « humain » et « vulnérable ». L’écrivain admet que c’est aux méthodes de déduction de son professeur de médecine, Joseph Bell, qu’il doit tout. Amateur de récits d’enquêtes criminelles et scientifiques, Doyle affirme que les personnages de détectives dans la littérature de l’époque résolvaient toujours le mystère de façon inexplicable. C’est pourquoi l’écrivain a voulu mettre l’accent sur les cheminements de la pensée de Sherlock Holmes.

La seconde partie de l’exposition est consacrée au Londres décrit par Conan Doyle, qui subit les transformations liées à l’industrialisation. A l’époque victorienne, Londres est aussi synonyme de danger et de crimes. Rappelons à ce titre que Sherlock Holmes possède une connaissance quasi parfaite de la capitale britannique, ses rues, ses gares mais aussi de ses habitants. Les plans interactifs de Londres qui rappellent le mind palace de Sherlock[4] et retracent le parcours du héros dans trois nouvelles font partie des pièces les plus remarquables de l’exposition. C’est également dans cette section que le spectateur doit retrouver une carte de Holmes pour Watson parmi une cinquantaine de cartes postales présentées sous verre.

 

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06Pour les lecteurs et spectateurs modernes que nous sommes, le Londres victorien convoque l’image des becs de gaz, du brouillard, ainsi que le son des sabots des chevaux qui martèlent le pavé. Les gravures de Whistler, à l’atmosphère pourtant si calme, capturent à merveille cette ambiance de clair-obscur si singulière qui rythme les trajets de Holmes et Watson. Dans les récits de Conan Doyle, la Tamise représente un obstacle à franchir. L’arrivée de personnages étrangers par navire apporte bien souvent discorde et maladies contagieuses. Le rôle de Sherlock Holmes, c’est de rétablir l’ordre au sein du chaos. Ce n’est donc pas un hasard si Arthur Conan Doyle emploie à plusieurs reprises le procédé narratif de l’opposition entre l’obscurité et la lumière pour décrire la capitale britannique : en résolvant une enquête, le détective rétablit la lumière sur un enchaînement de faits apparemment incompréhensibles.

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James Abbott McNeil Whistler, La Tamise, 1896, linogravure sur papier, 26,7 x 18,6 cm, Brooklyn Museum, New York

Enfin, le visiteur pénètre dans la dernière partie de l’exposition, « les multiples facettes de Sherlock Holmes », qui se concentre à la fois sur les différents moyens employés par le détective pour résoudre ses enquêtes (des outils de communications tels le télégramme à l’aide précieuse fournie par ses indics de rue) et sur les aspects changeants de sa personnalité. A l’instar de notre héros, nous apprenons comment analyser les empreintes de pas ou l’écriture d’un suspect.

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Selon les conservateurs du Museum of London, les cinq caractéristiques principales du détective sont les suivantes : Holmes le cerveau, le médecin légiste, l’esprit bohème, l’anglais modèle et le maître dans l’art du déguisement. C’est dans cette dernière salle qu’est présenté le célèbre manteau porté par l’acteur Benedict Cumberbatch dans la série Sherlock. A ses côtés figurent seringues et garrots qui évoquent l’un des aspects les plus sombres du tempérament de Holmes, à savoir son addiction pour la cocaïne et la morphine qu’il s’injecte afin de supporter l’oisiveté et le manque d’activité cérébrale lorsqu’il ne travaille pas sur une affaire.

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Le manteau de la marque de luxe Belstaff porté par Benedict Cumberbatch

L’exposition s’achève avec la toile de Turner représentant les chutes du Reichenbach dans lesquelles Sherlock Holmes périt après un affrontement acharné contre son ennemi juré, le professeur James Moriarty… jusqu’à l’envoi de lettres indignées à Arthur Conan Doyle de la part de nombreux fans, ce qui conduisit l’écrivain à faire « ressusciter » son héros quelques années plus tard.

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J.M.W Turner, Les chutes du Reichenbach, 1904, aquarelle, Higgins Art Gallery and Museum, Bedford, Angleterre

Des émissions de radio aux deux séries contemporaines dans lesquelles Sherlock Holmes fait son apparition, en passant par les comic books et le cinéma, le personnage emblématique de Conan Doyle a subit un nombre incalculable de réadaptations pour les besoins de la culture populaire. Sherlock Holmes est bel et bien ce héros qui n’a jamais existé… mais qui ne mourra jamais !

« Sherlock Holmes : The Man Who Never Lived and Who Never Died » est présentée au Museum of London du 17 octobre 2014 au 12 avril 2015. Tarif plein : 11,45 livres. Tarif réduit : 9,45 livres.

 

Notes
[1] Cette célèbre expression qui semble être devenue la marque de fabrique de Sherlock Holmes n’a jamais été écrite par son auteur, Arthur Conan Doyle. Holmes s’exclame de temps à autre « élémentaire ! » au terme de ses réflexions et appelle parfois son ami « mon cher Watson » mais c’est dans Le Retour de Sherlock Holmes réalisé par Basil Dean en 1929 que cette réplique fut prononcée pour la première fois.
[2] « Sherlock Homes : l’homme qui n’a jamais vécu et ne mourra jamais ». Cette expression fut inventée par l’animateur de radio, acteur et réalisateur Orson Welles en 1938.
[3] Les deux films de Guy Ritchie Sherlock Holmes (2009) et Jeux d’ombres (2011) prennent de grandes libertés avec l’œuvre d’origine. Robert Downey Junior campe un Holmes qui brille certes par ses déductions et ses expérimentations scientifiques, mais qui apparaît souvent comme maladroit. Le spectateur remarquera notamment ses prouesses dans le domaine du combat au corps à corps et des arts martiaux : Holmes parvient à prévoir les réactions de ses adversaires. L’action se déroule dans un Londres victorien steampunk : le réalisateur propose ainsi une lecture alternative de l’histoire du 19ème siècle au cours de laquelle l’Angleterre aurait bénéficié d’importantes innovations technologiques grâce à l’exploitation massive de l’énergie à vapeur.
[4] Le mind palace ou « art de la mémoire » est une technique mentale que Sherlock Holmes utilise dans la série contemporaine de la BBC. Elle lui permet d’enregistrer très rapidement un grand nombre d’informations grâce à des repères ou moyens mnémotechniques, créant ainsi un espace ou une base de donnée comportant plusieurs portes, sections et « tiroirs » qu’il peut visiter à loisir lorsqu’il travaille sur une enquête.

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Un commentaire

  1. Méloë dit :

    J’ai eu la chance de pouvoir visiter cette exposition en octobre dernier et j’en garde un souvenir émerveillé : tous ces tableaux exceptionnels, ces manuscrits et dessins originaux m’ont mis des étoiles plein les yeux. J’ai eu un gros coup de cœur pour cette exposition.

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