The Yellow Book, un symbole des années 1890

par Leslie Hak

Dans l’imaginaire collectif, The Yellow Book symbolise au mieux, la culture de fin-de-siècle de l’Angleterre des années 1890. Alors qu’il est arrêté pour avoir commis un acte homosexuel en 1895, Oscar Wilde aurait emporté une copie du magazine avec lui en prison (il s’agissait en réalité d’une copie d’A Rebours d’Huysmans qui possédait également une couverture jaune). Dès lors, le périodique s’est entouré d’une réputation sulfureuse qui a subsisté jusqu’à la fin de sa parution en 1897. Dans cet article, nous allons tenter de présenter The Yellow Book et les raisons pour lesquelles, il représente un aspect de la fin du XIXe siècle.

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Once A Week, 1ère page du 1er numéro, publié en juillet 1859

La démocratisation des périodiques sous l’Angleterre victorienne
Alors que le Royaume-Uni est la première puissance mondiale au XIXe siècle, le pays connaît une série de réformes sociales afin d’améliorer les conditions de vie de la population. La série des Factory Acts (1802, 1833, 1847, 1867 pour les plus importants) et des Education Acts (1870, 1880) obligent les enfants à être scolariser quelques heures pendant leurs journées de travail dans les mines ou les manufactures. Grâce au progrès technique, la société anglaise voit l’émergence de la classe bourgeoise qui s’est installée dans les grandes villes. Par conséquent, le XIXe siècle est marqué par le déclin de l’analphabétisme et l’essor de la presse. La démocratisation des chemins de fer qui relie le nord et le sud du territoire permet d’acheminer rapidement les journaux et de les diffuser dans tout le pays. De plus, la population peut aussi les acheter dans des kiosques situés à l’intérieur des gares avant de prendre le train. Les périodiques ont pour objectif de relayer les informations mais aussi de fidéliser leur public grâce aux histoires sérialisées. Parmi les journaux les plus importants, citons Household Words de Dickens qui contrairement à The Yellow Book ou Once A Week, touche un public plus large et plus populaire. Leur prix varie selon la qualité du papier qui devient plus facile à produire avec l’invention de la machine à papier au début du XIXe siècle. Les presses rotatives mises en place dans les années 1850s et les claviers de caractères qui accélèrent la rapidité de composition contribuent à l’expansion des périodiques devenus des médias de masse.

Image 2 Kelmscott Press
Frontispice des poèmes de John Keats, publiés par William Morris et sa Kelmscott Press dès 1891

Le renouveau des livres illustrés
Au cours de cette ère industrielle, certains artistes anglais forment The Aesthetic Movement, un groupe artistique qui privilégie la beauté et l’esthétisme dans une œuvre d’art avant son sujet. Mais cette quête de la beauté domine surtout les arts décoratifs dont William Morris est une des grandes figures de proue. Avec l’ouverture de sa firme de design Morris and Co, il a pour ambition de remettre en valeur l’ouvrier qualifié capable de créer à la main des pièces uniques. De cette façon, il impose ses standards dans la décoration intérieure en transformant l’objet, devenu un support pour l’harmonie entre l’art et la nature. De même, il impulse un nouveau souffle au livre avec la création de sa propre presse en 1891 : la Kelmscott Press, une des premières imprimeries à employer des femmes. L’intérêt des anglais pour les livres illustrés remontent au Moyen-Âge avec les manuscrits enluminés. Puis continue au XVIIIe siècle où William Blake  illustre ses poèmes avec des gravures comme dans son recueil Songs of Innocence and Experience. La période victorienne voit le développement de la chromolithogravure qui remplace la gravure sur bois et permet de reproduire les images plus facilement, en couleurs, contribuant ainsi à l’expansion d’illustrations d’articles dans les journaux. Néanmoins, ces nouveaux procédés s’accompagnent de l’arrivée d’artistes médiocres qui voit un nouveau marché à conquérir dans l’illustration de magazines. Comme pour les arts décoratifs, Morris a voulu transformer le livre illustré en objet esthétique inspiré des livres du XVe siècle. Les couvertures et les reliures sont faîtes en cuir à la main tandis que la typographie prend des accents de style gothique. Néanmoins, comme le montre le recueil de John Keats, la décoration du texte le rend indéchiffrable. The Yellow Book est une synthèse d’inspirations diverses et se trouve à mi-chemin entre le beau livre et la revue illustrée.

Image 3 Aubrey Beardsley - Desing for the prospectus of Yellow Book
Projet d’un prospectus pour le Yellow Book par Aubrey Beardsley, mars 1894

Les origines du Yellow Book
Officiellement, le magazine naît de la collaboration entre l’américain Henry Harland, des artistes Aubrey Beardsley, Walter Sickert, Charles Condé, du critique d’art D.S MacColl et l’éditeur John Lane qui est à la tête de la Bodley Head. Cette maison d’édition était reconnue et admirée des différents cercles artistiques et littéraires puisqu’elle publie des œuvres déjà controversées pour l’époque. Par exemple, il n’hésitait à mettre en avant des auteurs femmes comme George Egerton dans la série des Keynotes en 1893. John Lane travaille régulièrement en collaboration avec des artistes car il considère les livres comme des œuvres d’art. Ainsi toutes ses publications sont dotées d’une aura avant-gardiste comme c’est le cas avec The0 Century Guild Hobby Horse, premier périodique (de 1890 à 1893) a associé l’art et la littérature mais dont le succès resta confidentiel. The Yellow Book suit ses traces en s’inspirant de son format mais aussi en continuant à mettre en avant des formes innovantes d’art et de littérature en privilégiant des histoires publiées sous forme de nouvelles plutôt que de feuilletons. Beardsley, Harland et Lane proposent un véritable plan de communication autour du nouveau magazine en insistant sur sa dimension mystérieuse et scandaleuse. En mars 1894, un prospectus signé de la main de Beardsley est utilisé pour promouvoir le magazine. Le dessin regroupe déjà les thématiques qui seront exploités dans les numéros puisqu’on y voit une femme sur le point de choisir un livre dans un bac à l’extérieur d’une librairie alors qu’un homme représenté sous les traits du vieux clown Pierrot la regarde. La femme est une incarnation de la New Woman, pendant féminin du dandy et icône d’un phénomène littéraire et artistique des années 1890s qui remet en question les normes des genres sexuels de l’époque. Elle représente une femme émancipée, indépendante qui fait du vélo et fume des cigarettes. Ici, sa présence suggère les contributions de talents féminins dans la future revue. Quant à la fluidité des traits de Beardsley, elle montre déjà le ton moderne et peu conventionnel du magazine.

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Photo d’Aubrey Beardsley par Frederick H. Evans, vers 1895, Librairie du Congrès (Washington)

Aubrey Beardsley
L’éditeur John Lane compte également sur la réputation du jeune dessinateur pour le lancement du premier numéro. Autre grande figure de The Aesthetic Movement aux côtés d’Oscar Wilde, le jeune homme a provoqué le scandale avec les illustrations de la pièce de théâtre Salomé écrite par son acolyte en 1893. Dans une société aux mœurs étriquées où la femme doit s’occuper des tâches domestiques et de l’organisation du foyer, Aubrey Beardsley dessine des femmes qui choquent la morale victorienne. Avec ses illustrations en noir et blanc, le jeune homme se démarque avec des personnages en deux dimensions à l’instar des gravures sur bois, appelées mangas, du japonais Hokusai.

 

Image 5 La danse du ventre, Beardsley, 1893
La danse du ventre, Aubrey Beardsley, 1893

Dans la danse du ventre tirée de Salomé, le corps et la figure de Salomé sont des figures imposantes qui occupent la page. Malgré sa poitrine dévoilée, le personnage possède peu d’attraits féminins comme le montre l’expression de son visage, à la fois fermée et hideuse. Ici les jeunes femmes sont souvent représentées seules. Ces incarnations de la New Woman sont des figures marginalisées qui ne suscitent pas le désir mais se dressent majestueusement comme une menace à l’autorité patriarcale de l’époque. L’héritage d’Aubrey Beardsley est considérable dans le domaine de l’illustration puisqu’il est un des précurseurs de l’Art Nouveau qui a réussi à enjoliver le livre et le magazine à l’aide de ses dessins au style singulier.

 

Image 6 1894 The Yellow Book Vol.III front cover
Couverture du Vol III du Yellow Book, Octobre 1894

Le contenu
Nous retrouvons ainsi des dessins similaires dans The Yellow Book imprimé à l’aide des nouveaux procédés photomécaniques. A sa création, l’illustrateur est nommé directeur artistique et signe la couverture des quatre premiers numéros qui résume les tendances artistiques des années 1890. Nous apercevons l’influence de l’art japonais avec la couleur jaune moutarde mais aussi les dessins en noir et blanc qui rappellent les estampes d’Hokusai et d’Hiroshige. Vendu au prix de 5 shillings, le magazine est destiné à un public bourgeois qui s’est éveillé à l’art tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle. The Yellow Book est une revue coûteuse à produire puisqu’on l’imprime sur du papier glacé. Publié tous les quatre mois, il est possible de le lire comme un livre. En effet avec près de trois cents pages à chaque numéro, son originalité repose non seulement sur son épaisseur mais aussi dans le contenu. Le magazine séparait les poèmes, essais et nouvelles des illustrations. Chaque reproduction de dessin ou de tableau est séparée du texte à l’aide d’une page en soie afin de marquer une distinction nette entre les deux disciplines. La rédaction a également fait appel à des écrivains célèbres comme Henry James ou des artistes connus tels que Walter Sickert ou Frederick Leighton, déjà membre de la Royal Academy pour légitimer sa réputation de revue d’art mais innove également en lançant la carrière de H.G. Wells ou en publiant des textes écrits par des femmes ou des auteurs français.

Le périodique s’arrête en Mai 1897 mais connaît déjà un déclin avec l’arrestation d’Oscar Wilde. Associé à tort à ce scandale, Aubrey Beardsley est renvoyé en Avril 1895 et travaille pour un autre grand périodique de la décennie : The Savoy. Son départ entraîne une baisse dans la qualité des dessins choisis mais permet également aux artistes féminines qui sont des représentantes d’une émancipation de la femme, d’être publiées. A l’instar de son contenu, The Yellow Book est le symbole d’une société en pleine mutation, qui grâce à son audace marque ainsi la fin du XIXe siècle et le début du XXe.

 

Bibliographie
Tous les volumes du Yellow Book sont disponibles sur le site archive.org
SCHMIDT, Barbara. Le Yellow Book ou les masques des années 1890. Nancy : Université de Nancy II, 1993.
The Yellow Nineties (online). Available from www.1890s.ca

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