Représenter l’amour ? Les femmes de Charles II

L’année 1660 est décisive dans l’histoire et les arts britanniques. Après plus de dix ans d’exil, le nouveau roi d’Angleterre Charles II rentre au pays et monte sur le trône après près de vingt ans de troubles. Eduqué à l’étiquette parisienne, il ramène dans ses bagages ce goût du luxe et de la sensualité qui s’oppose directement avec le puritanisme en vigueur en Angleterre depuis les dix dernières années. Comme Louis XIV, il aime les femmes et les belles choses, à une différence près : la monarchie absolue à la française n’aura jamais cour en Angleterre. Cette vision de la monarchie coûta d’ailleurs la vie à son père, Charles Ier, en 1649. Aujourd’hui, nous allons voir celles qui ont remodelé la cour anglaise sous cette période appelée « Restauration », sous l’égide de deux grands portraitistes qui perpétuent une tradition picturale en vogue depuis le XVème siècle : le portrait.

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Portrait de Catherine de Bragance, sir Peter Lely, 1663-65, huile sur toile, 125x102cm environ, collections royales de HM Elizabeth II

Catherine de Bragance, l’épouse
Princesse portugaise, c’est elle qui popularisa la consommation de thé et les tea parties en Angleterre. Elle épouse Charles II en mai 1662. Dans ce portrait réalisé par sir Peter Lely, le plus grand portraitiste anglais de la fin du XVIIème siècle, la nouvelle reine pose de trois quarts. Elle porte un robe de soie beige dorée et de nombreuses perles autour du cou et au niveau de la poitrine. Ses deux mains sont posées sur ses jambes, tenant un tissu de soie bleue. Il s’agit d’un portrait de reine classique, assise, comme Marie-Thérèse d’Autriche, épouse de Louis XIV, dans son portrait aujourd’hui à Chambord.  Cependant, à l’inverse de la reine française, Catherine de Bragance ne porte aucune regalia[1]. En outre, le décor est peu défini, brun, qui met en valeur son teint pâle. Ce n’est pas le portrait d’une reine mais d’une aristocrate quelconque. Il s’agit du premier portrait anglais connu de la reine.

NPG D11128; Catherine of Braganza; King Charles II by Unknown artist
Le Roi Charles II et la reine Catherine, anonyme, 1662 ou après, gravure, 10,7×11,5cm, National Portrait Gallery

Des gravures nous donnent une représentation du couple royal. Deux sont conservées à la National Portrait Gallery. Elles furent toutes deux réalisées au moment du mariage ou un peu après. Le couple se tient à peine la main ; ils ne se regardent pas. Cette fois-ci, la reine porte une petite couronne. C’est le seul élément qui nous permet de la reconnaitre en tant que reine, en plus du titre situé en haut de cette gravure à format carte postale. Représentation d’amour ? Certes non. Il s’agit du couple royal à la lumière de leurs relations intimes : un couple qui ne s’aimait pas, un mariage de convenance comme il y en avait par légions à cette époque.

NPG 6725; Barbara Palmer (nÈe Villiers), Duchess of Cleveland with her son, Charles Fitzroy, as Madonna and Child by Sir Peter Lely
Portrait de Barbra Palmer et Charles Fitzroy, sir Peter Lely, 1664, huile sur toile, 125x102cm, National Portrait Gallery

Barbra Villiers, la première
Equivalente de notre célébrissime Montespan pour Louis XIV, Barbra Villiers est la plus célèbre des maitresses de Charles II à qui elle donnera cinq enfants. Courtisane d’une famille noble mais pauvre, elle monte toutes les marches de la société pour épouser Lord Palmer, comte de Castlemaine. A la cour de Charles II, c’était elle la reine. On conserve de nombreux portraits de « Lady Castlemaine », ayant posé pour sir Peter Lely mais aussi le français Henri Gascar, installé à Londres. Aucune image officielle de la maitresse et du roi n’est connue. Leur amour est immortalisé à travers des œuvres où les enfants reconnus[2] apparaissent, comme dans cette toile de sir Peter Lely, réalisée en 1664. Barbra est représentée telle une Vierge à l’Enfant, reprenant un modèle de la Haute Renaissance de typa raphaélesque. On parle alors de portrait historié. Acquise en 2005 par ArtFund pour la National Portrait Gallery, cette toile nous montre ici de manière implicite l’amour du couple à travers leur fils, Charles FitzRoy. Barbra Villiers était la muse de sir Peter Lely. Peintre et maitresse avaient tous deux de très bonnes relations, la position de Barbra permettant d’imposer le style de Lely à la cour de Charles II. Ici, elle n’est pas représentée comme la maîtresse mais comme la mère, celle qui a donné des enfants au roi alors que son épouse depuis deux ans n’a toujours pas donné d’héritier. Barbra Villiers, convertie au catholicisme, perdra cependant sa position au profit de Louise de Keroualle à partir de 1673.

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Portrait de Frances Teresa Stewart, duchesse de Richmond et Lennox, sir Peter Lely, 1662-65, huile sur toile, 125x102cm, collections royales de HM Elizabeth II (Hampton Court)

Frances Stewart, l’indomptable
Duchesse de Richmond, elle devient célèbre à travers la plume de Samuel Pepys, le chroniqueur de la Restauration. Le fait de cette dernière est justement de s’être refusée au roi. Elle devient aussi une des muses de Lely, devenant le symbole de Britannia. C’est pourquoi elle est aujourd’hui immortalisée sur les monnaies britanniques de 50 pence. Cette toile de Lely est aujourd’hui un des portraits anglais les plus connus. Représentée telle une Diane, arc à la main, elle symbolise la pureté, une qualité effective de Britannia. Cette iconographie est développée sous Elizabeth I, la reine Vierge, mariée à son royaume. Elle est reprise ici dans cette commande pour une collection des plus belles femmes d’Angleterre sous la Restauration pour le château de Windsor. Au moment où se portrait est peint, Frances n’est pas encore mariée et Charles II continue de tenter de la séduire. C’est donc son refus catégorique qui est ici fixé pour la postérité.

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Portrait de Louise de Kerouaille par Henri Gascar, 127x101cm, collection particulière (vente Sothebys 2010)

Louise de Kerouaille, l’espionne
Issue de la noblesse bretonne, Louise de Kérouaille est rapidement en contact avec les Stuart en étant au service d’Henriette d’Angleterre, épouse de Monsieur, le frère de Louis XIV. A sa mort, elle entre au service de la reine Catherine à Londres. On la considéra longtemps comme une espionne, poussée dans le lit du roi par l’ambassadeur français à Londres entre autre. Cette double vie lui vaut d’être remerciée pour ses services. Entre temps, elle posa cependant pour certains peintres dont bien sûr Peter Lely. Ici, dans cette œuvre, la maîtresse est assise, appuyée sur des coussins dans une sorte d’intérieur opulent ouvrant sur un paysage. Richement parée, les cheveux à moitié détachés, la poitrine suggérée, elle est représentée dans son statut de maitresse. Un portrait presque similaire la représente avec son fils cette fois-ci, toujours par le même artiste (Deene Park, Corby, Northamptonshire).

Nell Gwynn
Nell Gwynn en Vénus, sir Peter Lely, 123x156cm, collection particulière (vente Christies 2007)

Nell Gwynn, l’actrice
Les deux amants se rencontrent au théâtre alors que Nell Gwynn, une des actrices les plus célèbres de l’époque, se produit sur scène. Devenue maîtresse, elle est rapidement connue comme la maîtresse la plus sulfureuse de son règne. Les quelques portraits que nous conservons d’elle montrent une femme souvent à moitié dévêtue ou au moins les cheveux détachés. Après tout, il s’agissait d’une actrice, une profession considérée au même niveau que celle de prostituée. Dans ce chef d’œuvre de Lely, elle est magnifiée en Vénus, reprenant le sacro-saint modèle de Giorgione et Titien, peintres vénitiens de la Renaissance. Elle est représentée nue sur un lit, appuyée sur des coussins, accompagnée d’un amour ou putto. Ce dernier regarde vers le tissu qui couvre l’intimité de la maîtresse. L’artiste met donc l’accent sur son rôle qui est de plaire au roi. Certaines hypothèses indiquent qu’il pourrait s’agir aussi de Lady Castlemaine, la première maitresse du roi. Ce portrait fut très probablement commandé par Charles II, ou en tout cas pour Charles II. Nell Gwynn aura deux enfants avec le roi.

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Portrait de Charles II, sir Godfrey Kneller, 1685, huile sur toile, 245x144cm, Walker Art Gallery (Liverpool)

Le portrait anglais par sir Peter Lely et les autres
Avec sir Peter Lely, le portrait anglais entre dans une phase de codification et de standardisation qui formera véritablement le portrait anglais moderne que développeront largement les artistes du XVIIIème siècle. Le panneau lui-même mesure souvent la même taille : 124,7x102cm exactement. Le sujet du portrait est représenté dans les trois quart gauche sur un fond palatial, antique, ou neutre sur lequel s’ouvre un paysage dans le quart droit restant. Le personnage est souvent représenté de manière assez conventionnelle, de trois quart. Une lumière artificielle, de face, met l’accent sur le visage et la riche tenue que le sujet porte. De nombreux portraits présentés ici faisaient partie des « Windsor Beauties », une commande d’Anne Hyde, duchesse d’York, pour le château de Windsor. La plupart sont désormais à Hampton Court, à l’instar de Frances Stewart. Les caractéristiques mises en place par Lely sont reprises par son élève Godfrey Kneller mais aussi par les autres comme Jacob Huysmans, dont un portrait de Frances Stewart en habit d’homme (collections royales) confirme sa connaissance du modèle.

Toutes ces femmes furent popularisées grâce aux gravures, le tabloïd du XVIIème siècle. Ces femmes n’étaient alors pas représentées avec le roi, encore moins dans un contexte amoureux. Ces œuvres deviennent alors que de simples souvenirs d’un moment, d’une vie. Charles II eut de bien nombreuses maîtresses que son épouse accepta bon gré mal gré. Nous vous avons choisies les plus symboliques de son règne. Charles II meurt en 1685. Ces maîtresses et son épouse se retireront de la cour progressivement, ayant perdu de leur influence.

Notes : 
[1] Regalia : symbole de royauté (sceptre, couronne, etc.)
[2] Lorsqu’un enfant illégitime d’un roi est reconnu, il porte alors le nom de « FitzRoy ».

Bibliographie :
WORSLEY Lucy, Harlots, Housewives and Heroines: A Seventeenth Century History for Girls, episode 1/3, rediffusé sur BBC Four le 06 janvier 2015 : http://www.bbc.co.uk/programmes/b01j2fcq
The Wild, the Beautiful and the Damned, exposition à Hampton Court : http://www.hrp.org.uk/hamptoncourtpalace/stories/palacehighlights/thewildbeautifuldamned
Collections en ligne de la National Portrait Gallery, des collections royales, de la Walker Art Gallery et de Christies.

Pour aller plus loin :
Beauty, Sex and Power: A History of Debauchery and Decadent Art at the Late Stuart Court 1660-1674, Royal Historic Palaces, 2014
WYNNE S., “The Brightest Glories of the British Spheres. » Women at the Court of Charles II, catalogue d’exposition, National Portrait Gallery, London, 2001

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