Whistler en France

James Abbott McNeill Whistler (1834-1903) est un artiste d’origine américaine dont la carrière s’est développée principalement en France et en Angleterre. Oublié au début du XXème siècle, il est aujourd’hui considéré comme une des figures majeures de l’art européen de la deuxième moitié du XIXème siècle. Alors que sa période anglaise est très documentée, il reste encore beaucoup à découvrir sur sa période parisienne (1856-1863) mais aussi sur ces relations avec le milieu artistique de la capitale française. Allons voir d’un peu plus près…

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Portrait de Whistler (détail), Hommage à Delacroix, Fantin-Latour, 1864, musée d’Orsay

En 1995, une première exposition internationale s’arrêta à Paris. Dans la version française du catalogue d’exposition, un article de Geneviève Lacambre[1] sur sa période parisienne y est inclus. Cet article retrace l’histoire d’amour entre le peintre et la France (surtout Paris), et ce tout au long de sa vie. Aujourd’hui, nous conservons au moins huit œuvres de l’artiste dans les collections nationales, dont trois huiles sur toile. Parmi celles-ci, un chef d’œuvre : Arrangement en  gris et noir n°1 (dit Portrait de la mère de l’artiste), conservé au musée d’Orsay. Datée de 1871, cette toile est emblématique de l’art de Whistler avec un goût pour l’harmonie des couleurs et une matérialité de la peinture qui est alors encore assez novatrice pour les années 1860.

« L’Art est la science du Beau »

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Rue à Saverne, « French Set » et « Etchings from Nature », 1856-1858, eau forte et aquatinte, 25,6×19,5cm, musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg

La période parisienne de Whistler commence par une formation dans l’atelier de Charles Gleyre où il rencontre une grande partie de la jeune génération des avant-gardistes français de la deuxième moitié du XIXème siècle : Monet, Renoir, Sisley, et par extension de connaissances Degas, Manet, Courbet, etc. Il visite le musée du Louvre et voyage aussi en Europe, notamment en Espagne, afin de parfaire sa connaissance de la peinture. Il découvre Vélasquez qui aura une certaine influence dans son traitement du portrait. Son intégration rapide au sein du cercle des artistes parisiens est possible grâce à sa connaissance du Français qu’il étudia lorsqu’il vivait avec ses parents en Russie. Ses premières œuvres  connues de cette période sont des gravures qui montrent une influence notamment de Delacroix et Daubigny qu’il découvre en visitant le musée du Luxembourg, alors le musée des artistes contemporains. Whistler travaille particulièrement l’eau-forte, qui lui permet de réaliser des œuvres dramatiques comme cette « Rue de Saverne », mais aussi des lithographies, une technique permettant des œuvres plus dessinées.

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Au piano, 1859, huile sur toile, 61×77,5cm, Taft Museum (Cincinnati)

Sa première grande œuvre connue est cette toile, intitulée « Au Piano » qui est pourtant refusée au Salon Officiel de Paris (le salon de l’Académie) et finalement exposé dans un atelier. L’œuvre représente une femme, probablement veuve, jouant au piano avec sa petite fille absorbée par la musique. Cette toile est remarquée par Gustave Courbet et c’est alors que se tissent des liens d’amitié entre ces deux peintres. Tous deux partisans d’un courant réaliste de la peinture, ils peindront ensemble à Trouville en 1865. C’est alors que le style des deux artistes se distingue de plus en plus comme l’affirmera Courbet lui-même dans une lettre, Whistler se détachant alors de ce réalisme à la Courbet. La petite histoire voudrait que Courbet ait volé la maîtresse de Whistler qui aussi serait le modèle du célébrissime « Origine du monde » (1666, musée d’Orsay). Whistler travaillait alors sur des marines, un sujet assez atypique dans la carrière de Whistler et qui eut peu de succès auprès des potentiels acquéreurs.

Portrait de Fantin-Latour
Portrait de Fantin-Latour dit « Fantin au lit, la poursuite e ses études sous des difficultés », 1859, dessin, musée du Louvre

A partir des années 1860, ses relations avec le milieu artistique parisien s’étoffent : il est apprécié par Baudelaire, tisse des liens avec le peintre Edouard Manet et le graveur Félix Bracquemond. Ses amitiés les plus importantes à Paris seront cependant avec Henri Fantin-Latour et Alphonse Legros avec qui il va fonder la Société des Trois. Cette amitié est notamment immortalisée dans l’Hommage à Delacroix de Fantin-Latour (1864, musée d’Orsay) où les trois peintres sont représentés. Alors qu’il est constamment refusé au Salon Officiel, il décide de s’installer à Londres en 1863. C’est alors que la Société des Trois prend tout son sens, chacun des peintres aidant les autres à obtenir des commanditaires de part et d’autre de la Manche. Ainsi, Whistler aura une grande importance dans la carrière de ses peintres. Malheureusement, cette alliance s’effondre rapidement, Legros quittant la société dès 1865.

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Symphonie en blanc n°1 dit « La femme en blanc », 1862, National Gallery of Art (Washington)

La reconnaissance du public parisien fut difficile à obtenir. Peu présent dans les salons jusqu’en 1881, c’est cette toile ci-contre qui marquera le début de sa renommée. Exposée pour la première fois au Salon des Refusés en 1867, un salon ouvert pour ceux qui furent refusés au Salon Officiel, il est apprécié par des critiques comme Zola et par le public en général. L’œuvre est alors nommée « Dame blanche » et recevra un nouveau titre plus tardivement. Whistler allie alors sa peinture, et notamment la couleur, à un vocabulaire musical : arrangement, symphonie, etc. A partir de 1881, Whistler est présent dans les Salons tous les ans et se réinstalle même pour un temps à Paris en 1892. Il fait désormais partie des artistes reconnus, refusant à l’instar de Courbet et Manet d’exposer avec les Impressionnistes. Il est aussi présent dans les expositions restreintes des galeries. Son réseau d’artistes en France, Angleterre et Etats-Unis lui permettent de diffuser largement ses œuvres et d’attirer de nouveaux commanditaires.

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Variations en chair et vert dit « Le Balcon », 1864-1870, huile sur bois, 61x49cm, Freer and Sackler Galleries (Washington)

Lors des expositions universelles de Paris en 1889 et 1900, Whistler est désormais un artiste qui compte : il reçoit la légion d’honneur à la première  et deux grands prix en 1900 pour une œuvre ci-contre qui fut refusée au Salon à l’origine. Le Balcon est l’œuvre qui reçoit tous les honneurs. Son œuvre est emblématique du goût japonisant qui se développe dans la 2ème moitié du XIXème siècle. D’autres artistes et critiques, amis avec l’artiste, partageaient alors ce même goût pour l’art du Japon.

En 1891, l’Etat français achète cet « Arrangement en gris et noir n°1 ». Whistler demande désormais à être considéré dans l’école française de peinture et non plus étrangère. Cette reconnaissance n’aura cependant jamais lieu. Premier président de Société internationale des sculpteurs, peintres te graveurs dès 1898, il incarne ce qu’on appelle le « virtuosisme »[2], une pratique artistique qui « à force de chercher le réel » représente l’essence d’un sujet.

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Arrangement en noir et or, le comte de Montesquiou, 1891-1892, huile sur toile, 2,09×0.92m, Frick Collection (New-York)

Whistler, artiste américain, est-il à considérer dans l’histoire de l’art français ? Considéré comme un précurseur de l’impressionnisme, mais aussi de l’art abstrait par son goût du réel, sa pratique picturale et son goût pour l’harmonie des formes et des couleurs. Whistler a influencé de nombreux artistes français de premier plan comme Jacques-Emile Blanche et Paul Helleu. Dès 1873, il expose chez Durand-Ruel des vues de la Tamise qui rappellent étrangement ces même vues qui seront exposées quelques années plus tard par Monet[3]. Il devient Premier Président de la Société internationale des sculpteurs, peintres et graveurs en 1898, un poste repris par Rodin à sa mort. Ami de Mallarmé, d’Eugène Carrière ou encore de Pierre Bonnard, il représente une avant-garde à lui-tout seul, apportant notamment à l’Angleterre toute la fertilité de la création artistique française de cette deuxième moitié du XIXème siècle. Il meurt à Londres le 17 juillet 1903.

Notes :
[1] Geneviève Lacambre, conservateur honoraire du patrimoine, spécialisée dans l’art de la 2nde moitié du XIXème siècle (Gustave Moreau, Japonisme)
[2] Virtuosisme : issu de virtuose, artiste (écrivain, musicien, peintre) chez qui la forme prime le fond, pour qui la technique prend le pas sur l’art, sur l’inspiration. (CNRTL)
[3] Peindre la Tamise, cf. notre article du 9 mars 2014 : https://unartanglais.com/2014/03/09/peindre-la-tamise/

Bibliographie :
DORMENT Richard et MacDONALD Margaret, Whistler 1834-1903, catalogue d’exposition, Musée d’Orsay et RMN, Paris, 1995
Article Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/James_Abbott_McNeill_Whistler
Galerie des œuvres dessinées de Whistler, musée du Louvre : http://arts-graphiques.louvre.fr/detail/artistes/4/2737-WHISTLER-James-Abbott-Mac-Neill

Pour aller plus loin :
ENAUD-LECHIEN Isabelle, Whistler et la France, le Musée miniature, Herscher, Paris, 1995
DURET Théodore, Histoire de J. Mc N. Whistler et de son œuvre, 1903 : http://archive.org/stream/histoiredejmcnw00dureuoft/histoiredejmcnw00dureuoft_djvu.txt
PECCADILLE, De la Tamise à Venise, l’œuvre gravée de Whistler : http://peccadille.net/2013/04/01/loeuvre-grave-de-whistler/

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