New Frontier IV : La nature morte américaine à l’honneur

Pour une quatrième et dernière année, le musée du Louvre s’allie avec le High Museum d’Atlanta, la Terra Foundation de Chicago et Crystal Bridges Museum of American Art de Betonville (Arkansas) pour proposer au public français un condensé de ce qu’est l’art en Amérique du Nord post Indépendance. Après avoir développé le portrait américain ou encore la scène de genre, l’exposition IV se concentre cette fois ci sur la nature morte. Ce genre, dénigré notamment en Europe, devient le moyen de prédilection pour magnifier la nouvelle culture américaine. Allons voir cela d’un peu plus près…

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John Haberle, Petite monnaie, 1887, huile sur toile, 23,5×18,4cm, Crystal Bridges Museum of American Art

New Frontier IV : Fastes et fragments, aux origines de la nature morte américaine, située dans la dernière salle de la Grande Galerie, dite des peintures britanniques et américaines, présente 10 œuvres. L’exposition se propose d’expliquer d’une part l’évolution de la nature morte dans cette région nouvellement indépendante. D’autre part, elle montre aussi les liens forts entre peintures américaine et européenne à travers des comparaisons avec des chefs d’œuvre de la nature morte française et allemande du musée du Louvre. L’exposition se concentre surtout sur deux générations d’artistes de la deuxième moitié du XIXème siècle, qui marque l’apogée de ce genre pictural en Amérique et devient une spécificité de leur production artistique. Un développement à part donc.

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Raphaelle Peale, Maïs et cantaloupe, v. 1812, huile sur bois, 36,8×49,5cm, Crystal Bridges Museum of American Art

La nature morte apparaît dès le début de la peinture américaine, c’est-à-dire dès le début XIXème siècle. Pratiquée par John Singleton Copley (1738-1815) ou Charles Cromwell Ingham (1796-1863), elle sert d’accessoire dans leurs portraits notamment. En même temps apparaissent de premiers peintres spécialisés dans ce genre dont Raphaelle Peale (1774-1825). Déjà, le sentiment patriotique est présent dans la représentation des produits typiques du Nouveau Monde, comme le maïs et le melon dans l’œuvre présentée. D’une sobriété époustouflante, l’artiste rend compte de manière très naturaliste ces éléments, dans une veine réaliste déjà rencontrée dans les autres genres comme le portrait ou la scène de genre. Cette dernière est comparée à une toile de Jean-Siméon Chardin. L’art français est très important dans le développement de la peinture américaine, et de ce type de nature morte, on retrouve une certaine économie de moyens et réalisme propre aussi à la nature morte française.

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Joseph Biays Ord, Nature morte aux coquillages, v. 1840, huile sur toile, 45,7x61cm, High Museum of Art (Atlanta)

Tous de très petits formats, alternant toile et bois, ces natures mortes reprennent aussi les codes de la nature morte des Ecoles du Nord, notamment dans sa veine moralisatrice et son côté allégorique très important. Dans les natures mortes représentant des produits de la nature découle une allégorie de la fertilité de la terre américaine qui permet aux Américains de survivre et symbolise aussi leur triomphe sur les climats et aux premiers temps très difficiles des colonies. Certaines œuvres sont aussi dénuées de message. Décoratives, leur réalisation ne servait alors que de prétexte à l’étude des formes et des couleurs. Tel est le cas de cette toile de Joseph Biays Ord (1805-1865), premier peintre de nature morte à succès. Ici, cette œuvre montre le goût pour les sciences et la taxinomie qui se développe au XIXème siècle dans le monde entier. On retrouve encore dans la présence d’un chêne rouge, la volonté de marquer les toiles d’un élément typiquement national. Là encore, sobriété et précision perdurent et demeurent des constantes de la peinture américaine.

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William Michael Harnett, Nature morte au buste de Dante, 1883, huile sur bois, 26,2×34,5cm, High Museum of Art (Atlanta)

Autre constance de l’art américain est la présence de la religion et de la morale. Les Américains qui arrivèrent au XVIIème siècle étaient principalement des puritains anglais qui furent obligés de quitter l’Angleterre à la Restauration. Cette forte présence de la religion, catholique avant tout, se retrouve dans les peintures, comme ici dans cette peinture de William Michael Harnett (1848-1892). Cette huile sur bois présente assemblage d’objets semblant sortir d’une bibliothèque. Parmi eux, des livres, des partitions de musique avec un instrument. Enfin, on note la présence de la Divine Comédie de Dante, un livre à haute symbolique religieuse et le buste du poète italien. Ce type d’œuvre emprunte largement aux vanités du Nord montre aussi l’intérêt pour le Moyen-Age qui déjà était présent en Europe depuis le début du XIXème siècle.

Daisies
De Scott Evans, Paquerettes, v. 1885, huile sur toile, 30,5×25,7cm, Crystal Bridges Museum of American Art

Au lendemain de la guerre de Sécession (1861-1865), les artistes imposent une nature morte renouvelée pour une nation désormais unie et forte. Les peintres de nature morte se spécialisent alors vers un traitement en trompe-l’œil à l’instar de John Haberle, dont l’œuvre, « Petite monnaie », sert d’affiche pour l’exposition. Un autre artiste, De Scott Evans (1847-1898) se spécialise dans ce type de nature morte. Dans l’exposition est présentée cette toile tardive de l’artiste où on retrouve cette sobriété et ce refus du faste a contrario des grands bouquets de fleurs foisonnants d’Europe, comme celui d’Abraham Mignon, peintre allemand du XVIIème siècle, présenté aussi dans cette exposition à titre de comparaison. Ici, un bouquet de fleurs sauvages cueillies est disposé dans un verre cloué sur un mur. Un morceau de papier sert de fausse signature : S.S. David. Cette œuvre est aussi marqué d’une certaine dérision et met à mal l’illusion elle-même : un mouvement et le vase improvisé tombe, tout comme l’illusion.

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William Sidney Mount, Nature morte aux fruits : Pommes sur des gamelles, 1864, Terra Foundation (Chicago)

Il s’agit d’une belle exposition qualitativement avec des œuvres inconnues du public français et qui permet de véritablement découvrir un pan de l’histoire de l’art occidentale oublié de l’Europe. Quelques bémols cependant : la taille à commencer. Même en tant qu’exposition dossier, elle est réduite à une cimaise en face des collections du Louvre. Autre déception : aucune de ces œuvres américaines n’est au Louvre, et on espère que le musée ira vers l’acquisition de belles pièces telles que celles présentées. Enfin, un mot sur le « catalogue » d’exposition : les titres sont différents entre ceux affichés et ceux du livre et on regrette de ne pas avoir les analyses de toutes les œuvres américaines mais seulement de 6 d’entre elles, les deux autres analyses étant sur les œuvres européennes présentées en comparaison. Entre temps, allez voir cette belle exposition comme départ de votre visite par exemple en passant vers une entrée toute aussi méconnue que cette exposition : la Porte des Lions. La pyramide, elle, peut bien attendre votre prochain passage…

New Frontier IV, au musée du Louvre jusqu’au 28 avril 2015

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