Victoria, un modèle pour nous toutes

Alexandrina Victoria de Hanovre, princesse de Kent, monte sur le trône du Royaume-Uni le 20 juin 1837, alors à peine âgée de 18 ans. Seule héritière de la couronne, elle est depuis son enfance l’objet de toutes les représentations. Ainsi, peu de souverains se sont aussi distingués comme la reine Victoria dans le développement de l’art officiel, l’art royal. Souveraine, mère, femme, mécène et artiste, elle insuffle un renouveau dans l’art britannique et notamment celui du portrait qui est depuis 50 ans sujet aux règles de Sir Joshua Reynolds. A travers ses toiles et photographies se forme un modèle qui devient la norme dans l’Angleterre victorienne. Ses coiffures, ses vêtements, jusqu’à la pose qualifiée d’ingresque[1]. Jusqu’à quelle mesure ce modèle fut-il repris ? Nous verrons, à travers un parcours chronologique, la formation de ce modèle jusqu’à sa reprise

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William Behnes, Buste de la princesse Victoria enfant, 1829, collections royales de S.M. Elizabeth II (château de Windsor)

Le portrait, depuis la réforme anglicane (1529), est le genre favori en Grande-Bretagne, commandé par toute personne qui a les moyens de s’offrir les services d’un bon peintre. Le genre explose après la Restauration et surtout au XVIIIème siècle sous le pinceau délicat d’un Gainsborough, d’un Ramsay ou encore mieux d’un Reynolds[2]. Celui-ci se décline à tout moment de la vie : l’enfance, le mariage, une promotion ou une victoire militaire, la naissance d’un enfant… Il ne s’agit donc pas d’une nouveauté de voir le portrait d’une souveraine affiché de toute part. Cette profusion s’explique aussi par l’étendue de l’empire britannique au XIXème siècle qui s’étend en Afrique, au Proche-Orient et en Inde. Le changement se retrouve dans le traitement, d’une part car il s’agit d’une femme. La dernière reine représentée en tant que souverain en Grande-Bretagne est Elizabeth I, soit près de 250 ans auparavant. Entre temps, l’Académie était née et l’art évolua de la prédominance du dessin à la victoire de la couleur, de l’hégémonie de l’art européen au triomphe des artistes anglais en Europe. Au moment où Victoria monte sur le trône, les artistes anglais sont finalement estimés sur le continent.

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Franz-Xaver Winterhalter, Reine Victoria, 1855, aquarelle sur papier, 38,3×26,7cm, collections royales de S.M. Elizabeth II

Comment représenter un souverain au XIXème siècle ? A l’heure où la société bourgeoise et les grands industriels dominent la société européenne, quel rôle joue-t-il ? Depuis le XVIIème siècle, le souverain joue un rôle de représentation, son pouvoir contrôlé par un parlement et un premier ministre élu par le peuple. Quel but alors à représenter la reine ? La continuité d’une tradition millénaire. La Grande-Bretagne reste avec le Vatican et le Japon la plus longue monarchie de l’histoire humaine. Le souverain britannique prend la place de patriarche. Chef de l’église anglicane, de l’ordre de la Jarretière et de nombreuses traditions encore vivaces, il représente l’ordre pérenne. Les hommes politiques s’inter-changent mais à côté d’eux demeure une figure rassurante et surtout permanente. Sans véritable pouvoir politique, le souverain a cependant un devoir de conseil sur la politique. Ils sont au service du peuple et se doivent aussi de l’aider à leur manière. C’est ainsi que Victoria et son époux joignirent leurs efforts dans l’aide aux plus démunis et notamment aux ouvriers, même si les effets ne furent pas ceux escomptés comme en témoignent les œuvres de Charles Dickens. Ils furent aussi de grands protecteurs des arts et des sciences. C’est sous leur règne que se développent les grands musées anglais.

NPG x95818; Queen Victoria by Alexander Bassano
Alexander Bassano, Reine Victoria, 1882, négatif sur verre, National Portrait Gallery

Le portrait royal se doit donc de respecter la tradition : Dans les deux derniers portraits ci-contre, une aquarelle de son peintre favori Franz-Xaver Winterhalter et une photographie, elle porte une couronne ou un diadème et le ruban bleu de l’ordre de la Jarretière. Richement habillée et parée, elle symbolise la prospérité de la Grande-Bretagne. Ce premier type de portrait était très largement diffusé. L’aquarelle ci-dessus fut lithographiée dans le but d’être ensuite diffusée dans l’empire. La photographie, elle, est un des portraits les plus célèbres de la reine. Il sert aujourd’hui de portrait-référence dans l’article Wikipédia sur la reine Victoria. Entre ces deux portraits se sont passés près de trente ans de règne et de drames. Le prince Albert, son époux, meurt d’une fièvre typhoïde fulgurante en 1861. La plupart de ses enfants sont désormais mariés aux plus grands partis royaux d’Europe. Pourtant, le visage demeure dans une même impassibilité. Ce n’est pas la femme qui est représentée mais le souverain.

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Lord Frederic Leighton, Mrs James Guthrie, 1864-1865, huile sur toile, 211x138cm, Yale Center for British Art

Cette impassibilité et les attributs qui symbolisent la fonction de la reine reste la base de ce qu’on appelle « le portrait d’apparat ». Celui-ci est commandé par les plus grands du royaume depuis le XVIème siècle. Au XIXème siècle, les aristocrates ne sont plus les seuls à se faire représenter et sont rejoint par la haute bourgeoisie (financier, industriels). Leurs épouses aussi font l’objet de portraits personnels, souvent le pendant de celui du mari. Les personnalités les plus importantes comme les cantatrices où certaines grandes actrices font aussi l’objet de ce type de portraits d’apparat. Ils reprennent cette tradition sous le pinceau notamment de sir George Frederic Watts ou de Lord Frederic Leighton, deux des plus grands portraitistes du XIXème siècle. L’œuvre ci-contre est de Leighton. Elle représente Ellinor Guthrie de profil, le visage de face, en train d’arranger un bouquet de fleurs. Derrière elle, on découvre une toile de style vaguement orientaliste et qui peut rappeler les œuvres que le peintre a l’habitude de peindre. Une chaise richement ornée complète l’œuvre. Il pourrait donc s’agir d’un mécène du peintre. On y retrouverait alors ses attributs : une toile mais aussi des objets marquant sa richesse. Sa robe noire montre qu’il pourrait s’agir d’une veuve. L’attitude est conventionnelle, le visage impassible. Un exemple parmi tant d’autre, mais rare du fameux peintre d’histoire aristocrate.

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Franz-Xaver Winterhalter, La reine Victoria et le prince Arthur, 1850 collections royales de S.M. Elizabeth II

En tant que femme aimant son époux et mère de neuf enfants, la reine Victoria se fit aussi largement représentée accompagnée de son époux et de ses enfants. L’œuvre la plus célèbre est de Franz-Xaver Winterhalter[3] où la reine se représente entourée de sa famille. La reine ? Nous devrions plutôt parler d’un couple entouré de ses enfants. D’autres œuvres, principalement du même artiste, montrent les enfants sujets de tableaux qui servent alors plus comme souvenir de leur enfance que d’un véritable portrait officiel. En effet, cette autre série de portrait sont beaucoup plus intime, en témoigne cette œuvre où la reine est accompagnée de son troisième fils et son préféré, Arthur. Ce type de portraits répond à un goût pour l’enfance qui se développe tout au long du XVIIIème siècle. Ces derniers étaient avant uniquement réservés aux enfants les plus importants comme les héritiers de la couronne. Au XVIIIème siècle, avec les réflexions des Lumière sur l’éducation[4], les enfants deviennent des personnes à part entière qui désormais ont un poids dans la société. Outre cette tendance qui se poursuit au XIXème siècle, ces portraits sont le reflet de l’amour maternel pour ces enfants. La toile ci-contre immortalise les premiers de vie d’Arthur à Osborne House. Ici, la reine porte une robe au décor floral et aucun détail de sa royauté. On suppose qu’il s’agit d’une personne de haute naissance par sa tenue et par le décor du jardin en arrière-plan surplombant une baie dont les couleurs font penser à un paysage méditerranéen. Cette idée est confortée par la date de l’œuvre, à l’été 1850. Empreinte de douceur, cette œuvre n’a pour sujet que l’amour maternel.

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George-Frederic Watts, Alexandre Constantin Ionides et son épouse, 1841-1842, huile sur toile, 150x183cm, Watts Gallery

La reine Victoria ne fut bien évidemment pas la seule à se faire représenter entourée de ses enfants. En outre, l’œuvre de Winterhalter citée précédemment[5] s’inscrit dans une production répandue avant sa création, à l’instar de cette peinture de George-Frederic Watts. Il s’agit d’un portrait e famille où les parents, placés à gauche, sont entouré de leurs quatre enfants. L’accent est mis sur l’ainé très certainement qui, représenté tout à droite, regarde le spectateur et semble faire l’objet d’un portrait à lui tout seul, inscrit dans cette œuvre. Les autres enfants regardent vers leurs parents. Les ainés sont habillés à la grecque, suggérant leurs origines comme le confirme leur nom de famille. D’autres portraits de famille montrent plus volontairement la mère et l’enfant encore en bas-âge. Rapidement, ce type de « portraits » passe dans le domaine de la scène de genre. La maternité devient un sujet universel où la femme reste le personnage principal. Sir Edwin Landseer, peintre académique de scènes de genre. Originaire de Londres, il est cependant inspiré par la campagne écossaise qu’il visite dès 1824. En ressort une belle œuvre quasiment inconnue : A Highland Shepherd’s Home[6]. Conservée dans les collections du gouvernement britannique, elle est datée de 1836. On y voit un couple penchés sur le berceau de leur premier né endormi. Située dans un intérieur paysan, entouré d’animaux de la ferme, l’œuvre se distingue par sa douceur, sa palette chaude et son côté anecdotique. L’artiste montre une famille comme tant d’autres, tout comme Victoria s’était montrée comme toutes les mères. Ces dernières œuvres ne sont pas destinées à être exposées au public mais à être admirées en privé.

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John Jabez Edwin Mayall, La reine Victoria et le Prince consort, 1860, photographie, 9x6cm, Victoria & Albert Museum

Outre la peinture, le couple Victoria / Albert favorisa aussi toutes les avancées techniques dans le monde de l’art et des sciences, et en particulier la photographie. Des centaines de photographies sont conservées du couple, de leurs enfants puis après 1861 de la reine veuve. La plus grande collection, et les plaques originales, sont presque intégralement conservées dans les collections royales. Le Victoria & Albert Museum conserve aussi un certain nombre de photographies de la reine mais aussi de la société victorienne. L’une d’entre elle, datée de 1860, est assez célèbre. Elle représente la reine Victoria penchée vers son époux en train de lire. Ce cliché est l’un des derniers pris avant la mort de ce dernier. Au-delà du portrait, c’est le mouvement, l’action, la mise en scène qui est mise en valeur. Ce type de cliché demandait aussi de rester un certain temps dans la même pose, le temps que l’image se fixe sur la plaque de verre, ensuite transposée sur papier photographique. Faisant partie de ces clichés intimes, cette photographie confirme la première fonction donnée à cette dernière : le souvenir.

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Lady Clementina Hawarden, Clementina Maude, 5 Princes Gardens (Photographic Study), 1862-1863, photographie, 15x13cm, Victoria & Albert Museum

La plupart de ces photographies étaient en effet réalisées à un moment clé de la vie, notamment avant le départ à la guerre ou au moment d’un mariage. Ce type d’image, plus rapides qu’une peinture, et plus économiques, permettent aussi aux classes les plus moyennes de pouvoir s’offrir un portrait de famille et des souvenirs à transmettre aux générations suivantes. Pendant plusieurs décennies, les photographes ont aussi réalisé des études, mettant en scène des portraits ou des activités pour comprendre et améliorer la photographie. Simultanément, des revues apparaissent pour les amateurs. Deux photographes femmes se distinguent de ce milieu particulièrement masculin : Julia Margaret Cameron et Lady Clementina Hawarden. De nombreuses photographies de ces dernières sont aussi conservées au Victoria & Albert Museum, en témoigne cette magnifique œuvre de Lady Hawarden. La plupart de ses photos sont datées des années 1860. Dans ces photographies, la photographe fait poser ses enfants, ici sa fille. Dès lors, on note la volonté de placer la photographie dans une dimension artistique avec cette attitude poétique, accueillant la lumière et qui permet aussi de travailler les ombres. La photographie, grâce notamment au mécénat de nos différents

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Sir Edwin Landseer, la reine Victoria et le Prince Albert au bal costume du 12 mai 1842, 1842-1846, huile sur toile, 143x112cm, collections royales de S.M. Elisabeth II

Au final, quel rôle donner à la reine Victoria dans la représentation de la femme britannique au XIXème siècle ? En tant que garante de la tradition, elle fut l’un des grands mécènes de la tradition académique, tout comme le pouvoir français à la même époque. Cependant, ceci ne l’empêcha pas de parrainer des expériences artistiques inédites et ciblées dans le temps. En tant que première femme du royaume, elle était bien évidemment celle que tout le monde connaissait et celle que tout le monde regardait. Si son attitude mais aussi son sens de la mode fut copiée, les canons qu’elle emprunta dans ses représentations sont des règles déjà bien établies. A l’heure de l’avant-garde, de nombreux artistes proposeront donc des solutions différentes. Entre tradition et innovations, la femme se place au centre de cette société qui change et qui bouleverse aussi le regard artistique. C’est au programme, dès la semaine prochaine…

Notes : 
[1] D’après Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867), grand peintre français de la 1ère moitié du XIXème siècle
[2] Thomas Gainsborough (1727-1788), Allan Ramsay (1713-1784) et Sir Joshua Reynolds (1723-1792) sont trois des plus grands portraitistes du XVIIIème siècle.
[3] Cf. Un Art Anglais ? du 9 juin 2014 Une reine en portrait : Victoria, image 1 : https://unartanglais.com/2014/06/09/une-reine-en-portrait-victoria/
[4] De nombreux ouvrages traitent de ce sujet : Emile ou de l’Education (Rousseau) par exemple
[5] Cf note 3
[6] Cf. www.bbc.co.uk/arts/yourpaintings/a-highland-shepherds-home-28652.

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