L’âge d’or de la peinture écossaise

En 1986, Duncan Macmillan[1] est le commissaire d’une grande exposition appelée « Painting in Scotland. The Golden Age ». Plus de 200 peintures, gravures et dessins sont exposés au Talbot Rice Art Centre[2] de l’Université d’Edimbourg, puis à la Tate Britain, alors Tate Gallery.  Dans la préface, l’auteur argumente les délimitations chronologiques de son sujet, partant de la signature de l’Act of Union en 1707 au Schisme en 1843 formant l’Eglise libre d’Ecosse. Entre ces deux dates se dénote une émulation artistique et intellectuelle sans précédent. On parle aussi de « Scottish Enlightement », littéralement le Siècle des Lumières Ecossais. Ces peintres, en constante relation avec les philosophes et poètes de leur temps vont, dans tous les genres picturaux, influencer grandement la peinture britannique.

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Le chant d’Ossian, Alexander Runciman, 1772, encre et lavis et rehauts d’huile, 47x60cm, National Gallery of Scotland (Edimbourg)

Etre peintre en Ecosse n’est pas une profession dégradante, comme on pourrait le voir dans d’autres régions ou dans les siècles précédents. Bien qu’éloignée de tout centre artistique majeur, l’Ecosse éduque ses enfants et collectionne des œuvres d’art. Des artistes étrangers sont même installés à Édimbourg ou Glasgow. Avec l’intégration dans l’empire britannique, les artistes sont aussi désormais reconnus par la Couronne, suivant les exemples de Van Dyck ou encore de Christopher Wren au XVIIème siècle. Au moment de l’Union, l’Ecosse est alors en pleine apogée artistique, suivant le courant dit « baroque » suivant ses affinités avec la religion catholique. Les artistes les plus accomplis sont formés à l’Académie de Saint Luc, fondée en 1729 sur le modèle des nombreuses académies londoniennes.  Ceux qui peuvent se le permettre partent parfaire leur formation en Italie pendant plusieurs années. Cependant, la suppression du parlement écossais avec l’Union provoqua une diaspora des notables écossais et donc du mécénat. Les artistes à leur tour, n’ont d’autre choix que de descendre à Londres à leur tour.

Sir Robert Walpole, 1st Earl of Orford, KG (1676-1745) by William Aikman (Forfar 1682 ¿ London 1731)
Sir Robert Walpole, 1er Duc d’Orford (1676-1745), William Aikman, avant 1731, huile sur toile, 237,5x146cm, Blicking Hall (Norfolk,  National Trust)

S’il y a bien un domaine dans lequel la plupart des peintres écossais excellèrent, c’est bien le portrait. Bien que la concurrence fût rude avec des peintres anglais comme Sir Joshua Reynolds ou Thomas Gainsborough, la plupart des artistes furent salués d’une commande royale. C’est le cas de William Aikman, Allan Ramsay et Sir Henry Raeburn. Ces trois peintres sont les plus grands portraitistes du XVIIIème siècle écossais. Tous ont en commun d’être partis en Italie pendant 2 à 6 ans. William Aikman (1682-1731) est un des peintres les plus distingués de sa génération. Installé à Londres depuis 1723, il profite du mécénat du duc d’Argyll[3]. Grâce à sa protection et son réseau, il monte dans les plus hautes sphères jusqu’à réaliser les portraits du 1er ministre de l’époque, Sir Robert Walpole (Blicking Hall, Norfolk), Lord Burlington, le plus grand mécène de son temps et artiste jusqu’à la reine Caroline et l’héritier (v. 1730, Hardwick Hall)[4]. A ces commandes très prestigieuses s’ajoutent aussi les commandes des notables écossais installés à Londres. Ses portraits se caractérisent par une certaine simplicité, mais aussi une franchise dans le traitement, formant une certaine immédiateté dans le portrait. Ces caractéristiques se retrouvent aussi chez ses successeurs. Allan Ramsay (1713-1784), fils du poète Allan Ramsay, fut encouragé très tôt dans la peinture. Vivant dans un milieu culturel foisonnant, il a accès à de nombreux collections et modèles. Lorsqu’il s’installe à Londres, William Hogarth est la figure prédominante de la scène artistique londonienne. Ramsay va donc travailler avec ce dernier. Ses portraits se rapprochent donc aussi des caractéristiques du peintre anglais avec une touche humoristique typiquement britannique, mais aussi un naturalisme acerbe qui ne retire rien à l’immédiateté du portrait et la connaissance des modèles antiques et européens.

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Portrait d’Archibald Campbell, 3ème duc d’Argyll, Allan Ramsay, 1749, 239x156cm, Glasgow Art Gallery

Ce portrait d’un de ses grands mécènes est un véritable tour de force qui marque l’apogée de la première décennie de sa carrière. En tant que portrait d’apparat, on retrouve le sujet en pied, majestueux, associé à ce naturalisme typique de Ramsay. La maestria dans ce portrait se tient à la présence réelle de la personne par le travail de la lumière qui semble naturelle. Elle frappe son visage et son côté gauche. La profondeur est travaillée de manière à ce que le spectateur ait l’impression que de l’air passe entre le duc et le fond, à la manière de Van Dyck et dans le traitement de la couleur opposant une palette chaude et froide. Il s’agit d’une vision franche mais amicale du duc, et qui démontre les relations d’amitiés entre le mécène et son peintre. A partir des années 1750, il reçoit ses premières commandes royales. Son pinceau s’assouplit au contact de la nouvelle manière arrivée de France par les portraits de Maurice Quentin de la Tour et l’apparition de Sir Joshua Reynolds sur la scène artistique. Cette manière « vaporeuse », qui rappelle la pratique du pastel chez le portraitiste français, se retrouve chez la plupart des artistes britanniques dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle.

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Garçon au lapin, 1814, huile sur toile, 102x79cm, Royal Academy of Arts (Londres)

Sir Henry Raeburn (1756-1823), orphelin, reçoit un enseignement auprès de son frère qui travaille dans un hôpital, puis commence sa formation auprès d’un orfèvre. Après quelques temps dans la joaillerie, Raeburn s’essaie à la miniature. Autodidacte, il pratique sa peinture avant de parfaire sa formation en Italie. A l’inverse des deux peintres précédents, Raeburn s’installe à Edimbourg et ne vient à Londres que très rarement à l’occasion de salons notamment. Moins influencé par les tendances de la capitale, il conserve son originalité en ne peignant que des sujets écossais. Son œuvre est donc capitale pour l’Ecosse qui sort enfin des guerres civiles. En effet, pendant une grande partie du XVIIIème siècle, l’Ecosse est en guerre contre la Maison de Hanovre régnante, préférant leur roi, « Bonnie King Charlie » (litt. Le beau roi Charles), le dernier représentant de la dynastie Stuart et catholique. Ainsi, quand on parle de peinture écossaise, on parle surtout d’artistes écossais apportant leur contribution à l’art britannique. Avec Raeburn et d’autres artistes comme David Allan qui fondèrent véritablement l’art écossais en tant que tel.

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The Highland Dance, David Allan, 1780, 102x152cm, Margaret Sharpe Erskine Trust (déposé à la National Gallery of Scotland, Edimbourg)

Les artistes écossais ne s’intéressèrent pas seulement au portrait, bien que celui-ci fut une source assurée de revenus. A cela se rajoutent cependant une importante production de peintures d’histoires avec Gavin Hamilton et David Allan qui rapidement tournèrent vers la scène de genre, développée par Sir David Wilkie. Le paysage aussi tient une grande part de la production écossaise, d’abord de manière classique, influencé par la manière italienne de Poussin et du Lorrain avec notamment Jacob More et Alexander Nasmyth, élèves d’Alexander Runciman, lui-même pratiquant le paysage. Ses toiles relèvent cependant plutôt de la mythologie et surtout celle du mythe d’Ossian, publié dans les années 1760, une des inspirations majeures au XVIIIème siècle et une des plus grandes supercheries de l’histoire de la littérature. Le mythe s’inspire cependant de textes anciens et du folklore écossais. Dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, tous les espoirs d’un Royaume Uni Stuart ou d’une Ecosse indépendante sont évanouis. Les Ecossais sont massacrés lors des différentes batailles, le kilt et le gaélique sont bannis. Le seul moyen de résistance reste alors la littérature et la peinture. Et c’est grâce à ces artistes qu’aujourd’hui l’Ecosse reste une nations où les traditions millénaires sont encore en usage.

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Les pensionnaires de Chelsea recevant la Gazette annonçant la bataille de Waterloo, Sir David Wilkie, vers 1819, huile sur toile, 267x432cm, Yale Center for British Art

Bien sûr, cet article est non-exhaustif. Peut-être d’ailleurs que nous reviendrons sur ce sujet plus en long, notamment sur le paysage ou la scène de genre écossaise. Vous comprendrez d’ailleurs à quel point ce sujet est vaste et mériterais à lui tout seule une vie de recherche. C’est le cas de l’œuvre de Duncan Macmillan de qui je vous conseille de lire sa bible « Scottish Art 1460-1990 ». L’art écossais, et plus particulièrement aux XVIII et XIXème siècles, est très foisonnant, et j’espère qu’à travers ce résumé, je vous aurais donné envie d’en savoir plus sur nos amis du Nord.

Céline Cachaud

Bibliographie :
MACMILLAN Duncan, Painting in Scotland. The Golden Age, Oxford University Press et Phaidon, 1986
YourPaintings, BBC Arts (Sir Henry Raeburn, William Aikman, Allan Ramsay)

Pour aller plus loin :
CULLEN Fintan, The Art of Assimilation : Scotland and its heroes, Art History 1993, n°16, 4 (p600-618)
MACMILLAN Duncan, Scottish Art 1460-1990, Mainstream Publishing, 1990
SMART Alistair, La manière écossaise : Allan Ramsay, FMR 1992, n°8, 40 (p83-102)

Notes : 
[1] Duncan Macmillan (1939) : historien d’art écossais et professeur à l’Université d’Edimbourg
[2] Talbot Rice Art Centre : Gallery d’art au sein du département d’Histoire de l’Art et des Beaux-Arts, une formation unique donnée à l’Université d’Edimbourg
[3] Duché d’Argyll : Créé en 1701, ce titre est l’un des plus importants d’Ecosse, chef du clan Campbell. Cette famille est aussi un des plus grands mécènes.

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