« Les Tudors » avec Cécile Maisonneuve

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Cécile Maisonneuve (crédits RMN Grand Palais)

 

Conseiller scientifique auprès de la RMN – Grand Palais, Cécile Maisonneuve se confie à Un Art Anglais ? sur l’exposition « Les Tudors » dont elle est le commissaire en partenariat avec la National Portrait Gallery de Londres. Interviewée en personne, elle nous raconte ses coups de cœur lors de la préparation de l’exposition et son travail au sein de la RMN. Propos recueillis par Céline Cachaud, rédactrice-en-chef.

Un Art Anglais ? (UAA) : Comment vous est venue l’idée d’une exposition sur les Tudors ? En quoi cette exposition s’intègre-t-elle dans la programmation du musée du Luxembourg et de la RMN – Grand Palais ?
Cécile Maisonneuve (CM) : Nous sommes partis du souhait, exprimé par le Sénat pour la programmation du Musée, de privilégier les thèmes « Art et Pouvoir » et « Renaissance Européenne ». Avec la volonté de faire découvrir une autre Renaissance que celle de l’Italie, maintes fois exposée au Musée du Luxembourg, nous avions ainsi organisé l’exposition « Cranach et son temps » [2011, ndlr]. Avec « Les Tudors » nous voulions poursuivre l’exploration de la Renaissance dans les autres pays d’Europe. Ce sujet s’imposait d’autant plus que le thème de l’Angleterre à la Renaissance n’avait encore jamais été abordé en France sous forme d’exposition. Bien que très spécifique, le sujet comportait aussi un potentiel médiatique significatif et prometteur.

UAA : Comment avez-vous donc préparé cette exposition ?
CM : Lorsque nous avons décidé de programmer un sujet sur les Tudors, nous nous sommes naturellement tournés vers les spécialistes britanniques et nous nous sommes associées à la National Portrait Gallery qui avait elle-même dans sa programmation une exposition sur les souverains de la dynastie. Néanmoins, cette exposition londonienne se présentait davantage comme un accrochage ou une exposition-dossier. Pour le Musée du Luxembourg il fallait l’étoffer. Assez vite, nous avons entrevu que cette exposition pouvait prendre au Musée du Luxembourg une autre ampleur et développer certains aspects pour mieux répondre aux attentes d’un public français. Confronter d’une part histoire d’Angleterre et histoire de France. Evoquer d’autre part la légende qui entoure la dynastie. Le mythe nous paraissait d’autant plus essentiel à traiter dans l’exposition que c’est bien souvent par ce mythe que les Tudors sont connus du grand public.

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Portrait du roi Henry VIII peint vers 1540 exposé au musée du Luxembourg, © Ginies / Sipa via Culturebox.francetvinfo.fr

 

UAA : L’exposition de Paris suit celle de la National Portrait Gallery. Pourtant, le discours scientifique n’est pas du tout le même. Comment l’expliquez-vous ?
CM : L’exposition de Paris n’est de toute façon pas tout à fait la même que celle de Londres. Il est donc logique que le propos ne soit pas tout à fait identique. Et quand bien même, nous ne pouvons pas nous adresser au public français exactement de la même manière que les conservateurs britanniques s’adressent au public britannique. C’est une page essentielle de l’histoire d’Angleterre que le public français méconnait. Il était donc essentiel à Paris de privilégier dans les textes de salles les informations historiques et dans les cartels développés des informations plus spécifiques sur les œuvres présentées. Il n’y avait plus tellement de place pour faire part de manière précise des recherches et des découvertes de la National Portrait Gallery de Londres. Dans les expositions où la concentration des visiteurs a ses limites, il est parfois contreproductif de donner trop d’informations de différente nature. Mieux vaut aller à l’essentiel dans les textes pédagogiques et laisser aux plus curieux la possibilité d’approfondir leur connaissance du sujet avec le catalogue. Ce catalogue, nous l’avons conçu en privilégiant des chapitres par souverains sur le modèle du catalogue londonien, mais en ajoutant des essais transversaux qui permettent de mieux comprendre de manière globale l’importance et la signification du portrait, les rapports entre la France et l’Angleterre, la construction du mythe…

UAA : Comment s’est réalisé le parcours de l’exposition ?
CM : A partir du moment où nous avions décidé de confronter l’histoire à la légende, s’est posé à nous un véritable défi en termes de scénographie et de construction du parcours : comment articuler ces deux aspects ? De plus, nous voulions absolument que le visiteur quitte l’exposition sur une image historique d’Elisabeth dans toute sa gloire. Le scénographe Hubert Le Gall a trouvé une solution inattendue qui répond parfaitement à nos attentes. Il a proposé un parcours en trois temps. Le visiteur est accueilli dans l’exposition dans une première salle consacrée à la légende qui constitue un clin d’œil au succès populaire et cinématographique de la dynastie depuis Sarah Bernhardt jusqu’à Cate Blanchett. Il poursuit son parcours en plongeant dans l’histoire qui se déroule en suivant la succession des règnes. Vers la fin du parcours, le visiteur est invité à faire un dernier crochet du côté de la légende qui se développe au XIXème siècle et notamment, à Paris, dans le théâtre et la peinture. Ces deux salles consacrées à la légende, au début et à la fin du parcours, communiquent visuellement entre elles, permettant de montrer ce que le cinéma du XXe siècle doit aux arts de la scène du XIXe siècle. Dans cette scénographie ingénieuse, la légende enveloppe l’histoire qui reste le cœur du projet.

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Amy Robsart et le comte de Leicester, Richard Parkes Bonington, 1827, huile sur toile, 35x27cm, Ashmolean Museum (Oxford)

UAA : Comment avez-vous choisi les œuvres supplémentaires ?
CM : Pour témoigner de l’histoire croisée des Tudors et des Valois, nous avons cherché des portraits échangés au XVIe siècle entre la France et l’Angleterre sous forme de tableaux ou de petites miniatures, des traités et des manuscrits magnifiquement enluminés entre les deux pays…
Pour évoquer la légende qui se développe au XIXe siècle, nous avons sélectionné essentiellement des œuvres qui montrent comment, notamment sous l’influence de Shakespeare et de Walter Scott, les Tudors sont devenus à Paris des personnages de spectacle : peintures liées à l’histoire du théâtre, maquettes de costumes, décors d’opéra, ouvrages… autant d’œuvres qui conduisent le visiteur au seuil de l’ère cinématographique.
De plus, à la différence de Londres qui ne présentait que les portraits des cinq souverains de la dynastie, nous voulions pour Paris associer aussi à chacun d’eux le portrait de certains conjoints ou prétendants, si importants dans le déroulement de l’histoire et par la suite dans la construction de la légende. Nous voulions aussi raconter l’histoire de ces personnages, parler de leur caractère et de certains aspects de leur personnalité, au travers d’œuvres de différente nature. Nous avons donc cherché à associer aux portraits des objets, parfois emblématiques (à Henri VII, la chape de Stonyhurst), parfois chevaleresques (à Henri VIII, son armure), souvent très personnels (à Anne Boleyn, son livre d’heures).
Tout au long de ce travail de préparation, la National Portrait Gallery a toujours été force de proposition et a joué un rôle décisif dans l’obtention de prêts exceptionnels, souvent délicats, pour le Musée du Luxembourg. C’est notamment grâce à leur soutien que nous avons pu obtenir le prêt de ce grand portrait d’Henri VIII en pied (Petworth House) qui fait notre affiche, un portrait peint sur bois d’après une fresque d’Hans Holbein, aujourd’hui détruite.

UAA : Pouvez-vous nous expliquer le projet de recherche « Making Art in Tudor Britain » de la National Portrait Gallery ?
CM :  Il s’agit d’un projet de recherche mené par Tarnya Cooper et Charlotte Bolland qui a consisté à. passer au crible des analyses scientifiques les collections du XVIème siècle pour essayer d’en savoir plus sur les pratiques artistiques et les artistes de cette époque.. Les conservateurs avaient à cœur de mieux connaitre le processus de création, de reconstituer des groupes, d’avancer avec des arguments neufs sur certaines attributions, de rapprocher des œuvres entre-elles par leur technique. Les analyses du bois et des pigments, permettent d’affiner certaines datations, de réfléchir à nouveau sur les notions d’original, de version et de copies.  A cette occasion, plusieurs tableaux ont été restaurés et ont retrouvé leur éclat, comme le fameux portrait d’Elisabeth que l’on appelle aussi Le Phénix.

Vidéo restauration portrait Elizabeth I (sous-titres en français disponibles dans paramètres) :

UAA : Cette exposition d’histoire met en valeur les relations franco-britanniques au XVIème siècle. Qu’en retenir ?
CM : Les rapports entre la France et l’Angleterre au XVIème siècle sont des relations de voisinage à la fois tendues et cordiales. La guerre de 100 ans n’est pas si loin et les rois d’Angleterre se disent alors toujours rois de France. Mais, chacun a intérêt à maintenir une paix durable avec l’autre côté de la Manche, d’où des échanges diplomatiques incessants et de nombreux projets de mariage entre Tudors et Valois. Entre Henri VIII et François Ier, se noue une compétition d’ordre presque personnelle. En Europe seule Catherine de Médicis peut soutenir la comparaison avec Elisabeth, dans des styles très différents, voire opposés. Les deux reines entretiendront de bonnes relations, Catherine essayant par tous les moyens de marier l’un de ses fils à Elisabeth. Cette entente, plutôt cordiale, n’est entachée que par l’émotion et l’indignation que suscite en Angleterre le Massacre de la Saint-Barthélemy.

UAA : Selon vous, quel impact sur la vision des Tudors et l’enseignement de l’art anglais, cette exposition peut avoir en France ? Qu’est-ce que vous espérez que cette exposition apportera au public français et monde de l’histoire de l’art ?
CM : D’un point de vue général, j’espère que le public découvrira la véritable histoire des Tudors et leur vrai visage que les acteurs de cinéma ont fait oublier [la série Les Tudors de Showtime, le film Deux sœurs pour un roi ou encore plus récemment Wolf Hall, ndlr]. Du point de vue de l’histoire de l’art, j’espère que l’exposition suscitera des vocations ou encouragera la jeune génération à poursuivre en France des recherches sur ce sujet. Il y aurait bien des sujets à imaginer sur les relations artistiques entre l’Angleterre et le continent.

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Edouard VI, artiste anonyme d’après Guilim Scrots, v. 1546, huile sur bois, 42,5x160cm, National Portrait Gallery (reconstitution des couleurs originelles)

UAA : Qu’est-ce que vous avez le plus aimé dans cette exposition, en termes d’œuvre ou de préparation ?
CM : En terme de regroupement d’œuvres, la section que je trouve la plus réussie dans cette exposition est celle dédiée à Edouard VI : nous avons réussi à réunir quelques-uns des plus beaux portraits du jeune roi, tous d’un genre très différents. Cette succession de portraits n’a rien de monotone, elle est même très touchante, car on le voit grandir, du bébé à l’adolescent. En outre, cette section présente des portraits exceptionnels comme l’anamorphose ou celui aux  héliotropes. Dans la phase de préparation de l’exposition, j’ai beaucoup apprécié travailler avec le scénographe. Hubert Le Gall s’est montré très à l’écoute et a cherché à mettre sa scénographie au service du discours. Il a été force de proposition dans la définition du parcours et a su choisir et travailler les couleurs comme une ponctuation qui participe pleinement à la cohérence des différentes sections et à leur articulation.

UAA : Vous êtes conseiller scientifique pour la RMN – Grand Palais. Qu’est-ce que cela signifie ?
CM : Ce poste est relativement inhabituel en France dans le secteur public où les historiens de l’art sont le plus souvent soit enseignants chercheur à l’université, soit conservateurs dans les musées. Mes fonctions sont assez polyvalentes. Pour résumer, on pourrait dire que je suis une historienne de l’art au service de toutes les activités de la RMN-GP (expositions, éditions, multimédia…).

Remerciements à Pauline Volpe et Florence Le Moing (service presse)
et bien sûr à Mme Maisonneuve pour cette rencontre. 

Bibliographie :
Catalogue de l’exposition disponible dans les librairies et sur rmn.fr au prix de 35€. De nombreuses revues Hors-Série et l’album de l’exposition complètent aussi l’exposition.
Real Tudors, catalogue de l’exposition de la National Portrait Gallery en vente sur le site du musée au prix de £15
Site du projet de recherche « Making Art in Tudor Britain » : http://www.npg.org.uk/research/programmes/making-art-in-tudor-britain.php
Infos sur l’exposition sur : http://museeduluxembourg.fr/expositions/les-tudors

 

 

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