La mode victorienne

Par Alice Guillermin

Qu’évoque la « mode victorienne » pour nous ? Les robes aux impressionnantes manches gigot portées au moment du couronnement de la reine Victoria, magnifiquement recréées par Sandy Powell dans Victoria les jeunes années d’une reine (2009). Les somptueuses robes à crinolines popularisées par Romy Schneider dans la première version de Victoria les jeunes années d’une reine (1954, film aux grandes inexactitudes historiques). Les robes à tournures et faux cul portées par Irène Adler dans Sherlock Holmes (2009) ?

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Emily Blunt dans le rôle de la reine Victoria, Victoria, les jeunes années d’une reine, de Sandy Powell, 2009

La reine Victoria a gouverné l’empire Britannique de 1837 à 1901, son règne s’étend sur la majeure partie du XIXe siècle. Pendant ces décennies la mode féminine s’est radicalement transformée. Les nouvelles technologies, l’industrialisation, la montée en puissance de la bourgeoisie ont transformés l’apparence des femmes.
Contrairement à une idée largement reçue, la reine Victoria s’est intéressée à la mode jusqu’à la mort du prince Albert en 1861. Ce n’est qu’ensuite qu’elle a adopté les tenues noires de veuve que nous lui connaissons. Les modes au XIXe siècle sont encore faites par la noblesse et par la cour. Mais ces femmes sont désormais concurrencées par la haute bourgeoisie qui refuse de rester dans l’ombre de la noblesse. Enfin les demi-mondaines, courtisanes jouent également un rôle majeur dans le développement des modes. Ces femmes portent les mêmes artifices, seuls des détails comme les motifs ou la profondeur du décolleté permettent de les différencier. S’habiller au XIXe siècle est un véritable art. À chaque activité sociale, à chaque heure de la journée correspond certaines tenues, certaines étoffes… Enfreindre ces règles est une faute grave dans la haute société. Les gardes robes sont riches, remplies de tenues diverses. Elles représentent un véritable investissement. Si les hommes sont sobrement vêtus c’est au travers de leurs épouses qu’ils démontrent leur puissance et leur richesse. Les femmes les plus riches ont les robes les plus larges, avec les plus belles étoffes, le plus grand nombre d’ornements, de passementeries.
Les femmes de condition plus modestes, de la classe moyenne notamment font copier les modèles à la mode par des tailleurs locaux dans des tissus beaucoup moins riches. À la fin du siècle les confections se développent. Ce sont des modèles de robe vendus en morceau avec leur patron. Il faut simplement coudre les morceaux entre eux pour obtenir une robe complète. La vente se fait par correspondance ou dans les grands magasins. Moins les femmes ont d’argent plus leurs artifices sont réduits.

 

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Borée faisant ses farces ou les inconvénients de la crinoline par grand vent, vers 1860, Hulton Archives

Ces derniers, crinolines, faux culs, corsets, sont contraignants. Ils ne peuvent être portés par les femmes qui doivent travailler. Certaines usines en interdisent le port à leurs ouvrières. Les journaux regorgent de caricatures sur les toilettes féminines. Ils racontent également les mésaventures de robes si larges qu’elles s’enflamment sans que leur propriétaire ne le réalise. Des faits divers racontent que des jeunes femmes seraient décédées en serrant trop leurs corsets, sans oublier les diverses chutes entraînées par le port de ces artifices.
Ces moqueries et incommodités n’arrêtent pas les femmes. Et derrière ces toilettes élégantes se trouve une véritable industrie qui fait vivre des milliers de personnes. Dans des villes comme Sheffield, certaines usines sont entièrement dédiées à la réalisation de crinolines et emploient des centaines d’ouvriers. L’industrie textile est également très dépendante de la mode, sans oublier les grands magasins, les maisons de haute couture qui se développent dès les années 1860-1870. La mode profite également des dernières innovations technologiques comme la vapeur qui permet de modeler des corsets toujours plus contraignant dans les années 1880. Les jupons formés de cerceaux de métal comme les crinolines ou les tournures existent grâce à l’industrialisation.

 

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Corset, jupon, amplificateurs de manche, vers 1828, Angleterre, Met (New York, Usa).

Quand Victoria monte sur le trône en 1837 les femmes portent des robes avec de larges manches dite manches gigot. Les décolletés sont hauts, tout comme la taille. Le volume de la jupe est encore raisonnable. Cette époque est marquée par la diversité et le raffinement des accessoires, ainsi que par des hautes coiffures parfois nommées à la girafe. En dessous de leurs robes les femmes portent un corset qui ne comporte encore que quelques baleines. Un jupon rigidifié permet de donner un peu d’ampleur à la jupe. Enfin des amplificateurs de manche soutiennent le volume de ces dernières.

 

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Robe du jour, vers 1842, Angleterre, Victoria & Albert museum (Londres, Angleterre).

A partir de 1840 la mode évolue. Les décolletés descendent, les épaules sont dévoilées le soir. Les ceintures, encore fréquemment portées pendant la décennie précédente disparaissent. La taille reste à sa place naturelle tandis que les jupes s’élargissent de plus en plus. Les femmes portent des boucles autour du visage. Pour soutenir cette tenue il n’y a plus besoin d’amplificateurs de manche. Le corset se fait plus contraignant avec d’avantage de baleines. Quant au jupon il se rigidifie de plus en plus en même temps qu’il s’élargit

 

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Robe de mariage, 1857, Angleterre, Victoria & Albert museum (Londres, Angleterre).

La jupe s’agrandit tellement qu’à partir de 1855 les jupons de crins disparaissent au profit des crinolines cages comme celles de la marque américaines Thomson. Ces nouveaux artifices sont rendus possibles grâce à l’industrialisation et produits en grand nombre. Les crinolines sont légères et une fois pliées elles sont facilement transportables. Les corsages des robes restent identiques. Les cols au ras du cou et les manches serrées avec des épaules tombantes la journée, les larges décolletés et les bras dégagés pour le soir. Les jupes se garnissent de plus en plus de volants.

 

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Crinoline projetée, vers 1860-1865, Angleterre, Victoria & Albert museum (Londres, Angleterre).

Mais en 1860 la mode évolue de nouveau. Les jupes s’aplatissent devant et se projettent à l’arrière. On désigne ces nouvelles crinolines « projetées ». Elles sont toujours portées avec un corset. Ce dernier enserre la taille, tout en formant des petites coques pour les seins et les hanches. Le corset de ces décennies travaille sur la taille et le maintient mais il ne remodèle pas encore toute la silhouette féminine.

 

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Robe d’après-midi, 1872-1875, Angleterre, Victoria & Albert museum (Londres, Angleterre).

L’aplatissement des jupes continue et vers 1870 les jambes sont enserrées dans de véritables fourreaux. À l’arrière les tournures et poufs permettent de former une protubérance sur laquelle se déploie un véritable décor textile. Les décolletés sont absent la journée. Le corps de la femme est entièrement remodelé par un nouveau type de corset. Il remodèle la taille mais également les hanches, la poitrine pour les rendre parfaitement rectiligne. Ces modifications vont en s’accentuant pendant les décennies suivantes.

 

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Robe du soir, 1876-1878, Angleterre, Victoria & Albert museum (Londres, Angleterre).

Pendant la seconde moitié des années 1870 les tournures et poufs disparaissent presque entièrement. Des robes extrêmement serrées voient le jour. Elles moulent entièrement le corps des femmes et sont garnies de textiles variés.

 

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) Robe, vers 1880, Grande Bretagne, Victoria & Albert museum (Londres, Angleterre).

La mode des tournures revient vers 1882. Cette fois elles sont portées avec des faux culs. La silhouette féminine devient anguleuse. La tournure se porte pour ainsi dire à angle droit avec le dos. Ces tournures s’adaptent en se serrant et se desserrant en fonction des heures et des activités de la journée.
Dans les années 1890 les robes enserrent de nouveau le corps. Pour obtenir une silhouette parfaite les femmes s’enferment dans des gaines très contraignantes qui déforment leur taille et leur corps. Pour obtenir la silhouette caractéristique de cette époque, dite en S, des amplificateurs de poitrine et de manches sont ajoutés.

 

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Corsage et jupe, Jacques Doucet, fabriqué à Paris, porté en Angleterre, vers 1894, Victoria & Albert museum (Londres, Angleterre).

La reine Victoria meurt en 1901. Durant la décennie suivante des couturiers comme Paul Poiret, ou Jeanne Lanvin vont commencer à libérer le corps de femme. Leurs idées seront rapidement suivies dans toute l’Europe, notamment en Angleterre. Cette libération du corps s’accompagne d’un mouvement de libération générale chez les femmes. Elle passe notamment par l’obtention du droit de vote, en 1918 pour une partie des femmes (âgées de plus de 30 ans, propriétaires terriennes) et en 1928 dans les mêmes conditions que pour les hommes.
La mode victorienne est le reflet de son époque. Si quelques femmes se sont différenciées par des choix de simplicités, notamment au sein de l’Aesthetic Movement, la majorité a suivi la mode européenne. Les tenues fastueuses de la noblesse et la haute bourgeoisie étaient pour la majorité des femmes un modèle à imiter. L’ère victorienne est une époque de développement et d’enrichissement pour l’Angleterre, elle se retrouve également dans la mode. Les femmes de l’élite reflètent cette prospérité. Les femmes des couches moins aisées ont copié ces tenues en les adaptant à leurs moyens et à leur mode de vie. Les goûts vestimentaires sous le règne de Victoria se composent d’une série de silhouettes, très élaborées et raffinées, qui suivent la mode européenne.

 

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