L’enluminure dans l’Angleterre médiévale (XII-XIVème siècles)

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Jusqu’à l’aube du XVème siècle, la peinture de chevalet, c’est-à-dire la peinture sur panneau ou sur toile, est quasiment inexistante. Elle concerne principalement les portraits et les tableaux d’autel dans les églises. La plupart des productions picturales concernent donc principalement l’art livresque. On les retrouve dans les nombreux livres religieux mais aussi dans la littérature qui se développe notamment dans les romans courtois. Dans ce domaine, la France se veut faire office de référence. Cependant, l’Angleterre, toute aussi voire même plus puissante que cette dernière à certains moments de l’histoire, n’a pas à rougir de ces productions. Elle est notamment la seule à avoir été plus ou moins épargnée par la Réforme d’Henry VIII.

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1ère page de la Genèse, Bible de Winchester, v. 1160-1200, 58,3×39,6cm, cathédrale de Winchester.

La production livresque démarre presque simultanément à la conversion des peuples anglo-saxons et celtiques.[1] Alors que jusqu’au IX-Xème siècles, la production se concentre dans le nord de l’Angleterre, en Ecosse et en Irlande, elle se diffuse vers le Sud au fur et à mesure des invasions barbares. Ainsi, à partir du XIème siècle, des « scriptoria » ou ateliers d’écritures sont développés dans les plus grandes abbayes du pays : York, Saint Albans, Glastonbury, Winchester et bien sûr Canterbury. L’enluminure anglaise se démarque de celle de l’empire franc par sa forte influence celtique. A la même époque, les Carolingiens préfèrent un naturalisme hérité de la tradition classique méditerranéenne. L’un des plus beaux exemples reste la Bible de Winchester, un des rares manuscrits bibliques du XIIème siècle encore conservés. De taille monumentale, il servait surtout à la lecture du texte sacré dans l’Eglise pendant les offices. Le manuscrit aurait été commandé aux alentours de 1160 et aurait mis 40 ans à être achevé. Six artistes participèrent à l’enluminure des lettrines, inachevé à certains endroits. Le texte était divisé en deux volumes à l’origine. Plusieurs morceaux du texte ont disparu avec le temps. Il s’agit aujourd’hui d’un Trésor National britannique.

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Henry Ier d’Angleterre, Matthew Paris, issu de l’Abbreviatum Chronicorum, avant 1259, British Library (Cotton Claudius D. VI)

Au XIIIème siècle, les caractéristiques stylistiques entre la France et l’Angleterre sont tellement similaires qu’on parle même d’ « école de la Manche ». Le centre principal est alors Winchester, la deuxième capitale du pays avec Londres. On connait aussi les premiers noms d’enlumineurs comme Matthew Paris (production v. 1236-1259), travaillant à Saint- Albans. Cet artiste était à la fois moine, chroniqueur, enlumineur et cartographe. Ses missions indiquent dès lors une éducation poussée, c’est-à-dire un luxe pour l’époque. On le connait surtout pour ses chroniques et ses histoires royales qui nous donnent une source plus ou moins sur des événements à l’époque médiévale. L’une de se chroniques, l’Abbreviatum Chronicorum, donne un résumé des événements entre 1067 et 1253. Inachevé, il présente cependant 33 enluminures représentant la généalogie des rois d’Angleterre. Ses textes restent une référence dans l’étude de l’histoire médiévale britannique.

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Les Heures de Brailes, William de Brailes, 1240, encre, pigments et or sur velin, 15×12,4cm, British Library (Add. MS 49999)

La plupart des manuscrits au XIIIème siècle sont réalisés dans un contexte religieux. Nous connaissons cependant un nom d’un enlumineur laïc de cette période : William de Brailes. Originaire d’Oxford, il aurait travaillé au sein d’une communauté de fabricants de livres, incluant copistes, enlumineurs, doreurs, relieurs et marchands. Un de ses manuscrits signés est conservé à la British Library avec une lettrine enluminée avec le portrait de l’artiste. Outre se beauté, cette enluminure nous renseigne aussi sur le rôle de plus en plus central de l’enlumineur et du copiste qui, moine ou laïc, peut réaliser des copies de livres religieux comme profanes. Le style, très graphique, nous rappelle notamment l’art du vitrail avec un cerne noir autour de la figure et autour de chaque surface colorée. Le petit personnage, qui semble être un autoportrait, montre un homme avec une tonsure en prière alors qu’une main descend du ciel vers le prieur. Le visage présente quelques maladresses, notamment un visage tracé de face alors que le prieur est de profil.

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Mois de mai (détail), psautier de la reine Mary, v. 1310-1320, encre, couleurs et or sur parchemin, 27,5×17,5cm, British Library (Royal 2 B VII)

Une des plus belles productions est celle des psautiers, que l’on attribue à l’Est-Anglie[2]. Aux XIII et XIVème siècle, on y retrouve des scènes associées aux prières quotidiennes et aux « babouineries »[3]. Ce style dit « east-anglian » se développe à la fin du XIIIème siècle jusque vers le milieu du XIVème siècle. Il se développe dans des centres comme Norwich, Peterborough et Nottingham. Ces manuscrits sont très décoratifs et présentent des bordures imagées complexes. De nombreux psautiers et autres manuscrits sont conservés un peu partout dans le monde, notamment à la British Library (Psautier Alfonso), la Pierpont Morgan Library de New-York (Psautier Windmill, Psautier Ramsay) ou encore à la bibliothèque royale de Bruxelles (Psautier de Peterborough). L’un des plus beaux reste cependant celui de la reine Mary, probablement réalisé à Peterborough et actuellement conservé à la British Library. Le manuscrit, en écriture gothique et ronde, est illustré de 223 miniatures dessinées précédant les différentes parties de l’Ancien Testament, 4 miniatures en couleurs de l’arbre de Jesse, des ancêtres du Christ, des Apôtres et des Prophètes, et enfin de 12 miniatures colorées des signes du zodiaque et 12 miniatures représentant les mois du calendrier. Comme nous sommes en mai, nous vous présentons l’enluminure du mois. D’autres enluminures formant les bordures ou de petites vignettes sont aussi insérées dans le texte.[4]

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Deux hommes se battant avec des coupes (détail), le psautier de Luttrell, v. 1320-1340, British Library (Add. MS 42130)

Parmi les grandes caractéristiques du style de l’enluminure anglaise, on note l’importance du tracé et du dessin qui prime sur la plastique et l’épaisseur des formes. Les œuvres sont généralement de petites dimensions, dans de petits ouvrages, mais aussi sur des panneaux beaucoup plus réduits. Ces caractéristiques se retrouvent aussi dans la peinture a posteriori. Une autre caractéristique est le goût pour la vie quotidienne et les scènes pittoresques, un goût qui apparait au moins depuis la réalisation de la tapisserie de Bayeux (v. 1066-80). On y retrouve ce goût pour la narrativité mais aussi le souci du détail qui transparait aussi dans l’œuvre du père de l’école britannique de peinture, William Hogarth. C’est donc dans ces petites scénettes que l’on peut y trouver la genèse de la peinture de genre, prédilection de la peinture britannique.

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Exemple de babouinerie, psautier de Luttrell (idem)

L’un des manuscrits les plus riches en scènes de genre, babouineries et instantanés cocasses reste le psautier de Luttrell. Par définition, un psautier est un recueil de psaumes et donc de chants qui auraient été inventés par le roi David. A haute teneur métaphorique, il s’agissait donc d’un des textes préférés pour la représentation de scènes de la vie quotidienne. Celui-ci aurait été commandé par Godefroy Luttrell, lord du château d’Irnham (Lincolnshire). A l’intérieur, on y retrouve bien sur des illustrations de la vie du roi David, des images bibliques et des histoires de saints. Le tout est associé à des scènes de la vie contemporaine, souvent très humoristiques comme ces deux hommes se battant, probablement tirée de la vie d’une taverne, ou encore ce type de personnage hybride qu’on appelle aussi des babouineries. Ce type d’images eurent un large succès au moment de la redécouverte de l’Angleterre médiévale à l’époque romantique (fin XVIII – début XIXème). On parlait alors de « merrie Englande ».

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Livre d’heure et psautier, Angleterre, milieu du XVème siècle, bibliothèque de l’Université de Glasgow (MS Hunter 268, f.37r)

On remarque que l’étude de l’enluminure anglaise est capitale pour la connaissance de l’évolution picturale en Angleterre. On y retrouve des caractéristiques qui forment la genèse de la peinture britannique. Son étude montre aussi une face de la production artistique britannique longtemps éclipsée par ses voisins et qui pourtant ne manque ni de charme ni de qualité esthétique. Au XVème siècle, on note que peu de production picturale, le pays étant dévoré par les nombreuses guerres entre la France et civile. Il faudra alors attendre les Tudors avec le retour de l’enluminure et le développement de la peinture de chevalet.

 

Bibliographie :
GAUNT William, La peinture anglaise 1260-1960, trad. Fabienne Poloni, Thames & Hudson, 1993 (version anglaise 1964)
Galerie de manuscrits enluminés (sélection), British Library : http://www.bl.uk/onlinegallery/onlineex/illmanus/
Le style east-anglian (article Larousse tiré du Dictionnaire de la peinture) : http://www.larousse.fr/encyclopedie/peinture/east-anglian/152017#end
La Bible de Winchester détaillée (site de la cathédrale de Winchester) : http://www.winchester-cathedral.org.uk/our-heritage/cathedral-treasures/the-winchester-bible-details/
Matthew Paris (Wikipedia, texte réalisé en collaboration avec la British Library) : http://en.wikipedia.org/wiki/Matthew_Paris
Le psautier de Luttrell (British Library) : http://www.bl.uk/onlinegallery/sacredtexts/luttrellpsalter.html

Notes :
[1] Voir notre article du : Les débuts de l’art du livre, publié le 21/07/2013 : https://unartanglais.com/2013/07/21/les-debuts-des-arts-du-livre-du-viieme-au-xeme-siecle/
[2] Est-Anglie : un des comtés de l’Angleterre qui se situe sur la côte de la mer du Nord, au Nord du Kent. Sa capitale est Peterborough.
[3] Babouineries ou grotesques
[4] Pour connaitre le détail de ce manuscrit : http://www.bl.uk/catalogues/illuminatedmanuscripts/record.asp?MSID=6467

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