Entre art et littérature, avec Marianne Camus

00Spécialisée en littérature victorienne et professeur à l’université de Bourgogne (Dijon), Marianne Camus centre ses recherches autour de l’esthétique de l’écriture féminine et la notion de genre dans la littérature britannique du XIXème siècle, notamment dans les œuvres de Charles Dickens et chez les femmes-écrivains.
Propos recueillis par Laure Nermel

Un Art Anglais : Parlez-nous de vos travaux sur l’époque victorienne ?
Marianne Camus : J’ai débuté mes recherches en travaillant sur l’articulation des notions d’esthétique et de politique, en me concentrant sur le genre et la classe sociale en littérature victorienne. Littérature et peinture étant associées à l’époque en Angleterre (peinture narrative ou illustrant œuvres littéraires, écrivains étant aussi artistes), j’ai vite travaillé dans les deux domaines et suivant deux lignes : la construction et la manipulation de stéréotypes féminins par les hommes dans romans, poésie et art. J’ai aussi étudié la réponse des femmes à ces stéréotypes imposés. Par exemple la création d’héroïnes non conformes (Charlotte Brontë[1]), le brouillage des stéréotypes (George Eliot[2]), ou le travail de sape discret mais efficace (Elizabeth Gaskell[3]). Je ne cite ici que des écrivaines car au début, du moins, les femmes artistes peintres de cette époque semblaient simplement ne pas exister. A donc suivi une recherche sur les femmes-artistes oubliées et l’examen de leur travail et l’analyse de leurs différences par rapport aux normes masculines, ou de l’absence, parfois frappante, de différence ; ou encore le pas de côté effectué par certaines comme Barbara Bodichon[4].

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Fiammetta, Dante Gabriel Rossetti, 1878, huile sur toile, 140x91cm, Lord Lloyd Webber Collection

UAA : Pourquoi pensez-vous que l’art de la période victorienne connaît à présent un regain d’intérêt, en particulier outre Manche ?
MC : Les frémissements d’un regain d’intérêt remontent aux années 1990 et se cristallisent avec l’énorme exposition de 2003 de la collection d’Andrew Lloyd Webber[5] qui avait acheté des tas de tableaux très bon marché dans les années 60 et 70. Cet intérêt correspond avec un désir de retrouver et de se reconnaître dans une période de grande puissance et de gloire du pays, l’Angleterre ayant du mal à se voir comme nation ordinaire. A cela s’ajoute dans les années 2000 le grand questionnement : qu’est-ce qu’être anglais ? Les Ecossais ou les Irlandais ont alors une vision de leur identité nationale bien plus affirmée. Sans oublier, bien sûr les considérations marchandes.

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Sainte Cécile, John William Waterhouse, 1895, huile sur toile, 123×200, coll. privée

UAA : Désirs et voluptés[6], Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde[7], voici de récentes expositions qui mettent à l’honneur la représentation de la femme. Comment peut-on expliquer un tel engouement pour le sujet, après des années de rejet de la peinture britannique ?
MC : D’abord les termes choisis : désir, morale et volupté et leur connotation de sexualité transgressive. Le nom d’Oscar Wilde, qui n’est actif qu’en toute fin de siècle, confirme cette lecture. Ensuite le fait que plus que des représentations de la femme, ces peintures sont des représentations des fantasmes masculins de la femme. A une époque où les femmes s’affirment en tant que sujets, ce que les hommes trouvent parfois un peu difficile à vivre, un peu de régression est toujours agréable. Il me semble qu’il s’agit surtout d’un mouvement de mode, plus que d’un vrai travail sur l’art victorien. L’expo mentionnée se contentait d’accumuler les œuvres dans un joyeux fouillis, comme pour montrer par la multiplicité des exemples que l’Angleterre victorienne était aussi obsédée par le sexe que la nôtre. Ce qui n’est pas vraiment un scoop.

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La belle dame sans merci, Franck Bernard Dicksee, v. 1901, huile sur toile, 137×188, Bristol Museums, Galleries and Archives

UAA : Vous avez écrit sur la figure de la sorcière dans l’œuvre de Dickens. C’est un motif qui fascine aussi les artistes de l’époque. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ? MC : Plus que la sorcière (ça c’est vraiment Dickens), il me semble que les artistes victoriens sont fascinés par la figure de la femme fatale (qu’ils ont pour ainsi dire inventée) et celle de la femme dévorante. Pour la femme fatale, il n’y a qu’à regarder la plupart des peintures de Rossetti ou La belle dame sans merci de Dicksee où la belle dame de la légende médiévale est transformée de manière très claire en femme fatale pour qui sait lire l’image, ce que les Victoriens faisaient sans peine. Quand à la femme dévorante, il n’y a qu’à se référer aux nombreuses sirènes dans l’art victorien (Le pêcheur et la sirène de Lord Leighton en est un exemple parmi plein d’autres), ou aux nombreuses peintures où la femme prend l’initiative sexuelle, le plus connu étant Phyllis et Demophon de Burne-Jones qui suscité la colère des critiques contemporains pour cette raison même. De nouveau, il n’est pas difficile de trouver d’autres exemples de représentation de femmes non conformes aux stéréotypes et de la fascination et de la crainte qu’elles suscitent. Je pense également qu’il ne faut pas oublier que quand on parle des femmes puissantes ou dévorantes, il faut aussi mentionner leur contraire, les femmes victimes. L’un des sujets les plus représentatifs de ce thème reste Ophélie, l’héroïne shakespearienne, ou les représentations de femmes ‘déchues’ finissant dans la rue ou sous les ponts, comme Augustus Leopold Egg[8], spécialiste de peintures historiques, anecdotiques et littéraires.

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Averse d’été, Edith Hayllar, 1883, huile sur toile, 53x44cm, coll. part.

 UAA : Quel a été l’impact d’artistes et modèles femmes comme, par exemple, Elizabeth Siddal, peintre et muse des artistes préraphaélites ?
Je pense que les femmes-muses ont simplement été utilisées par ces artistes pour alimenter la représentation de leur féminité rêvée, à la recherche de ce qu’ils appelaient des « stunners ». Je pense également qu’il y a encore un énorme travail à faire pour redécouvrir et réévaluer toutes les femmes artistes qui, parce qu’elles étaient intimement liées à des artistes connus, ont été rangées au rang de muse ou compagne à l’instar de Rebecca Solomon. Cette dernière a travaillé dans la peinture narrative un peu de manière romanesque pour montrer la situation des femmes pauvres. D’autres comme Joanna Boyce ou Lucy Madox Brown ont produit des portraits de femmes qui sont de vrais portraits et pas des représentations de créatures extraordinaires. Edith Hayllar remet aussi tranquillement en question les normes alors en cours comme dans une de ses œuvres les plus célèbres, l’Averse d’été. Et il y en a d’autres.

UAA : Sur quels domaines vos travaux futurs portent-ils ?
Je travaille en ce moment sur la notion de réseaux de femmes artistes, mais pas limité à l’Angleterre. Deux journées d’études sur la place des femmes dans les réseaux mixtes (à partir du 18ème), et sur la création de réseaux féminins (20ème), sera suivie l’année prochaine d’une journée sur l’art contemporain et la notion de réseau global.

 Notes de la rédaction :
[1] A l’instar de Jane Eyre, publié en 1847
[2] De son vrai nom Mary-Ann Evans (1819-1880)
[3] (1810-1865) dont une des œuvres les plus célèbres reste Cranford, publié en 1851
[4] (1827-1891) éducatrice, artiste et figure de proue du féminisme en Angleterre au XIXème siècle. Son art se concentre surtout sur le paysage.
[5] Pre-Raphaelite & Other Masters: the Andrew Lloyd Webber collection, tenue à la Royal Academy à l’automne 2003 :
[6] Musée Jacquemart André (2013). Notre compte-rendu : https://unartanglais.com/2013/10/19/desirs-et-voluptes-a-jacquemart-andre/
[7] Musée d’Orsay, automne 2011 : http://www.musee-orsay.fr/fr/evenements/expositions/archives/presentation-generale/browse/4/article/beaute-morale-et-volupte-28910.html?tx_ttnews%5BbackPid%5D=252&cHash=7ea8707930
[8] Augustus Leopold Egg :  http://www.bbc.co.uk/arts/yourpaintings/artists/augustus-leopold-egg

Bibliographie sélective de Marianne Camus :
Gender and Madness in the Novels of Charles Dickens, Lewiston, Queenston, Lampeter: The Edwin Mellen Press, 2004.
Women’s Voices in the Fiction of Elizabeth Gaskell, Mellen Press (Ceredigion, Wales, 2002).
Biographie : http://til.u-bourgogne.fr/equipe/enseignants-chercheurs/127-marianne-camus.html

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