Le 100ème : Interview avec Lucinda Hawksley

Lucinda Hawksley est un auteur et historienne de l’art spécialisée dans la période victorienne. Elle étudie principalement la condition féminine à cette époque mais aussi les grandes figures de cette époque comme Elizabeth Siddal. Arrière arrière petite-fille de Charles Dickens, c’est donc tout naturellement qu’elle s’intéresse aussi à la vision de la femme dans les romans de son aïeul. Avec déjà sept ouvrages à son actif, elle a accepté de nous délivrer quelques clés pour comprendre le statut de la femme dans l’Angleterre du XIXème siècle. Propos recueillis par Laure Nermel.

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Crédits Lucinda Hawksley

Un Art Anglais ? : Quelles sont les études majeures sur la condition féminine et dans quelles mesures ont-elles fait avancer la recherche ?
Lucinda Hawksley : Je pense que les études les plus significatives ont été conduites par les femmes qui ont préservé une trace écrite de ce qui se passait à l’époque à laquelle elles vivaient.
A l’instar de nombreuses femmes de sa génération, Harriet Martineau était en grande partie autodidacte[1]. Sa passion pour la recherche est née de sa soif de savoir et de son désir d’améliorer sa formation. Elle procédait aussi en discutant avec ses contemporains, en menant des entretiens et en prenant des notes sur ce qu’elle apprenait. Son voyage aux Etats-Unis dura plus de deux ans.
Caroline Norton prit connaissance des inégalités sociales sur le terrain[2]. Elle étudia le droit et employa ses talents d’écrivain pour que les femmes prennent conscience de la situation. Cela lui prit des décennies, mais elle transforma la loi anglaise.
Josephine Butler se documentait en interrogeant les femmes qu’elle souhaitait aider et en pourchassant les législateurs ; elle s’assurait que son travail soit publié et écrivait au plus grand nombre de personnalités influentes possible[3].
Eleanor Marx débuta ses recherches en travaillant avec son père et se consacra ensuite à ses propres projets. Elle nourrissait ce constant désir de transformer la vie des gens qu’elle rencontrait[4].
Clementina Black fit carrière en donnant de la voix au sein des mouvements syndicaux et en faisant paraître ses articles, comme celui sur le mariage[5].
En ce qui concerne la période post-victorienne, je vous recommande l’ouvrage de Jill Liddington et Jill Norris, La main attachée dans le dos, une fantastique analyse du combat des Suffragettes pour le droit de vote dans leurs propres termes. Travail et pauvreté à Londres au 19ème siècle par Henry Mayhew contient également des entretiens fascinants[6].

 UAA : On a fait couler beaucoup d’encre sur l’expression d’ « ange de la maison ». Selon vous, la position des Victoriens sur le statut de la femme respectable est-elle unilatérale ?
LH : Il me semble que la vision de la majorité d’hommes et des médias – contrôlés par les hommes – était très manichéenne, mais la perception que les femmes avaient d’elles-mêmes évolua rapidement, et bien sûr il existait quelques hommes – une écrasante minorité seulement – qui lutta pour redéfinir le concept d’égalité.

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Couverture du catalogue d’exposition «Exposed : The Victorian Nude », organisé à la Tate Britain par Alison Smith à l’automne 2001

UAA : Dans le catalogue d’exposition de la Tate Britain consacrée au nu, le conservateur Martin Myrone démontre que l’idée de pudibonderie associée au règne de Victoria s’est formée au début du 20ème siècle, afin de présenter l’époque édouardienne[7] comme synonyme de modernité. Il va même jusqu’à avancer que la sexualité des Victoriens n’a pas été véritablement réprimée par les structures sociales et politiques. Êtes-vous d’accord avec cette affirmation ?
LH : Absolument. Quand on écrit une biographie, on se rend très vite compte de la nature pérenne de l’essence humaine : celle-ci est limitée ou façonnée par la société dans laquelle une personne vit, les règles ou codes moraux, l’étiquette auxquels les individus doivent se plier, les lois qui régissent leur conduite, mais finalement la nature et le comportement humains ne changent pas. C’est Lytton Strachey qui a répandu l’image célèbre des victoriens si prudes qu’ils devaient recouvrir les pieds de leurs meubles[8]. Au départ, c’était une plaisanterie, mais puisque nous l’avons interprétée comme fait historique, cette anecdote sur la culture victorienne est devenue une évidence, alors qu’elle est fausse !
Ne croyez pas pour autant que la pudibonderie était complètement absente de la société, l’obsession pour « la femme déchue » (the fallen woman) et les imprécations pour empêcher les enfants de se masturber en témoignent (si vous avez déjà vu, par exemple, ces représentations d’affreux dispositifs attachés aux sexes des petits garçons avant le coucher pour les sevrer d’une éventuelle érection pendant le sommeil, il est stupéfiant de vous dire que ces enfants aient pu grandir sans souffrir d’un traumatisme permanent). En vérité, cet état d’esprit n’était pas aussi répandu, contrairement à ce que les Edouardiens ont voulu nous faire croire. Il y a toujours eu des libres-penseurs et des innovateurs comme Wilkie Collins et Caroline Norton, qui se sont opposés à la norme, ainsi que des couches de la société autres que la bourgeoisie ou le monde des classes moyennes au sein desquelles tout le monde devait penser, se conduire et s’habiller pareil.

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Photographie de deux prostituées (source : istock photo)

UAA : Quel est le statut de la prostitution et comment est-elle considérée ?
LH : On concevait la prostitution comme le mal qui contaminait la famille. On blâmait les prostituées, et non les hommes mariés qui recevaient leurs services. Je vous conseille d’examiner attentivement l’histoire des lois sur la prévention des maladies contagieuses et le militantisme de Josephine Butler, par exemple, pour aller plus loin[9]. L’une des mesures les plus ignobles de la culture victorienne est probablement l’élévation de la majorité sexuelle de douze à treize ans dans les années 1870. L’Angleterre et le Pays de Galles deviennent alors le centre européen du tourisme sexuel pédophile, à travers lequel les enfants sont vendus en pâture aux bordels pour y être violés. A ce titre, l’affaire de William Stead en 1885 est édifiante, ainsi que ses articles sur la prostitution enfantine et l’emprisonnement qui en résulta (parce qu’il avait « soudoyé » un enfant pour cinq livres afin d’exposer le scandale, il fut ensuite envoyé en prison pour s’être efforcé de mener à bien son enquête)[10]. C’était un homme remarquable, qui mérite d’être reconnu pour son travail. A noter qu’on faisait souvent mention de la prostitution masculine, sauf lorsqu’elle ternissait la réputation de célébrités comme lors du scandale de Cleveland Street ou du procès d’Oscar Wilde[11].

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Annie Kenney et Christabel Pankhurst tenant une pancarte « Vote for Women », 1908 (source Hastingspress.co.uk via Wikipedia)

UAA : A partir de quelle époque les premières ébauches des mouvements féministes voient le jour ?
LH : Depuis l’Antiquité, à une époque où les tribus matriarcales vénéraient encore des divinités dominatrices, l’histoire du féminisme a prospéré et s’est s’étiolée. Dans l’histoire britannique moderne, le 18ème siècle apparaît comme bien plus éclairé que le 19ème. Paradoxalement, le règne de Victoria a relégué dans l’ombre les débuts d’un mouvement féministe en plein essor.

 UAA : Après les publications de Foucault, Steven Marcus (Nous autres, Victoriens) et les gender studies, subsiste-il des zones d’ombre ?
LH : Bien entendu ! Il est toujours possible d’élargir les recherches.

Notes de la rédaction :
[1] Harriet Martineau (1802 – 1876) est une journaliste, sociologue et militante. Arrivée à Londres en 1829, elle connaît la sécurité financière grâce au succès de son article Poor Laws and Paupers Illustrated publié en 1834 dans le journal unitarien Monthly Repository. Harriet part ensuite pour les Etats-Unis et visite prisons, asiles, sociétés savantes et bordels qui l’inspireront pour la rédaction de ses essais de sociologie. Malgré ses problèmes cardiaques, elle voyage jusqu’au Moyen-Orient pour enfin mourir à la suite d’une bronchite. Martineau refusa toute sa vie de se marier, écartant ainsi ses fiançailles avec John Hugh Worthington arrangé par son père.
[2] La poétesse et pamphlétaire britannique Caroline Norton (1808 – 1877) fut célèbre pour avoir traduit son mari alcoolique et violent en justice jusqu’à l’obtention du divorce.
[3] La féministe anglaise Josephine Butler (1828 – 1908) commença sa carrière en tant qu’évangéliste et prit part à plusieurs campagnes sur l’éducation et le travail des femmes. En 1885, elle rejoint l’Armée du Salut pour combattre la prostitution enfantine. Sa lutte est demeurée un modèle pour les mouvements abolitionnistes européens.
[4] L’activiste et socialiste Eleanor Marx (1855 – 1898), dite « Tussy » est la fille du célèbre philosophe allemand. Très proche de son père Karl, elle se consacre à l’édition de ses essais.
[5] Originaire de Brighton, Clementina Black (1853 – 1922) était une professeure, écrivaine et syndiquée. Elle participa à l’organisation de la grève des ouvrières de la manufacture d’allumettes Bryant & May à l’été 1888.
[6] Jill LIDDINGTON et Jill NORRIS, One hand tied behind us : the rise of the women’s suffrage movement, Virago Press, 1993
Henry MAYHEW, Travail et pauvreté à Londres au milieu du 19ème siècle (1861), Edition l’Âge d’Homme, 2012
[7] En référence au règne d’Edouard VII, fils de Victoria (r.1901-1910)
[8] Lytton Strachey (1880 – 1932) est un écrivain et critique d’art londonien qui établit une nouvelle forme de biographie mêlée d’interprétations psychologiques et de commentaires humoristiques. Proche de Virginia Woolf et Vanessa Bell, il prit part à la fondation du Bloosmbury Group en 1910. Victoriens éminents (1918) constitue son premier grand succès littéraire, suivi de près par La reine Victoria (1921). C’est dans le journal du Capitaine Marryat publié en 1839 qu’on aperçoit la première fois cette allusion aux victoriens qui recouvraient les pieds de leurs meubles. Selon le marin, les termes « pieds » et « jambes » seraient bannis du langage des britanniques, ainsi que l’en avait informé la guide d’un séminaire de femmes qui en réalité se moquait de sa crédulité. C’est dans Victoriens éminents, le recueil de quatre biographies de figures majeures de l’époque victorienne, que Strachey relaie ce préjugé. Pour plus d’information sur la représentation du nu et de la femme déchue dans les arts visuels, voir les chapitres 3 et 5 du dossier Victorian Women.
[9] Les Lois sur les Maladies Contagieuses ont été appliquées en Angleterre dans les années 1860 pour réguler la prostitution et la diffusion des maladies vénériennes, ce qui autorisait les magistrats à faire contrôler les organes génitaux des prostituées pour détecter d’éventuelles MST et à les enfermer à l’hôpital pour trois mois, le refus de l’examen étant sanctionné par la prison. Butler donna une série de conférence contre ces lois, en évoquant ce qu’elle désigne sous le nom de « viols chirurgicaux ». Ces conférences furent à l’origine de la création de plusieurs mouvements militantistes et de l’écriture d’un manifeste par Josephine Butler signé par 250 femmes dans le Daily News. Les lois seront abrogées en 1886.
[10] Le journaliste engagé William Stead (1849 – 1912) enquêta sous un déguisement pour dénoncer le crime et non le commettre, auprès d’Eliza Armstrong que sa mère pensait femme de chambre à Croydon.
[11] Le scandale de Cleveland Street fut mis à jour en 1889 (quartier de Fitzrovia, centre de Londres). Il concernait une maison close pour homosexuels, découverte par la police municipale à une époque ou les relations entre personnes du même sexe étaient considérées comme illégales. Aucun client identifié ne fut confronté à des poursuites judiciaires et victime d’ostracisme social mais les prostituées furent condamnées à des peines légères. Une rumeur circula que le prince Albert Victor, fils du prince de Galles, faisait partie des clients qui fréquentèrent l’endroit.
En 1895, John Douglas, le marquis de Queensbury, accusa Oscar Wilde d’être un homosexuel actif. Il lui avait notamment demandé de s’éloigner de son fils. Wilde décida de l’incriminer pour diffamation, mais il perdit son procès et fut emprisonné l’été de la même année.

 Bibliographie sélective :
Site de Lucinda Hawksley : http://www.lucindahawksley.com
Lizzie Siddal: Face of the Pre-Raphaelites, Walker & Co. (2006)
Katey: The Life and Loves of Dickens’s Artist Daughter, Double Day (2006)
Charles Dickens, Andre Deutsch Ltd, 2011
March, Women, March, Andre Deutsch Lt

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