Les « stunners » de Dante Gabriel Rossetti

par Céline Cachaud

Lors du précédent épisode, Laure Nermel vous retraçait la vie mouvementée d’Elizabeth Siddal, la plus célèbre des muses de l’artiste devenu son épouse quelques mois avant sa mort. Aujourd’hui, nous allons vous présenter les autres « stunners », modèles et parfois amantes de ce grand peintre préraphaélite. Des plus scandaleuses aux plus discrètes, portrait de ces femmes presque toutes oubliées. Ce sont elles qui ont fait la carrière Rossetti…

01
Bocca Baciata, 1859, huile sur panneau, Museum of Fine Arts de Boston

Fanny Cornforth, née Sarah Cox (1835-1909)
A partir des années 1850, Rossetti s’éloigne des compositions médiévales qui firent le succès de son début de carrière au profit d’œuvres plus symbolistes, en lien avec le développement de ce mouvement né sur le continent européen. Aux scènes narratives sont remplacés des portraits en gros plan, parfois en pied mais souvent en buste, symbolisant des idées abstraites à travers des héroïnes littéraires et/ou mythologiques. C’est dans ces années qu’apparait Fanny Cornforth. Aussi amante de Rossetti alors que ce dernier vit avec Elizabeth Siddal, elle représente la femme érotique de Rossetti. Cette dernière présente des cheveux blonds vénitiens et très bouclés comme le préfèrent les artistes préraphaélites. Il s’éloigne alors aussi techniquement de son style médiéval pour se rapprocher de la peinture vénitienne de la Renaissance dans ses influences. Ici, dans cette œuvre « Bocca baciata », on retrouve l’idée de portrait de la muse. Ici elle semble regarder dans le vide, peut-être son reflet dans un miroir. Une pomme en bas à droite rappelle le fruit défendu. C’est donc la femme tentatrice qui est représentée. Sensuelle, avec sa robe ouverte découvrant une partie de son chemisier et parée de nombreux bijoux et fleurs, l’œuvre invite à la délectation visuelle. Peint sur panneau, il présente au verso un verset d’un sonnet de Boccace, poète italien de la fin du XIVème siècle : « Bocca baciate non perda ventura, anzi rinova come fa la luna », c’est-à-dire : Les bouches embrassées ne perdent leur fraicheur, mais se renouvellent comme le fait la lune.

02
Aurelia, la maitresse de Fazio, 1863, huile sur toile, 43.2 x 36.8cm, Tate (acquisition avec The National Art Collections Fund en 1916)

Fanny Cornforth reste le modèle de Rossetti jusque vers les années 1865. A ce moment-là il rencontre une nouvelle muse : Alexa Wilding. Elle fut largement oubliée au moment où Rossetti se tourne presque exclusivement vers Jane Morris et après la mort de l’artiste. Ce n’est que très récemment et grâce à la redécouverte de sa tombe qu’on connait plus de détails sur la fin de sa vie. Alors que Rossetti meurt en 1882, Fanny Cornforth est alors devenue l’intendante de la maison de Rossetti. Elle commence alors à souffrir de démence. Envoyée dans un hospice, elle ne meurt qu’en 1909 sans le sou. Fanny Cornforth reste cependant immortelle dans certains des plus beaux chefs d’œuvre de Rossetti.

Monna Pomona 1864 Dante Gabriel Rossetti 1828-1882 Presented by Alfred A. de Pass 1910 http://www.tate.org.uk/art/work/N02685
Monna Pomona, 1864, aquarelle et gomme arabique sur papier, 47,6×39,3cm, Tate Britain

Ada Vernon
A la même époque que Fanny Cornforth, une nouvelle muse inspire Rossetti : il s’agit d’Ada Vernon. On connait peu de choses sur cette collaboration qui semble s’être arrêtée sur ce tableau ci-dessus, Monna Pomona. Il s’agit à nouveau d’un tableau symbolique, caractéristique de la production du peintre à partir des années 1850-60. On conserve quelques très beaux dessins et études pour la réalisation de ce portrait qui confirme donc une collaboration assez étroite. En outre, certains de ces dessins furent offert à cette dernière au moment de son mariage en 1865, dont deux conservés à Birmingham[1]. Dans ce tableau-ci, on y retrouve les mêmes idées que dans celui de Bocca Baciata, la robe est ouverte et laisse voire le sous-vêtement en dentelle. Elle est parée dans un décor végétal, le regard séducteur. On peut supposer donc qu’après la mort de son épouse Lizzie Siddal, Rossetti, alors en pleine dépression, rechercha le réconfort chez plusieurs maitresses qu’il représenta alors. Ces tableaux semblent être donc des instantanés de la vie de Rossetti, immortalisant l’effigie de ces femmes.

04
Hélène de Troie, 1863, 32,8×27,7cm, Kunsthalle d’Hambourg (Allemagne)

Annie Miller (1835-1925)
Alors fiancée avec William Holman Hunt, un ami et membre de la confrérie préraphaélite, Annie Miller est un des « stunners » les plus célèbres de la confrérie préraphaélite. Outre Rossetti et Hunt, elle posa aussi pour John Everett Millais et George Price Boyce[2]. Elle est surtout célèbre pour sa relation avec Hunt. Ce tableau est capital dans la carrière de Rossetti. En effet, ce n’est pas n’importe quel personnage qu’il représenta mais Hélène de Troie, la plus belle femme de la Grèce antique. Au verso du tableau, une inscription en grecque issue de la pièce Agamemnon d’Eschyle rappelle ce qu’était Hélène pour les Grecs : « destructrice de vaisseaux, destructrice d’hommes, destructrice de cités. » Ce choix serait-il en lien avec le choix du modèle ? On peut le supposer. William Holman Hunt ne fut pas ravi d’apprendre que sa muse était partie poser pour Rossetti, connaissant la réputation de ce dernier pour ravir les muses des autres, comme avec Elizabeth Siddal et Jane Morris. En effet, une première querelle sur le sujet avait déjà éclaté en 1856, au retour de Hunt de Palestine, ce qui fit même briser les fiançailles du couple. Ainsi est-ce peut-être la caractère volage du modèle qui fut représentée ici à travers cette histoire mythologique.

05
Venus Verticordia, 1863-68, huile sur toile, 83,8×71,2cm, Russell-Cotes Art Gallery (Bournemouth, acquisition National Art Collections Fund en 1945)

Alexa Wilding, née Alice Wilding (1845/48-1884)
En 1865, alors que Fanny Cornforth commence à prendre du poids et que ces autres modèles s’installent chacune dans leur mariage, Rossetti est à la recherche d’une nouvelle muse. Il rencontre alors cette couturière, Alice Wilding. Celle-ci souhaite alors devenir comédienne. Rossetti l’invite donc à poser pour lui, la trouver d’une exceptionnelle beauté. Cependant, le courant ne passe pas en dehors de ces sessions et Alexa Wilding fut un des rares modèles à ne pas devenir la maitresse du peintre. Pourtant, c’est elle qui posa le plus pour lui et notamment pour certains chefs d’œuvre comme cette toile ci-dessus. L’histoire de ce tableau est assez atypique. Ce n’est pas Alexa Wilding mais Fanny Cornforth qui posa pour ce tableau. Cependant, à la même époque, Rossetti découvre Alexa Wilding et décide de remplacer le visage de la Vénus, une des peintures les plus érotiques de l’artiste, par celui d’Alexa Wilding. Cette théorie fut notamment développée par le biographe de Fanny Cornforth, Kirsty Stonell-Walker[3]. Selon d’autres théories, une cuisinière aurait posé pour Rossetti. En effet, Alexa Wilding était considérée comme bien trop respectable pour poser les seins nus. Le titre de l’œuvre explicite le rôle de la déesse de l’Amour : faire tourner les cœurs vers a vertu. Pourtant ici, c’est l’inverse que Rossetti a voulu représenter : c’est-à-dire faire tourner les cœurs des hommes vers l’infidélité. L’œuvre en outre, reçue un accueil mitigée, critiquée par le célèbre Ruskin entre autre. Ce dernier, amateur d’art académique, eut beaucoup de mal à accepter ce qui reste probablement le seul nu de Rossetti.

06
La Ghirlandata, 1873, huile sur toile, 117,5×89,6cm, Guildhall Art Gallery (Londres)

Alexa Wilding devient l’égérie de nombreuses toiles de Rossetti à partir des années 1865 pendant près de 20 ans. Deux de ses plus belles toiles sont « La mariée », conservé à la Tate et datée 1865-66 et celui-ci, La Ghirlandata, un des tableaux les plus célèbres de l’artiste. Ici, le personnage semble être sur le point de chanter ou jouant de la musique. Elle regarde le spectateur d’un regard pénétrant. Le nom de la toile est explicable par la présence d’imposantes guirlandes de fleurs en arrière-plan. Elle est accompagnée de deux anges l’écoutant. Ils sont dépeints avec le même visage d’Alexa Wilding. Cette œuvre est à associer avec un dessin de la Dame sans Merci, elle-même décrite dans les œuvres de John Keats, poète romantique anglais mort en 1821. Bien que ces écrits fussent largement critiqués de son vivant, il fut rapidement reconnu comme un grand poète par la suite. Poème écrit en 1819, « La Dame sans merci » de Keats rappelle un autre poème écrit au XVème siècle. Ce thème est assez classique de la peinture anglaise au XIXème siècle, repris entre autre par Dicksee[4]. Il s’agit d’un thème qui comme le poème, s’inscrit dans une certaine tendance symboliste. Ici cependant, seule la femme est représentée. Cette toile s’inscrit donc dans cette tendance de Rossetti à ne représenter que des femmes en portrait.

07
La Pia de Tolomei, 1868-1881, huile sur toile, 107x122cm, Spencer Museum of Art, University of Kansas

Jane Morris, la dernière (1839-1914)
Née Burden, originaire d’Oxford, Jane Morris (1839-1914) est certainement une des muses les plus connues de la fraternité préraphaélite. C’est en 1857 que Rossetti fait sa connaissance. Elle ne deviendra un modèle régulier pour lui qu’à partir de 1865, soit près de trois ans après la mort de son épouse Elizabeth Siddal. Jane Morris est alors mariée à l’artiste et ami de Rossetti, William Morris. Cette œuvre ci-dessus, « La Pia de Tolomei » est l’une des premières toiles de la série de portraits symboliques de Jane. Il y représente la fille d’une famille de Sienne que l’on retrouve dans le chant V du Purgatoire de la Comédie de Dante Alighieri. Rossetti se sentait très proche de ce poète médiéval, de par ses origines italiennes mais aussi par le nom qu’ils se partagent. Ici, il cherche à exprimer ses sentiments pour sa nouvelle muse, Jane, comme il l’avait fait avec Elizabeth Siddal dans sa Beata Beatrix.[5] Dans cette histoire cependant, La Pia de Tolomei était retenue contre son gré par son époux à la maison et empoisonnée. Cette histoire rappelle les rumeurs qui entouraient l’histoire entre le peintre et sa muse. Ici, on retrouve les traits caractéristiques de la muse avec ces cheveux bruns bouclés très imposants, lâchés, encadrant un visage ovale aux traits doux et mélancoliques. Toute la force du portrait est dans ce regard pénétrant qui parfois ose se tourner vers le spectateur.

08
La donna della finestra, 1879, huile sur toile, 74,3x101cm, Fogg Art Museum, Harvard University Massachussetts

Jane Morris et Dante Rossetti eurent une histoire d’amour quasi officielle dès 1870 mais comme elle était mariée, il ne se montraient pas en public pour éviter le scandale. Jane Morris fit l’objet de nombreuses peintures jusqu’à la mort de l’artiste en 1882. Parmi ces plus grands succès, on note Proserpine[6], la reine Guenièvre[7], ou encore Desdémone[8]. Jane Morris incarna donc des femmes fatales mais célèbres dans les mythes et la littérature. Ce tableau-ci, « La donna della finestra », est une des dernières œuvres de Rossetti représentant Jane Morris. Ce sujet est issu d’une autre œuvre de Dante Alighieri, beaucoup moins célèbre que sa Comédie : Vita Nuova. Ce livre est capital dans la compréhension de la vie affective de l’artiste et son rapport avec les femmes. Dante y retrace son histoire d’amour avec Béatrice. Le livre fut traduit en anglais par l’artiste lui-même en 1850. Ce livre inspira entre autre de nombreuses toiles. La « donna della finestra » est un sujet récurrent de la carrière de Rossetti dans les années 1870. Le premier exemple est daté de 1870. Celui de 1879 sonne comme l’aboutissement de ses recherches sur ce thème. Cette « femme à la fenêtre » apparait à Dante au moment où celui-ci se consume de chagrin suite à la mort de Béatrice. Bien que cette femme semble être une allégorie de la Philosophie, et donc abstraite, Rossetti lui la représente comme une femme réelle sous les traits de Jane Morris, comme si cette dernière avait réussie à le sauver de son chagrin suite à la mort de Lizzie Siddal, sa Béatrice. En effet, a contrario de toutes les rumeurs qui circulèrent à propos de sa réaction suite à la mort de son épouse, Rossetti fut véritablement bouleversé par cet événement. Ainsi, cette « donna della finestra » est un moyen de rendre hommage d’une certaine manière à celle qui l’a sauvé de ces idées noires. Pas suffisant puisque l’artiste meurt en 1882 des suites de plusieurs addictions à l’alcool et l’hydrate de chloral[9].

09
Astarte Syriaca, 1877, huile sur toile, 182,8×106,7cm, Manchester Art Gallery

L’étude des « stunners » de Rossetti nous permet de comprendre la pratique picturale de l’artiste mais aussi sa vie personnelle à travers l’histoire, parfois tragique, de ces femmes. Pour beaucoup à l’époque et par la suite par les historiens de l’art, Rossetti était considéré comme un homme à femmes qui laissa dépérir sa femme puis se retourna vers d’autres femmes jusqu’à voler celles de ses compagnons. La vérité est beaucoup plus complexe. Artiste troublé, il était inspiré par des auteurs aux écrits tout aussi troublés comme ceux de Dante, Boccace, Keats ou encore Lord Byron et Walter Scott. Sur le plan artistique, on ne peut qu’admirer ces femmes pour qui il passa sa vie à mettre en valeur leur beauté évidente, passant par plusieurs phases médiévales et primitive italienne avec les Préraphaélites pour s’affirmer à la fin de sa carrière comme l’un des plus grands artistes symbolistes de l’Angleterre victorienne comme le confirme une de ses dernières œuvres : Astarte Syriaca, représentant une étoile sous les traits de Jane Morris.

 Notes :
[1] http://www.preraphaelites.org/the-collection/1904p493/portrait-of-ada-vernon/
[2] George Price Boyce (1826-97) : peintre préraphaélite connu pour ses paysages. mécène et ami de Rossetti.
[3] Cf. Bibliographie
[4] Franck Bernard Dicksee, La Dame sans merci, vers 1901, Bristol.
[5] Cf article sur Elizabeth Siddal par Laure Nermel, Un Art Anglais ?, publié le 10 juin : https://unartanglais.com/2015/06/10/elizabeth-siddal-muse-preraphaelite-ou-artiste-a-part-entiere/
[6] Peinte en 1874, huile sur toile, 125x61cm, Tate Britain. On conserve huit versions de ce tableau en techniques différentes, à la craie notamment. Proserpine fut enlevée par le dieu des Enfers, Pluton.
[7] Un dessin, daté 1858, est conservé dans la Tate Collection représentant Jane Morris en costume médiéval. Les légendes arthuriennes inspirèrent grandement Rossetti et plus largement toute la fraternité préraphaélite. William Morris représenta aussi son épouse Jane en Guenièvre.
[8] Héroïne shakespearienne (Othello), dessin daté de 1875-1880, conservé à la National Gallery of Art (Washington), intitulé le chant funèbre de Desdémone (Desdemona’s Death Song) : http://www.nga.gov/content/ngaweb/Collection/art-object-page.132404.html
[9] Sédatif aux effets hypnotiques

Publicités