Interview avec Elizabeth Prettejohn

Elizabeth Prettejohn est une des figures de proue de la recherche de l’art victorien. Américaine, diplômée d’Harvard, elle est actuellement chef du département d’histoire de l’art de l’Université de York. Aujourd’hui, elle nous livre en exclusivité son expérience et sa passion pour l’art des Victoriens. Elle en profite aussi pour nous faire un état des lieux de la recherche outre-Manche sur ce sujet si complexe qu’est la production artistique britannique au XIXème siècle. Propos recueillis par Laure Nermel.

01
Elizabeth Prettejohn (crédits University of York)

Un Art Anglais ? : D’où provient cette fascination pour l’art de la période victorienne ?
Elizabeth Prettejohn : J’ai d’abord étudié à l’Université de Harvard et à cette époque, je m’intéressais plus à l’histoire de l’art américain du 19ème siècle. Lorsque je suis arrivée à Londres pour effectuer pour Master à l’Institut Courtauld[1], je ne croyais rester en Angleterre que pour un court laps de temps. J’ai profité de cette occasion pour étudier l’art britannique. C’était en 1985. Depuis, je ne suis jamais retournée aux Etats-Unis et je me suis spécialisée dans l’art de l’époque victorienne. J’imagine qu’on peut donc dire que cet engouement est dû à la fois à la chance et au hasard.
Ceci dit, j’étais aussi préoccupée par quelque chose qui me laissait perplexe : l’art britannique n’était guère apprécié à l’Institut Courtauld, alors que c’était la principale école britannique pour étudier l’histoire de l’art. L’art victorien pâtissait d’une encore plus mauvaise réputation aux Etats-Unis ; lors de ma licence à Harvard, je n’y ai pas beaucoup été confrontée, même si le Fogg Art Museum de l’établissement possède une remarquable collection d’œuvres victoriennes. J’ai voulu comprendre pourquoi cette période d’expansion artistique jouissait d’une si faible réputation dans le domaine de la critique et parmi les universitaires. C’est, à l’origine, ce qui m’a poussé à m’y intéresser. Encore aujourd’hui je ne comprends pas bien pourquoi c’est le cas : je travaille donc toujours sur l’art de l’époque victorienne.

02
The Last of England, Ford Madox Brown, Emma Hill (modèle), 1855, huile sur bois, Birmingham Museums and Art Gallery

UAA : Comment et à partir de quand avez-vous perçu que la condition féminine constituait un questionnement majeur pour les spécialistes qui explorent l’art de cette période ?
E.P. : Dès que j’ai commencé à prospecter sur l’époque victorienne, il m’a semblé évident que la représentation des femmes présentait un défi pour les artistes et leur milieu. Au début de ma carrière, je me suis principalement attardée sur les artistes de l’Aesthetic Movement[2]. Je n’en suis venue au cercle préraphaélite que plus tard. Pour tous ces artistes, dépeindre la femme représentait une difficulté d’ordre intellectuel et esthétique. Pourtant, les sources disponibles sur le sujet étaient peu consistantes et audacieuses dans l’ensemble ; c’étaient surtout des essais biographiques ou anecdotiques qui se concentraient sur les vies et amours des femmes présentes au sein des cercles préraphaélites et esthètes.

03
Pre-Raphaelite Women Artists, catalogue de l’exposition majeure de 1998 à Manchester.

UAA : Comment positionnez-vous votre travail par rapport aux gender studies et à la recherche féministe, notamment celles de Jan Marsh[3] et Griselda Pollock[4] ? Pensez-vous qu’il soit pertinent de consacrer l’analyse aux artistes et modèles femmes uniquement ?
E.P. : En effet, j’admire énormément le travail de Deborah Cherry[5] et Griselda Pollock. Leur article novateur de 1984 sur Elizabeth Siddall a véritablement transformé l’état de la recherche. Depuis, d’autres universitaires ont réalisé des travaux d’une grande valeur qui ont permis d’attirer l’attention des lecteurs sur une palette plus large d’artistes-femmes. L’exemple le plus frappant fut l’exposition Pre-Raphaelite Women Artists conçue par Jan Marsh et Pamela Gerrish Nunn[6] en 1998. Cependant, la recherche effectuée jusqu’à présent ne parvient qu’à érafler la surface. Non seulement il y eut précisément des centaines d’artistes, territoire inexploré de la littérature savante, mais même la recherche existante portant sur les plus célèbres d’entre elles (Siddall, Evelyn De Morgan, Joanna Boyce Wells, Marie Spartali Stillman[7]) est restreinte et a tendance à condenser les thèmes les plus élémentaires concernant la condition féminine à l’époque victorienne. J’encourage donc vivement les spécialistes des artistes (et modèles) femmes ainsi que ceux qui travaillent plus généralement sur la période (et sur les artistes hommes) à employer des méthodes d’analyse plus élaborées pour estimer les aspects dominants des œuvres, surtout si nous voulons innover dans le domaine de la recherche sur l’histoire de l’art victorien. Cette histoire devrait inclure à la fois les artistes femmes et hommes, mais aussi les modèles. D’ailleurs, le modèle masculin constitue un sujet fascinant qui a aussi été largement négligé.

04
Lady Macbeth, John Singer Sargent et Ellen Terry (modèle), 1889, huile sur toile, 221×114,5cm, Tate Gallery

UAA : La relation entre certains hommes et leurs modèles féminins demeure problématique. Comment la caractériseriez-vous ? Idéaliste ? Misogyne ? Réaliste ? Caricaturale ?
E.P. : Je considère le poids des modèles féminins aussi crucial que celui des artistes : tous deux collaborent à la création d’une œuvre d’art. Toute relation entre deux personnes peut devenir problématique. Je ne suis pas sûre que le lien entre les artistes et leurs modèles soit si atypique que cela. Bien entendu, il est impossible d’établir des généralités à partir des termes que vous utilisez. Effectivement, c’est un cliché de décrire le rapport entre les artistes victoriens et leurs modèles comme « misogyne », par exemple. Prenez plutôt ces cas variés : ceux de Dante Gabriel Rossetti et Jane Morris, Julia Margaret Cameron et Alfred Tennyson, John Singer Sargent et Ellen Terry, Ford Madox Brown et Emma Hill, John Everett Millais et John Ruskin, Lawrence Alma-Tadema et Laura Epps Alma-Tadema. Chacune de ces relations peut avoir été problématique, elles ont toutes été fructueuses pour donner lieu à de nombreuses sources d’inspiration.

05
A bird of God (détail), Joanna Boyce Wells (1831-1861), 1861, huile sur toile, collection privée

UAA : Pouvez-vous nous en dire plus sur le rôle des femmes en ce qui concerne la production et la réception de l’art victorien ? Suzanne Fagence Cooper, par exemple, déclare qu’il n’était « certainement pas passif »[8].
E.P. : Je suis d’accord avec Suzanne. Je crois que les modèles féminins faisaient partie intégrante du processus d’élaboration des œuvres dans lesquelles elles figuraient. Elles étaient des actrices qui suivaient en détail leur production. Les femmes avaient également une importance considérable dans le domaine de la critique d’art (Elizabeth Eastlake[9], Anna Jameson[10], Emilia Dilke[11], Alice Meynell[12], et tant d’autres), en tant que théoriciennes d’art (George Eliot, Vernon Lee[13]), que mécènes (trop nombreuses pour les signaler ici), et certainement en adoptant toute une série d’autres positions.

 UAA : Pouvez-nous nous mentionner le nom d’artistes, modèles et mécènes féminins décisifs pour l’histoire du 19ème siècle.
E.P. : J’ai déjà évoqué la plupart des noms les plus connus. Mais il y en a bien d’autres, et leur travail en tant qu’artistes, modèles ou collectionneuses mérite notre attention, car il nous a échappé. Voici mes artistes victoriennes préférées : Laura Epps Alma-Tadema[14], Sophie Anderson, Kate Bunce[15], Eleanor Fortescue-Brickdale[16], Christiana Herringham[17], Mabel Nicholson[18], Annie Swynnerton[19], Marianne Stokes[20], Phoebe Traquair[21], Ethel Walker[22] et Henrietta Ward[23]. Je suppose que si elle avait vécu après l’âge de 30 ans, Joanna Boyce Wells aurait pu faire partie des artistes les plus illustres du 19ème siècle (c’est-à-dire, de tous les artistes, à la fois féminins et masculins).

06
The Mill, Edward Burne-Jones, 1882, huile sur toile, 91x197cm, Victoria & Albert Museum

UAA : Quelles sont les expositions les plus avant-gardistes sur le sujet ?
E.P. : J’ai déjà indiqué plus haut l’exposition de 1998, Pre-Raphaelite Women Artists, et c’est avec déception que je me rendue compte qu’il n’y a pas eu d’exposition aussi novatrice à ce titre depuis ces dix-sept ans. Il y a eu quelques projets et accrochages temporaires de moindre envergure : voyez par exemple l’exposition passionnante sur Eleanor Fortescue-Brickdale de Liverpool (2012, commissariat par Pamela Gerrish Nunn), celle sur Evelyn De Morgan à la Maison des Arts Décoratifs de Blackwell dans le Lake District, qui aura lieu cet été (2015). Il y a aussi le projet numérique mis en œuvre par ma collègue Katie Tyreman Herrington : Three Graces: Victorian Women, Visual Art, and Exchange[24]. J’aimerais beaucoup voir une exposition bien plus ambitieuse.

UAA : Pensez-vous qu’il reste des zones d’ombre ? Comment les universitaires peuvent-ils aller plus loin ?
E.P. : Oui, et j’insiste bien : il y a encore tout à faire. Même si j’ai analysé avec distance le travail de la première génération de chercheuses féministes, dont les essais manquent parfois de nuances et de raffinement, nous pouvons tirer bien des enseignements à partir des études menées par ces femmes : elles ont travaillé dur et ont tenté de rallier les lecteurs à leur cause avec sincérité. Les experts d’aujourd’hui feraient bien de suivre leur exemple à cet égard.

Bibliographie sélective :
Biographie d’Elizabeth Prettejohn : http://www.york.ac.uk/history-of-art/staff/liz-prettejohn/
Art for Art’s Sake : Aestheticism in Victorian Painting, Yale university Press, 2007 (recompensé)
The Art of the Pre-Raphaelites, Tate Publishing and Princeton University Press, 2000
After the Pre-Raphaelites: Art and Aestheticism in Victorian England, Manchester University Press and Rutgers University Press, 1999
Rossetti and his Circle, Tate Publishing, 1997

 Notes de la rédaction :
[1] Le Courtaud Institute of Art est à la fois une organisation culturelle et une prestigieuse école affiliée à l’Université de Londres, spécialisée de l’étude de l’histoire de l’art. Reconnu pour son excellence académique, l’Institut a formé de nombreux experts du monde de l’art, dont les directeurs de la National Gallery et de la Tate. La galerie possède l’une des collections impressionnistes les plus importantes du Royaume-Uni.
[2] Lord Frederick Leighton, Dante Gabriel Rossetti, James McNeill Whistler, Edward Burne-Jones, Henry Moore, Solomon Joseph Solomon, George Frederick Watts. Tous sont des artistes majeurs de cette période
[3] La critique d’art et conservatrice britannique Jan Marsh est une experte de la période victorienne, en particulier les préraphaélites. C’est d’ailleurs la présidente de la William Morris Society.
[4] Griselda Pollock (1949 – ) est une théoricienne postmoderne, professeure en histoire de l’art et de cultural studies à l’Université de Leeds. Spécialiste de l’avant-garde, elle s’efforce d’établir des liens entre la culture visuelle académique, l’art moderne et la critique d’art contemporaine. Elle est notamment connue pour ses travaux sur Millet et Van Gogh.
[5] Deborah Cherry est professeure d’histoire de l’art à l’Université des Arts de Londres. Ses publications portent sur la culture visuelle britannique du 19ème, la recherche des sources d’inspiration anciennes (Moyen-Âge par exemple), et les échanges transnationaux.
[6] Née en Angleterre mais néo-zélandaise depuis 1989, Pamela Gerrish Nunn est une historienne d’art, conservatrice et militante féministe qui s’intéresse au 19ème et à l’histoire des femmes. Etudiante à l’Université de Leicester puis de Londres, ses conférences des années 70 et 80 ont permis à la recherche de reconnaître l’importance des femmes dans la culture visuelle victorienne.
[7] Cf. notre article : Les héroïnes shakespeariennes de notre dossier Victorian Women : https://unartanglais.com/2015/05/20/les-heroines-shakespeariennes/
[8] Propos recueillis in Suzanne FAGENCE COOPER, Pre-Raphaelite Art in the Victoria and Albert Museum, op.cit, 2003
[9] Elizabeth Eastlake (1809 – 1893) est la première femme qui écrivit régulièrement dans le Quaterly Review, un périodique littéraire et politique fondé en 1809 d’orientation conservatrice-libérale.
[10] Fille d’artiste, Anna Jameson (1794 – 1860) est une écrivaine et féministe britannique qui s’est distinguée par son analyse des héroïnes shakespeariennes. Dans les années 1830, Jameson prit des notes sur les principales collections d’art privées des environs de Londres qu’elle condensera dans son Compagnon des galeries d’art (1842) suivi de près par Guide des galeries publiques.
[11] D’abord étudiante à l’école d’art de South Kensington, Emilia Dilke (1840 – 1904) devint une collaboratrice régulière du Saturday Review en 1864 puis la rédactrice en chef de l’Academy en 1873 après lui avoir prêté sa plume. Elle publia également des essais sur les syndicats féministes dont elle faisait partie.
[12] La critique et suffragette anglaise Alice Meynell (1847 – 1922) est à présent principalement connue pour ses talents de poétesse. Admirée par Ruskin, elle devint avec son mari la propriétaire de magazines tels que The Pen ou encore The Weekly Registrer. Amie des poètes Francis Thompson et Coventry Patmore, Meynell écrivait pour des journaux aussi variés que The Spectator, The Art Journal et The Magazine of Art.
[13] Vernon Lee est le nom de plume de l’auteure britannique Violet Page (1856 – 1935). Connue aujourd’hui pour ses récits fantastiques, elle écrivit une dizaine de recueils sur la musique et l’art. Garçon manqué, elle s’habille à la mode masculine dès le plus jeune âge. Proche de Walter Pater, Henry James et Oscar Wilde, elle fut l’une des figures féminines majeures de l’Aesthetic Movement.
[14] L’anglaise Laura Alma-Tadema (1852 – 1909), seconde femme de Lawrence Alma-Tadema, se spécialisa dans la peinture de genre et les scènes d’intérieur dépeignant femmes et enfants.
[15] Kate Bunce (1856 – 1927) est une artiste et poète anglaise affiliée au mouvement Arts and Crafts. Elle exposa d’abord au sein de la Royal Birmingham Society of Artists en 1874, puis à la Royal Academy à partir de 1887.
[16] Eleanor Brickdale (1872 – 1945) étudia dans un premier temps à la Royal Academy avant de ressentir l’influence des préraphaélites et de Tennyson. A l’instar de plusieurs membres de l’Aesthetic Movement, elle pratiqua la technique du vitrail et vécu sur Holland Park Road, en face de l’actuel musée de la Leighton House.
[17] L’artiste et mécène Christiana Herringham (1852 – 1929) est célèbre pour avoir joué un rôle primordial dans l’établissement du National Collections Fund en 1903 pour préserver le patrimoine culturel britannique. En 1910, elle fut notamment impliquée dans la promotion de l’art indien au sein du Royaume-Uni.
[18] Mabel Nicholson (1871 – 1918) effectua sa formation au Bushey School of Art sous l’égide du portraitiste Hubert von Herkomer. Elle produisit des scènes de groupe et d’intérieur.
[19] Annie Swynnerton (1844 – 1933) est une artiste de peintures allégoriques qui étudia à Manchester, l’Académie de Julian, puis à Rome. Influencée par Watts et Burne-Jones, Sargent lui permit de devenir la première femme membre de la Royal Academy en 1922.
[20] D’origine autrichienne, Marianne Stokes (1855 – 1927) intègre les Beaux-Arts de Paris où elle rencontre son mari avec qui elle s’installe en Angleterre dans les années 1880. D’abord inspirée par les naturalistes, ses compositions s’inspirent vers la fin du siècle des sujets mythologiques et littéraires.
[21] Phoebe Traquair (1852 – 1936) eut un impact notable au sein du mouvement Arts and Crafts grâce à son activité d’illustratrice et de brodeuse.
[22] Spécialiste du modèle féminin et des compositions florales, l’œuvre de l’écossaise Ethel Walker (1861 – 1951) révèle l’influence de Puvis de Chavannes et Gauguin. Elle s’intéressa aussi à l’Antiquité, la peinture chinoise et la philosophie taoïste.
[23] Associée au cercle de Wilkie Collins, Charles Dickens et de l’illustrateur George Cruikshank, Henrietta Ward (1832 – 1924) se démarqua par sa peinture d’histoire et de genre. Elle enseigna l’art à plusieurs enfants issus de la famille royale.
[24] à propos de Aglaia Coronio[24], Maria Zambaco, et Marie Spartali Stillman, at http://hoaportal.york.ac.uk/hoaportal/threegraces.jsp.

Publicités