Sir Joshua Reynolds à la Wallace Collection : Regards en coulisses

par Laure Nermel

« Joshua Reynolds : Experiments in Paint » a été présentée à la Wallace Collection de Londres du 12 mars au 7 juin 2015. Celle-ci a été réalisée grâce à l’initiative du projet de recherche Reynolds instauré en 2010 sous l’égide de la National Gallery.

« L’invention, à proprement parler, se résume à un nouvel assemblage d’images au préalable réunies puis consignées dans la mémoire », écrit Reynolds dans ses Discours. Maître incontesté du portrait, on a souvent décrit Sir Joshua Reynolds (RA 1723 – 1792) comme l’avocat du « Grand Genre » en Grande-Bretagne. Le premier président de la Royal Academy incitait en effet ses étudiants à pratiquer l’idéalisation du modèle à travers l’étude de tableaux réalisés par les maîtres de la Haute Renaissance italienne. En vérité, Reynolds a su faire preuve d’une remarquable créativité dans le choix de ses compositions, tons et instruments. Le portraitiste retravaillait souvent ses toiles, avec parfois même un écart de plusieurs années.

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Toile expérimentale, vers 1770 –1780 (détail), huile sur toile, Royal Academy, Londres

C’est ce que la Wallace Collection s’est proposée d’explorer ce printemps, à travers l’exposition « Joshua Reynolds : expérimentations picturales ». Cette considérable entreprise d’envergure nationale fait également intervenir des conservateurs étrangers qui n’ont pas manqué d’apporter leur pierre à cet édifice. A travers les expériences menées aux rayons X et d’autres techniques précieuses telles la réfléctographie infrarouge, il est possible de déterminer avec précision la nature de la détérioration des pigments, ou de localiser les traces d’esquisses au fusain.
C’est pourquoi l’exposition s’ouvrait sur une courte biographie du peintre accompagné d’explications techniques. Les conservateurs ont choisi de nous livrer toutes les clefs qui permettent au spectateur de lire l’œuvre de Reynolds sous le prisme de l’étude de la matière, afin d’amener un peu de vie à ces portraits qui peuvent nous apparaître comme lointains. L’exposition ne suit ainsi pas vraiment un fil chronologique, mais plutôt une analyse des différents types de modèles d’élection du portraitiste.

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Lady Elizabeth Seymour-Conway, 1781, huile sur toile, 61,5 x 47,2 cm, Wallace Collection, Londres

La première salle est dédiée à la famille Seymour Conway, dont le Marquis d’Hertford (aussi favori de Georges III) fut l’un des premiers mécènes de l’artiste. A noter que les Seymour Conway furent les premiers fondateurs de la Wallace Collection. Reynolds commence à cette époque à trouver son style à travers les représentations des femmes de la famille. Le portrait d’Elizabeth Conway révèle une femme du monde à la mode. Ceci dit, Reynolds s‘est efforcé de rendre son tableau plus contemporain : les rayons X ont permis aux restaurateurs de révéler des traces au pinceau plus anciennes. L’artiste a peint une nouvelle couche de boucles plus lisses et placées plus haut sur le crâne. Sur le mur adjacent, se trouvent des portraits d’enfants, que Reynolds caractérisera de Fancy (fantaisie), des compositions légères mettant en scène le thème de l’innocence pour contrebalancer les portraits plus sérieux de ses mécènes.

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L’âge d’innocence, 1788 (?), huile sur toile,76,5 x 63,8 cm, Tate Britain, Londres

C’est dans cette partie de l’exposition que nous trouvons le seul autoportrait de Reynolds à son atelier (montré ci-dessous), dévoilant ainsi une vision éminemment préromantique, traduite au moyen d’un subtil jeu de clair-obscur. Plus remarquable encore est certainement l’esquisse intitulée Toile expérimentale (ci-dessus). Elle constitue le projet d’archives picturales de Reynolds qui tente de réaliser de nouveaux tons et effets au moyen d’une composition totalement abstraite.

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L’actrice Kitty Fisher, vers 1767, huile sur toile, 46 x 55cm, Staatliche Museen, Berlin

Dans la seconde salle figurent les célébrités du moment. Cette section, intitulée « L’image en constante évolution » présente les portraits de deux femmes qui brillèrent par leurs carrières et scandales dont elles firent l’objet. Kitty Fisher, la it girl[1] du 18ème siècle britannique, était une courtisane réputée pour n’être ni noble, actrice ou musicienne… mais tout simplement célèbre. Kitty était connue pour ses nombreuses liaisons avec l’aristocratie et son extravagance. Elle avait ainsi orchestré une chute de cheval dans Hyde Park pour se faire remarquer. A la fin des années 1760, Kitty posa pour Reynolds dans le rôle de Danaë, la reine à laquelle Zeus rendit visite sous la forme d’une pluie d’or pour enfanter Persée. Dans cette esquisse préparatoire qui évoque l’influence du Corrège, la peinture est appliquée en touches libres, seuls des points indiquent les traits du visage.

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Etude inachevée de Mrs Robinson, vers 1784, huile sur toile, 71,8 x 93,7cm, Yale Centre of British Art

 En 1779, l’actrice Mary Robinson, fut acclamée pour sa performance dans Le Conte d’hiver en tant que Perdita. Elle aurait été l’une des favorites du Prince de Galles. En 1883, elle poursuivit son amant jusqu’à Douvres mais fut victime d’une paralysie partielle lors du voyage et se retira ensuite de sa carrière de comédienne et poétesse. Dans cette toile inachevée, Mary incarne Ariane, la princesse de Crète séduite puis abandonnée par Thésée sur l’île de Naxos. Le modèle évite tout contact visuel avec le spectateur, ce qui permet à Reynolds de diriger son regard dans la même direction que celui de l’actrice : vers l’horizon.

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Miss Nelly O’Brien, vers 1762 – 1764, huile sur toile, 126,3 x 101cm, Wallace Collection, Londres

Le mur voisin divulgue plusieurs portraits du même modèle qui démontrent la dextérité du peintre. Cet intriguant tableau où apparaît Nelly O’Brien et son chien se démarque par son intense jeu de clair-obscur. Les teintes de rouge employées pour dépeindre les joues de modèle et les variations de son jupon étaient composées au moyen de colorants constitués de cochenilles écrasées[2]. Ce type de pigment laqué s’est détérioré au fil des années.

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Mrs Abington dans le rôle de Miss Prue, 1771, huile sur toile, 76,8 x 63,8cm, Yale Centre for British Art

L’exposition s’achève sur le thème du « Personnage révélé » qui montre un Reynolds audacieux : l’artiste encourageait ses modèles à adopter tout un panel de rôles qui pouvaient dévoiler un aspect de leur personnalité qu’ils désiraient présenter au public. Mrs Abington, la star de la compagnie David Garrick[3], interprète non sans humour Miss Prue l’ingénue[4]. Cette actrice comique regarde directement le spectateur et l’interpelle à travers sa pose provocatrice.

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Autoportrait aux yeux dans l’ombre, 1748, huile sur toile, 63 x 74cm, National Gallery, Londres

Le projet de recherche Reynolds justifie-t-il l’allégation de la modernité de l’artiste ? Oui et non. A la lumière de cet événement qui se veut plus un accrochage temporaire plutôt qu’une exposition au sens propre du terme, le visiteur se rend compte que Reynolds percevait son œuvre en constante évolution, plutôt que réalisée au moyen d’un projet pré-établi, contestant ainsi l’idée reçue de la composition conçue comme un processus essentiellement psychologique[5]. Force est de constater que le portraitiste peint avec beaucoup plus d’aisance les femmes de la polite society.
On ne peut que déplorer l’âge moyen du public qui avoisine les 50 ans, laissant à penser que l’œuvre de Reynolds ne s’adresse malheureusement qu’au visiteur cultivé qui a suivi une formation d’histoire de l’art britannique. C’est peut-être dans ce domaine que la Wallace Collection a manqué son pari de démocratisation de l’art du 18ème siècle. Cependant, il faut reconnaître que ses organisateurs ont réalisé de surprenants efforts de vulgarisation pour rendre leurs explications techniques accessibles. L’aspect le plus émouvant de cet accrochage demeure sans aucun doute le travail remarquable des restaurateurs pour protéger des couleurs qui se sont estompées avec le temps.

Notes :
[1] Le terme de it girl est employé pour décrire une femme qui bénéficie d’une attention médiatique très importante, bien souvent de façon subite, et parfois temporaire, lié à un événement qui a marqué la vie de cette personne. Utilisé pour la première fois en 1927 dans le magazine féminin Cosmopolitain, l’expression désigne l’actrice Clara Bow qui fit son apparition dans le film muet hollywoodien It. Celle-ci revint à la mode dans les années 1990 pour qualifier des personnalités telles la top modèle Kate Moss ou encore la jet-setteuse Paris Hilton.
[2] Les cochenilles sont de petits insectes parasites originaires d’Afrique et d’Europe du Sud. Le rouge cochenille produit l’agent colorant du carmin, réputé pour sa toxicité et les allergies diverses qu’il peut provoquer.
[3] David Garrick (1717 – 1779) est un acteur, dramaturge et directeur de théâtre anglais qui eut beaucoup d’influence sur la mise en scène du 18ème.  Il acheta le Théâtre Royal de Drury Lane en 1742 qu’il dirigea pendant 29 ans
[4] Miss Prue est un des personnages secondaires de la pièce Amour pour amour écrite par William Congreve en 1695
[5] Dans son Traité de la peinture, Léonard de Vinci, l’un des maîtres favoris de Reynolds, affirme que la peinture est « chose mentale ».

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