Une histoire de l’art pictural médiéval : le cas de la fresque religieuse

A l’aube du milieu du Moyen Age anglais, marquée par l’invasion normande au XIème siècle, l’art figuratif des îles britanniques est largement influencé par le style pictural qui se développe dans les scriptoria d’un royaume désormais unifié. Le style qui prévaut est appelé « Ecole de Winchester ».  Avec l’invasion normande, nous assisterons à l’influence grandissante de l’art figuratif français jusqu’au XIVème siècle, et particulièrement dans le cas de la fresque. Celle-ci orne, depuis l’antiquité, les différents lieux publics. Au Moyen-Age, il s’agit principalement de l’église et des instances publiques comme le palais, le tribunal, et les demeures des élites. Un petit tour d’horizon donc sur la fresque en Angleterre au Moyen-Age.

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L’Annonciation et la Visitation, église d’Hardham, Sussex, XIIème siècle (crédits Anne Marshall)

Du romanesque au gothique (XI-XIIème siècles) :
A l’époque romane (romanesque en anglais), l’influence byzantine, héritée de l’art carolingien, continue d’être entretenue dans l’art figuratif européen jusqu’à l’arrivée à la fin du XIème siècle d’un nouveau style qu’on appela gothique. Ces anachronismes, inventés au XIXème siècle pour expliquer l’évolution de l’art occidental, restent cependant assez vagues pour définir la beauté et l’explosion de l’art figuratif à partir du XIIème siècle. Rien n’est barbare ou sauvage dans les fresques que je souhaite vous présenter aujourd’hui. A l’inverse ces fresques, dont si peu subsiste à présent, témoigne d’une incroyable sensibilité et de l’apprentissage au cours des siècles de l’observation de l’homme et de son monde pour culminer à un nouveau style à la Renaissance.

 

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Mise au tombeau, Cycle de la Passion, cathédrale de Winchester (chapelle du Saint-Sépulcre), vers 1200 (Britain express.com)

Aucun exemple n’est plus signifiant que les fresques de la cathédrale de Winchester, datées d’autour 1200. Il s’agit de l’ensemble le plus important conservé en Angleterre. Au XIIème siècle, Winchester est l’une des cathédrales les plus importantes d’Angleterre, considérée comme une des capitales du royaume. Parmi les fresques conservées, nous retrouvons celle présenté ci-dessus. Elle est située dans la chapelle du Saint-Sépulcre et présente un cycle de la Passion jusqu’à la Résurrection du Christ. Un autre ensemble est conservé dans la chapelle des Anges gardiens. Redécouvertes dans les années 1960, on y remarque notamment une magnifique descente de Croix du Christ accompagné de la mise au tombeau. L’œuvre témoigne d’une palette plus claire et d’une plus grande clarté. Le Christ Pantocrator s’éloigne des codes byzantins. Les modelés des corps sont adoucis, même si on conserve le tracé noir graphique des silhouettes. On retrouve aussi encore une vue de paysage (en haut à droite), qui se rapproche des mosaïques byzantines.

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Sainte Foi, prieuré d’Horsham (Norfolk), milieu du XIIIème siècle

L’explosion du gothique français en Angleterre et Matthias Parisensis (XIIIème siècle)
Depuis l’arrivée de Guillaume le Conquérant et surtout avec le règne de Henry II (r.1154-1189) et d’Aliénor d’Aquitaine, l’influence française n’a jamais été aussi présente dans l’art figuratif anglais. La fresque représente un sujet typique : le saint patronyme de l’église, ici Sainte Foi. Il s’agit d’une des saintes les plus représentées dans les églises d’Angleterre. On y retrouve la sophistication de la technique importée de France. Le dessin de la sainte y fut incisé sur le fond de plâtre blanc sur lequel on a posé des couches de glaçures sur secco* ainsi que les dorures. Il s’agit d’une des plus belles fresques conservées en Angleterre.

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Henry III, Matthieu Paris, v. 1250-1259, British Library (MS Royal 14 C VII)

Un demi-siècle plus tard, Matthew Paris, un des plus grands enlumineurs connus, travaille en Angleterre. Aussi appelé Matthias Parisensis, il est comme son nom l’indique, probablement venu de Paris. Il dirige alors le scriptorium de l’abbaye de Saint Albans, une des plus riches abbayes du royaume, forte d’un mécénat royal. Son style témoigne des innovations qui secouent la France lors de la période qu’on appelle la « Renaissance 1200 ». En 1245, Henry III (r.1216-1272) fonde l’Ecole de Westminster. Ecole de cour dont le modèle est repris des écoles de la cour française, on note donc de nombreux parallèles avec le style des fresques, mais aussi plus généralement dans tous les arts figuratifs, entre l’Angleterre et la France. Il en devient même difficile de distinguer une production de l’un ou l’autre royaume.

Late 13th century painting only re-discovered in the 1930s.
L’incrédulité de saint Thomas, transept sud (anc. Chapelle Saint-Blaise), Westminster Abbey (Londres), v. 1270-1300

En témoigne cette fresque conservée à Westminster Abbey à Londres. On y voit le Christ avec saint Thomas d’une part, et saint Christophe portant Jésus enfant. Redécouvertes en 1934, elles sont situées dans l’ancienne chapelle de Saint-Blaise. La fresque mesure 3m de haut. Ces deux saints étaient particulièrement appréciés par Henry III, probablement le commanditaire de ces fresques. Westminster Abbey est alors le lieu d’enterrement des rois anglais, l’équivalent de l’abbaye de Saint-Denis pour les rois français. Les modelés sont plus aboutis, les plis des drapés angulaires, le style plus maniéré, typique de ce que l’on retrouve à la même époque dans la sculpture des cathédrales françaises du XIIIème siècle. Ces mêmes caractéristiques sont attribuables aussi à l’enluminure d’Henry III (ci-dessus). Ce style se diffuse très rapidement dans toutes les provinces d’Angleterre, formant notamment une école dite « D’Est-Anglia ». Cette école se caractérise par un emploi important du turquoise, dit « verdigris ».

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Chœur de Saint-Mary-the-Virgin, Chalgrove (Oxfordshire), v. 1325-30 (Pictures of England.com).

Le vitrail et la fresque
A partir du XIIIème siècle, on note aussi une influence grandissante du vitrail dans l’art figuratif. Après une période d’expériences au cours du XIIème siècle, ce nouveau support explose avec le développement des façades-écran à la même époque. Ces murs de verre permettent ainsi le développement d’importants programmes figuratifs dans les églises qui accompagnent les fresques. Celles-ci perdent progressivement de leur cohérence au XIVème siècle au profit de thèmes novateurs comme les morales et les légendes apocryphes de la Vierge Marie. Parmi les grandes morales développées, on y retrouve les actions de grâce, les péchés capitaux, ou encore les conséquences de la médisance.  Le culte marial est en effet une des grandes nouveautés de la liturgie médiévale au XIVème siècle, en témoignent les nombreuses « Lady Chapel » édifiées lors de ce siècle, dédiées à la Vierge. Ci-dessus vous sont présentées les fresques de l’église Saint-Mary-the-Virgin à Chalgrove (Oxfordshire). Situées au niveau du chœur, il s’agit d’un des ensembles les plus impressionnants d’Angleterre. Il se développe sur trois murs et présente entre autre des scènes de la vie du Christ (Nord), la mort et l’Assomption de la Vierge (Sud), l’arbre de Jessé et le Jugement dernier (Sud-Ouest).

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Choeur de l’église de Hailes, Gloucestershire, 1ère moitié du XIVème siècle

Le XIVème siècle est aussi marqué par le développement de la commande laïque. Alors que jusqu’au XIIIème siècle, la famille royale mais surtout les archevêques et hauts personnages de l’Eglise commandaient les œuvres qui ornent les lieux de culte, la tendance s’inverse au tournant du XIVème siècle. Ainsi, on voit apparaitre d’importants programmes héraldiques dans les églises, témoignant de l’œuvre de tel comte, ou de la piété de tel duc, etc. La mise en page de ces armoiries sont similaires à ce que l’on peut trouver dans les manuscrits contemporains. Là encore, un des plus beaux exemples est un chœur, situé dans le Gloucestershire. Aussi appelé « Hailes programme » par la complexité de son décor, on y retrouve les symboles héraldiques de l’épouse d’Edouard I (r.1272-1307), Eléonore de Castille et de son père, le fondateur de l’église. Un décor similaire était situé dans l’abbaye, détruite sous la Réforme. Ce programme est accompagné entre autre de représentation de saints .

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Chapitre de Westminster Abbey, 1372-1404 (Wikipedia par Klaus D. Peter)

L’émergence des styles continentaux
Dès la deuxième moitié du XIVème siècle, et surtout au XVème siècle, un style similaire à toute l’Europe se diffuse du Nord de l’Italie aux Flandres. On parle de Gothique international. Les œuvres et les modèles se diffusent alors plus rapidement, permettant cette homogénéisation stylistique de l’art occidentale. En outre, de nombreux artistes étrangers commencent à se déplacer dans toute l’Europe afin de présenter leur art. Deux magnifiques fresques, situées dans Westminster Abbey, témoignent du raffinement de cette époque : la chapelle Saint-Stephen et le chapitre. Toutes deux témoignent de l’importance de l’influence italienne et flamande qui secoue l’art occidental, aussi bien en France qu’en Angleterre. Dans la chapelle Saint-Stephen, on y découvre les premières innovations italiennes avec les prémices de la perspective qui ne sera volontairement assimilée qu’à la fin du XVIème siècle. Dans le chapitre de l’abbaye, on retrouve des fresques encore plus spectaculaires, décrivant le Jugement dernier et l’Apocalypse. Ces fresques furent offertes par John de Northampton, moine à l’abbaye. La plupart des scènes sont situées dans les arcades aveugles. Chaque arcade présente quatre scènes de la Révélation de saint Jean. Les images sont accompagnées du texte du livre du saint apôtre, comme une sorte de bande dessinée expliquant au fidèle point par point les étapes de la fin du monde. Les fresques furent dernièrement restaurées dans les années 1980s après une première restauration en 1924.

La plupart des fresques présentées dans cet article furent récemment découvertes. En effet, sous l’effet des différentes réformes des XVI et XVIIème siècles, ces peintures furent toutes recouvertes de plâtre, en lien avec l’iconoclasme qui se développe à ces périodes. Ce n’est que récemment aussi que ces fresques font l’objet d’études plus approfondies, notamment celle d’Anne Marshall qui, entre 2000 et 2010 a publié un catalogue impressionnant de quasiment l’intégralité des fresques médiévales anglaises connues à ce jour. Il reste cependant à ce jour encore beaucoup de travail à faire dans ce domaine. En effet, à part les guides que certaines églises vendent au profit de la conservation de ces fresques, peu d’ouvrages sont encore dédiés à ce domaine.

Bibliographie :
CACHAUD Céline, Les débuts des arts du livre : du VII au Xème siècle, Un Art Anglais ? publié le 21 juillet 2013 : https://unartanglais.com/2013/07/21/les-debuts-des-arts-du-livre-du-viieme-au-xeme-siecle/
GRIMME, La peinture médiévale en Europe, Collection Histoire de l’Art, Payot, Paris
PARK David, Wall Painting, in Age of Chivalry, Binsk (ed.), catalogue d’exposition, Royal Academy, 1987
MARSHALL Anne, Medieval Wall Painting in the English Parish Church. A Developing catalogue : http://paintedchurch.org/
Fresques de l’église d’Hardham, Sussex : http://paintedchurch.org/hardanv.htm
Les fresques de Westminster Abbey : http://www.westminster-abbey.org/our-history/art/wall-paintings
Les fresques de l’église Saint Mary, Chalgrove (Oxfordshire) : http://www.chalgrovechurch.org/stmarys_wallpaintings.html

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