Watteau à Londres

Vendredi dernier marquait l’anniversaire de la naissance d’un des plus grands peintres français du XVIIIème siècle, j’ai nommé Antoine Watteau. Né en 1684, l’artiste, protégé par les grands mécènes de son temps. Atteint de tuberculose (consumption en anglais), il réalise un séjour à Londres peu de temps avant de mourir. Il arrive à la fin de l’année 1719 pour être de retour en France le 21 août 1720. De ces quelques mois en Angleterre, on n’a que peu de connaissance et seulement quatre œuvres sont confirmées de cette période. Tentons donc de comprendre pourquoi Watteau, comme tant d’autres artistes français depuis la fin du XVIIème siècle, a tenté l’aventure londonienne.

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Antoine Watteau par Rosalba Carriera, 1721, pastel sur papier, 55x43cm, museo civico Luigi Bailo (Treviso)
Des raisons obscures

Les raisons de ce départ restent encore mystérieuses et sont l’objet de nombreuses hypothèses. D’une part, la question du départ à Londres et non pas en Italie souleva de nombreuses questions. En effet, Londres n’était pas encore le lieu de séjour d’artistes comme elle le sera un siècle plus tard avec le mouvement romantique. L’Italie attire bien plus les artistes français, et Watteau ne fit pas exception. Pourtant Londres sera son seul voyage hors-France. Des raisons de santé furent alors évoquées, comme le confirme son passage chez le docteur Richard Mead dont nous reparlerons plus tard. Ce dernier, spécialisé dans les maladies infectieuses attira sans doute l’artiste. Watteau cherchait sans doute à prolonger sa vie voire s’entretenir des dernières avancées médicales qui pourraient le guérir. L’autre raison fut plus économique. Bien que très couru en France, Watteau se rendit sans doute compte aussi de la popularité des artistes français Outre-Manche. Il tenta donc l’aventure, attiré par Londres et ses opportunités.

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Heureux âge ! L’Âge d’or…, v.1716-20, huile sur bois, Kimbell Art Museum (Fort Worth, Texas)
Des rencontres

Arrivé à Londres, Watteau rencontra de nombreux artistes. En effet, depuis la révocation de l’Edit de Nantes en 1684, une grande part de la population française protestante s’installa en Angleterre et dans les Pays-Bas. Parmi ces émigrés, on retrouve une importante communauté d’artistes. Ainsi, Watteau rencontra de nombreux graveurs français, importants en Angleterre depuis le XVIème siècle. Parmi eux, on compte Bernard Baron, Claude Dubosc ou encore Philippe Mercier, peintre allemand d’une famille de Huguenots. Ce dernier, portraitiste de talent et peintre de scènes de genre, est le contemporain de William Hogarth. D’ailleurs, de nombreux chercheurs s’affrontent sur le cas de l’invention de la « conversation piece ». Ce type de peinture met en scène plusieurs personnes qui ne regardent pas le spectateur et qui « conversent » ensemble. Une relation d’émulation semble être née de cette rencontre, comme le confirme cette œuvre de Mercier dite « L’Escamoteur ». Conservée au musée du Louvre, il s’agit d’une conversation qui rappelle cependant le style d’Antoine Watteau. L’œuvre fut même considérée comme une de l’artiste

 « Il fut occupé pendant le séjour qu’il fit en Angleterre, ses ouvrages y étaient courus et bien payés. » Edme-François Gersaint, marchand d’art

Watteau devait aussi probablement fréquenter la taverne de l’Old Slaughters, lieu de rencontre des artistes de Londres que fréquentait entre autre la troupe des comédiens français. Parmi les nombreuses connaissances qu’il put faire au final, certaines furent décisives. Ainsi, Claude Dubosc, graveur, réalisa les gravures des quatre œuvres de Watteau qui étaient alors conservées en Angleterre pour le recueil Julienne. Ce recueil, réalisé en grande partie par Jean de Julienne, un des plus grands mécènes d’Antoine Watteau, recense toutes les œuvres réalisées par l’artiste. Cette entreprise fut organisée un an après la mort de l’artiste. Plus qu’un hommage à l’artiste, elle semble plutôt être le fruit d’une rivalité du mécène avec Pierre Crozat, aussi mécène de Watteau. Ce dernier réalisa le recueil des collections du Roi et du Régent. Dans ce contexte, Philipe Mercier grava lui aussi dix peintures de Watteau pour ce recueil. Elles ne furent cependant pas choisies.

(c) The Foundling Museum; Supplied by The Public Catalogue Foundation
Portrait de Richard Mead, Allan Ramsay, 1747, Foundling Museum
La commande de Richard Mead

Une des raisons, comme expliquées plus haut, du départ de Watteau pour Londres fut la rencontre avec le médecin Richard Mead (1673-1754). Il était à la fois médecin, philosophe, écrivain et francophile. Il devient en 1727 le médecin de la famille royale. En 1719, il accueille un Watteau malade et lui commande deux œuvres. La collection du médecin est déjà alors très prisée. Elle est présentée dans sa galerie de Great Ormond Street. Outre les peintures, il collectionnait aussi la sculpture antique, les manuscrits anciens et tenait aussi un cabinet de curiosités. Sa maison devint la base de l’hôpital de Great Ormond Street, spécialisé pour les enfants (l’équivalent de l’hôpital Necker à Paris).

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Les comédiens italiens, 1720, huile sur toile, 64x76cm, National Gallery of Art (Washington)

Cette première œuvre commandée par Mead est un classique dans la carrière de Watteau. Le théâtre est un fil conducteur pour comprendre l’œuvre de Watteau. Au moment où ce dernier est à Londres, la troupe de la Commedia dell’Arte, exilée à la suite de la fermeture du théâtre à la fin du règne de Louis XIV, est installée à Londres. Une étude préparatoire, conservée au British Museum, est datée d’avant le séjour de Watteau à Londres, ce qui confirme la réalisation d’un sujet habituel, maitrisé.

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L’amour paisible (disparu), gravé par Bernard Baron d’après Watteau, BNF

La deuxième œuvre est disparue, mais une autre peinture au même nom semble reprendre une partie des éléments de l’œuvre originelle. L’œuvre est composée de trois groupes de personnes, un couple qui s’en va, un couple assis au premier plan avec l’homme jouant de la musique et deux femmes dans le coin. A l’inverse d’autres œuvres, l’atmosphère est plus calme, notamment par le nombre réduit de personnages représentés.

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La réunion de plein air, 1718-1719, Gemaldegalerie (Dresde)
Un bilan en demi-teinte

D’autres œuvres sont supposées de cette période : La fête d’Amour, aujourd’hui conservée à Dresde, datée de 1719 pourrait avoir été terminée à Londres. La danse, située au début de l’article, était de format ovale au départ. Un élève ou suiveur dut agrandir l’œuvre. Il s’agit d’une fête galante, genre inventé par Watteau, avec des enfants. La jeune adolescente porte une robe à l’anglaise, ce qui pourrait supposer une production londonienne de l’artiste. Une autre œuvre supposée de cette période est « Heureux âge ! L’âge d’or », conservée au Kimbell Art Museum aux Etats-Unis. Cette œuvre est proche d’une œuvre d’un famille d’artistes français du début du XVIIème siècle, les Le Nain, pourtant, elle semble aussi être attribuée à cette période. Enfin, Pierrot, chef d’œuvre du peintre conservée au musée du Louvre, pourrait aussi être aussi une œuvre réalisée entre Londres et Paris, datée entre 1717 et 1721.

« [Il] arriva à Londres, y travailla mais s’y déplut bientôt, par la triste vie qu’étant étranger, sans parler ni entendre la langue, il y menait nécessairement. » Le comte de Caylus, amateur d’art

Le bilan est donc en demi-teinte. Watteau dut comprendre de Mead que sa maladie n’avait pas de remède pour le moment. Son père venant de mourir le xxx, il rentra en France. Bien que Gersaint semble nous dire que l’artiste avait pas mal de succès, ce dernier ne fut pas suffisant. L’artiste aura un public en Angleterre pendant tout le XVIIIème siècle jusqu’à l’avènement du style néoclassique et de l’ère romantique.

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Antoine Watteau par Rosalba Carriera, 1721, pastel sur papier, 55x43cm, museo civico Luigi Bailo (Treviso)
Des Français à Londres : une tendance du moment

Depuis déjà plusieurs décennies, les artistes français ont le vent en poupe en Angleterre. La mode est à la francophilie. Les mécènes anglais sont bien présents et passent de nombreuses commandes aux artistes français. Celles-ci sont cependant passées par message et envoyées par bateau. Les artistes français comme Charles de la Fosse sont à la mode. Lord Montagu l’emploie même en 1689 pour redécorer sa maison. Parmi les artistes à effectuer le séjour en Angleterre, on compte le portraitiste Nicolas de Largillière en 1675-79, Nicolas de Dorigny en 1711 ou encore Alexis-Simon Belle en 1717. Nicolas de Largillière est notamment assez intéressant puisqu’il fut remarqué par Charles II puis par Jacques II à son retour en 1685.

Watteau n’est donc pas le seul artiste français à être parti en France. Une partie des grands artistes français de la fin du XVIIe / début du XVIIIe siècle tentent l’expérience en Angleterre. Pourtant, l’art britannique n’est pas encore formé. Ce sont donc les mécènes royaux et des grandes familles britanniques qui attirèrent les artistes. En effet, il faut attendre encore 1768 pour qu’une Académie royale soit fondée. Cette dernière le sera d’ailleurs sur le modèle français. Cette francophilie sera largement critiqué alors qu’à cette même époque se développe l’art de vivre à l’anglaise avec la démocratisation de la consommation du thé, le développement de la porcelaine anglaise et des styles décoratifs à l’instigation de William Kent et des frères Adam. Mais ceci est une autre histoire…

Bibliographie :
Watteau 1684-1721, catalogue d’exposition, RMN-Grand Palais, 1984
GLORIEUX Guillaume, Watteau, Citadelles & Mazenod, 2011
Biographie d’Antoine Watteau
Jean de Jullienne (1686-1766), Encyclopedia Universalis
L’escamoteur de Philippe Mercier, musée du Louvre

Pour en savoir plus :
The Generous Georgian : Dr Richard Mead, exposition de Foundling Museum, 2014-2015

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