Francis Haskell (1928-2000), un historien hors du commun

Par Céline Cachaud

La première fois que j’ai entendu son nom fut pendant le sacro-saint cours d’Histoire des Collections de l’Ecole du Louvre il y a maintenant cinq ans. Tout au long de mon parcours universitaire, j’ai toujours voulu le lire. Ayant un temps limité, je ne l’ai cependant jamais trouvé. Pourtant sa bibliographie est tellement importante, à la fois en nombre d’ouvrages et de collaborations qu’en influence sur l’histoire des collections et la pratique muséale dans le monde. Alors qu’en septembre dernier, je lisais un article retraçant sa vie et son influence sur le monde des musées, je me suis dit qu’à l’occasion de l’anniversaire de sa disparition, le 18 janvier 2000, il fallait parler de lui et de son œuvre.

NPG P816; Francis James Herbert Haskell by Lord Snowdon
Portrait Francis Haskell par Lord Snowdon, 16 juin 1966, National Portrait Gallery (NPG P816)

Francis Haskell, une vie
Francis James Herbert Haskell est né à Londres le 7 avril 1928. Après une scolarité dans la prestigieuse école d’Eton et au King’s College de Cambridge, il est finalement diplômé en 1952 en Histoire avec les honneurs sous la direction de Nikolaus Pevsner, un des plus grands historiens de l’art du XXe siècle. Il commence à enseigner deux ans plus tard et devient professeur à Oxford en 1967. Entre temps, il soutient en 1955 sa thèse sur le « style jésuite », un terme employé dans l’historiographie allemande. Il en profite pour étudier les rouages du mécénat en Italie (principalement à Rome et Venise). Elle sera publiée en 1963 et traduite en français en 1991.

Il consacre alors les recherches vers l’art académique du XIXe siècle, un domaine largement négligé. Ce domaine de recherche l’amène à réfléchir sur la question du goût : comment une œuvre commandée par l’Etat alors et/ou largement admirée au Salon officiel devient oubliée un siècle plus tard. Il en publie un ouvrage publié en 1981 et traduit en français sous le titre La norme et le caprice. Il se retire de l’enseignement en 1995 puis meurt à Londres cinq ans plus tard des suites d’un cancer. Il laisse derrière lui un travail académique de grande ampleur ainsi qu’une imposante bibliothèque personnelle.

Haskell épousa Larissa Salmina en 1965, historienne d’art russe spécialiste de l’art vénitien et conservatrice.

« One of the most original art historians of the 20th century, »
Nicholas Penny

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La Norme et le Caprice, page de couverture

Francis Haskell, une œuvre
Historien avant d’être spécialisé dans l’art et notamment les collections, l’approche de Francis Haskell déroute par rapport aux historiens de l’art contemporains comme John-Pope Henessy ou encore Sir Roy Strong. En outre, il faut noter qu’il ne travailla pas directement pour les musées et proposa donc des études dans sa plus pure version académique, probablement dûe à sa formation par des professeurs issus du courant dit « esthétique », dont l’une des plus grandes figures est le critique John Ruskin[1]. Il se refuse à faire des attributions au profit d’une étude à partir des sources non-visuelles comme les archives principalement. Il fait d’ailleurs partie de ces historiens qui développeront cette pratique de l’étude de l’archive pour l’histoire de l’art.

Son influence sur la pratique muséale est immense, notamment à partir de son travail sur l’Histoire des Collections. Il s’agit aujourd’hui d’ailleurs d’un domaine d’étude en plein développement à Oxford aujourd’hui. La méthodologie de Haskell fut de comprendre les facteurs politiques, économiques et culturels qui amenèrent au développement d’un goût pour un certain style artistique ou un certain type d’œuvre, permettant ainsi de relativiser sur la question du jugement esthétique. Par ce biais, il développe aussi un courant de l’histoire de l’art dite « sociale » dont sa thèse est une des premières études. On peut ainsi résumer l’idée que l’historien développera tout au long de sa carrière :

« la liberté de l’artiste comme celle du spectateur ou du « consommateur » de l’œuvre est toujours limitée. Si l’artiste d’autrefois était tributaire de la commande, le spectateur est influencé dans ses goûts par des conventions dont il n’a pas toujours lui-même conscience. [2] »

Francis Haskell va recevoir tout au long de sa carrière de nombreuses récompenses et honneurs, dont le prix Mitchell dans les années 1970 pour ses conférences à New-York, surnommées « Wrightman » qui sont rassemblées dans son ouvrage La Norme et le Caprice.

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Galerie de vues de la Rome Moderne, Giovanni Paolo Pannini, 1759, huile sur toile, 2,31×3,03m, musée du Louvre (R.F.1944-22)

Francis Haskell aujourd’hui
L’année dernière, on célébrait les quinze ans de sa disparition. A cette occasion de nombreuses publications posthumes et colloques furent organisés. A noter particulièrement est le colloque qui s’est tenu en octobre dernier, organisé par Tom Stammers, professeur d’histoire à l’université de Durham[3] et intéressé par l’histoire des collections. Ce colloque avait pour but de revoir l’évolution de la recherche depuis l’ouvrage fondateur de Francis Haskell Rediscoveries in Art. L’étude de Haskell proposait un état des lieux du goût et de la collection entre 1770 et 1870 en Angleterre et en France. L’auteur y développait aussi les pratiques de présentation des œuvres à l’époque.  Pour ce colloque participent des historiens de toute l’Europe, ce qui confirme l’influence de Haskell sur toute une génération d’historiens. J’espère que les actes seront publiés prochainement.

D’un point de vue des publications, plusieurs ouvrages furent publiées à titre posthume. Le premier, publié en 2013 traite des collections de Charles Ier et de leur dispersion sous la Révolution jacobéenne[4]. L’ouvrage réunit une partie des dernières conférences (lectures en anglais) de l’historien donna juste avant sa retraite en 1995. Son ouvrage Taste and the Antique[5] fut aussi ré-édité par un de ses élèves, Nicholas Penny.

 

Si vous êtes étudiant à l’Ecole du Louvre, vous savez que Haskell, c’est la Bible et aujourd’hui je regrette de ne pas avoir pris le temps de feuilleter ses ouvrages. Son influence sur l’étude de l’histoire du collectionnisme et la compréhension de l’art du XIXe siècle est capitale pour les historiens de l’art moderne. Alors cette année, parmi les nouvelles et (trop) nombreuses résolutions figure ce désir : lire la thèse[6] de Francis Haskell.

 

Bibliographie sélective de Francis Haskell :
La Norme et le Caprice : redécouvertes en art : aspects du goût et de la collection en France et en Angleterre, 1789-1914, trad. de l’anglais par Robert Fohr, Paris, Flammarion, 1986
Mécènes et Peintres : l’art et la société au temps du baroque italien, trad. de l’anglais par Fabienne Durand-Bogaert, Andrée Lyotard-May et Louis Evrard, Paris, Gallimard, 1991
L’Historien et les Images, trad. de l’anglais par Alain Tachet et Louis Évrard, Paris, Gallimard
L’amateur d’art, Paris, le Livre de Poche Références, 1997
Le Musée éphémère : les maîtres anciens et l’essor des expositions, trad. de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Gallimard, 2002

Bibliographie de l’article :
« Haskell Francis », Dictionary of Art Historians, lu le 16 janvier 2016 : https://dictionaryofarthistorians.org/haskellf.htm
STAMMERS Tom, « Francis Haskell and Art in the Archives », History of Art at Oxford University, publié le 19 août 2015 : https://oxfordarthist.wordpress.com/2015/08/19/francis-haskell-and-art-in-the-archives/
—, « The Historian’s Art Historian », Apollo Magazine, vol. CLXXXII, n°634, septembre 2015
WHITE Christopher, « Francis Haskell. Obituary », The Guardian, 21 janvier 2000 : http://www.theguardian.com/news/2000/jan/21/guardianobituaries3
A Revolution in Taste : Francis Haskell’s 19th Century : http://revolutionintaste.ashmus.ox.ac.uk

 

Notes :
[1] John Ruskin, critique d’art du XIXe siècle.
[2] Francis Haskell, Encyclopaedia Universalis : http://www.universalis.fr/encyclopedie/francis-haskell/
[3] https://www.dur.ac.uk/history/staff/profiles/?id=11210
[4] The King’s pictures : the formation and dispersal of the collections of Charles I. and his courtiers, Introduction de Karen Serres et avant-propos de Nicholas Penny, 2013
[5] L’ouvrage a été traduit en français en 1988 sous le titre Pour l’amour de l’antique : la statuaire gréco-romaine et le goût européen : 1500-1900. Il a été publié avec la collaboration de Nicholas Penny qui le ré-édita en 2013.
[6] HASKELL Francis, Mécènes et Peintres

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