Les dessins anglais de Géricault à l’ENSBA

Il y a quelques mois, alors encore à l’Ecole du Louvre, je découvrais l’oeuvre de Théodore Géricault, sa période londonienne et surtout le sublime Derby d’Epsom, aujourd’hui exposé au musée du Louvre. Aujourd’hui, je reviens sur ce sujet pour lequel j’avais alors pris d’extensives notes pour en donner une vision différente. En me baladant sur le site Cat’z Arts, base de données des oeuvres de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, je découvre la genèse de cette période londonienne qui s’avère être une des plus prolifiques. On y découvre des dessins de toutes sortes, témoins des différentes passions de l’artiste et de la vision qu’il avait des habitants d’Outre-Manche.

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Jockey anglais, 1820, lithographie, ENSBA (Est 445)

La première raison évoquée pour expliquer se séjour à Londres sont d’ordre financier. En 1818 est exposé au Salon du Louvre son Radeau de la Méduse où il est mal reçu. On lui colle une étiquette politique. A cela se rajoute un scandale avec sa tante qui le touche au même moment. Géricault a donc besoin de s’éloigner du cercle de la critique parisienne. En 1819, il rencontre William Bullock (v.1773-1849), qualifié de « flamboyant showman » par Lee Johnson. Antiquaire et naturaliste, voyageur, il propose à l’artiste d’exposer son Radeau à Londres dans l’Egyptian Hall (Picadilly Circus). Géricault arrive avec le graveur Charlet avant le 23 avril 1820 ; l’exposition ouvre le 12 juin suivant. Elle est proposée comme un loisir populaire avec de nombreuses annonces dans les journaux, une entrée à 1 shilling environ et la possibilité d’acheter une gravure en souvenir. L’exposition va attirer beaucoup de monde, environ 30.000 personnes. Il s’agit aussi d’un succès financier, Géricault récupérant un tiers des profits soit près de 20.000 francs. L’oeuvre part ensuite avec Bullock à la Rotunda de Dublin  à partir du 5 février ; elle est mal reçue cependant. L’idée de la faire voyager en Ecosse a aussi été proposée mais probablement jamais organisé.

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Factionnaire et Life-Guard, sanguine et mine de plomb, ENSBA (EBA 990)

L’exposition à Londres attire la critique londonienne et les aristocrates ; des visites privées sont organisées jusqu’au 30 décembre. Malheureusement peu de sources en France nous renseignent sur ce séjour, à part quelques lettres de Géricault, aujourd’hui publiées. Des informations supplémentaires sont cependant à trouver en Angleterre. W.T. Whitley par exemple indique que l’artiste a été convié à un dîner à la Royal Academy en 1821, sur invitation du président de l’Académie, sir Thomas Lawrence. On peut donc affirmer que cette année 1820 fut un grand succès.

« L’école anglaise ne se distingue véritablement pas par des sujets de paysage, de marine et de genre »
(lettre à Dedreux-Dorcy, de Londres, le 23 avril 1820)

C’est véritablement à Londres que s’exprime l’amour de Géricault pour le cheval. Cavalier émérite, l’artiste s’était déjà depuis plusieurs années montré comme un formidable peintre de chevaux. On se rappellera notamment les nombreux portraits de chevaux qu’il réalise au cours de sa carrière, dont quelques uns sont conservés au musée du Louvre. Cette tradition de représenter le cheval est une tendance typiquement britannique dont George Stubbs (1724-1806) fut certainement le plus grand représentant. Cette passion pour le cheval, Géricault l’emporte avec lui à Rome où il réalise une petite toile : la course des chevaux libres (1817, musée du Louvre ; musée des Beaux-Arts de Lille), tradition romaine et sujet typique réalisé par les artistes présents à Rome.

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Course de chevaux anglais, mine de plomb, 19,6×27,5cm, ENSBA (EBA 995)

En Angleterre, cette passion pour le cheval explose à travers de nombreux dessins et des lithographies mettant en scène la relation entre l’homme et le cheval. Depuis un siècle, les collectionneurs anglais font peindre des portraits de leurs montures et achètent des estampes dites « sportives » représentant des jockeys notamment. Les Anglais se réunissent régulièrement à Newmarket ou encore à Ascot pour les plus guindés. Ces lieux ont certainement été une source d’inspiration au peintre. Ce dessin ci-contre est à associer avec l’un des chefs d’oeuvre de Géricault, le Derby d’Epsom en 1821 (musée du Louvre), réalisé aussi à Londres. Ce dessin reprend notamment le saut du cheval qu’on retrouve sur la peinture,  moment où le cheval est en l’air. Moment fugace, il a été reproché à Géricault de l’avoir inventé. Il est confirmé grâce à la chronophotographie à la fin du siècle.

« Je ne m’amuse pas du tout, et ma vie est absolument celle que je mène à Paris, travaillant beaucoup dans ma chambre et rôdant ensuite pour me délasser dans les rues où il y a toujours un mouvement, et une variété si grande que je suis sûr que vous n’en sortiriez pas. »
(lettre à Dedreux-Dorcy, de Londres, le 12 février 1821).

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Physionomies londoniennes, mine de plomb, 1820, 22,3×28,7, ENSBA (EBA 1007)

A Londres, Géricault se balade dans les rues londoniennes où il croque rapidement les passants. Ces « physionomies londoniennes » s’assemblent sur une feuille recto-verso de l’ENSBA. Kl. Berger les qualifie de  « « têtes de caractère » et de « « caricature » ». Ce rapprochement avec le domaine de la caricature n’est pas fortuit puisque Géricault a déjà expérimenté ce genre à travers des dessins conservés dans un carnet dit Zoubaloff (musée du Louvre). Ces dessins semblent être des exercices afin de s’inspirer plus que des dessins en soi. Ils s’accumulent sur des feuilles et s’entrecroisent : des orientaux, des Londoniens et des autoportraits. Ces derniers semblent avoir été reconnus sur le verso à gauche (dessin de droite). Le premier montre l’artiste avec un mouchoir sur la tête, et le second est situé en dessous. Ces « têtes de caractère » montrent une influence importante de la caricature anglaise, notamment Hogarth, père de la caricature  en Angleterre.

« Je travaille et lithographie à force. Me voilà voué pour quelque temps à ce genre, étant tout neuf à Londres, y a une vogue inconcevable »
(lettre à Dedreux-Dorcy, de Londres, le 12 février 1821)

Cette art de la caricature atteint son apogée avec l’invention de la lithographie. Très fameux en France  et en Italie depuis la fin du XVIIIe siècle, cet art est en plein développement en Angleterre au moment où Géricault se trouve à Londres. Ce travail de lithographe change la manière de l’artiste : « il est absorbé par la finesse tonale et l’effet atmosphérique ».

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Joueur de cornemuse (Cavaliers et amazones au verso), mine de plombe et lavis d’encre de chine, 21,9×15,2cm, ENSBA (EBA 1005)

En 1821, il réalise une série de 13 planches rassemblées sous le titre Various Subjects Drawn from Life and on Stone, surnommée Suite anglaise en France. Ces lithographies sont imprimées chez Charles Hullmandel (1789-1850), un des grands imprimeurs de Londres, et vendues chez les éditeurs Rodwell & Martin. Géricault connait Hullmandel depuis leur collaboration pour la gravure du Radeau de la Méduse. Il travaille avec l’imprimeur sur cette série publiée entre janvier et mai 1821. L’édition de cette série est malheureusement un échec financier. Les Londoniens préfèrent alors des sujets moins sérieux. En effet, on y note l’influence de la société nouvellement industrialisée sur l’artiste : s’y alternent chevaux et miséreux de Londres. Les planches ont été classées par Alexander Mishory : 9 des 12 planches représentent des chevaux et ses liens avec l’homme (travail, armée, sport, etc.), et montre là encore la place prépondérante de l’animal dans la vie de l’homme. Les 3 autres traitent de la misère avec le joueur de cornemuse et la femme paralytique notamment. Ces dessins montrent aussi une influence de Bartolomeo Pinelli (1781-1835), lithographe italien dont les oeuvres sont publiées en couleurs par Hullmandel dès 1820, et connues par Géricault depuis au moins une décennie. Par sa technique et les sujets qu’il traite, Géricault est considéré comme un précurseur du réalisme. Il dessine des scènes du quotidien sans idéalisation. L’échec financier s’explique aussi par cette manière étrangère encore trop perceptible, notamment dans l’influence italienne.  Ce goût du réalisme n’atteindra l’Angleterre qu’avec Charles Dickens que le peintre précède de 20 ans.

« Il ne manquait qu’une chose à votre talent, c’était d’être trempé à l’école anglaise (…) L’Exposition qui vient de s’ouvrir m’a plus confirmé encore qu’ici seulement  on connait ou l’ont sent la couleur et l’effet. Vous ne pouvez pas vous faire une idée des beaux portraits de cette année et d’un grand nombre de paysages et de tableaux de genre […]. Je faisais […] le voeu de voir placés dans notre musée une quantité de tableaux que j’avais sous les yeux. [..] Je ne crains pas que vous me taxiez d’anglomanie. Vous savez comme moi ce que nous avons de bon et ce qui nous manque. »
Lettre à Horace Vernet, Londres, 1er mai [1821]

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Cheval tirant un chariot (verso), mine de plomb, 22,4×15,8cm, ENSBA (EBA 998)

Géricault rentre à Paris après le 5 mai 1821, probablement au cours de l’été, blessé suite à une chute à cheval. Si le Radeau de la Méduse est un des plus grands chefs d’oeuvre de ce qu’on appelle le Romantisme, son style et son inspiration changent radicalement après ce séjour. Affaibli, il réalise une dernière série sur les monomanes avant de s’éteindre en 1824. « Géricault s’intéressa de près à l’art anglais, en particulier à des peintres comme Constable et David Wilkie » et de là peut s’expliquer ce virement vers un style réaliste dont il est le précurseur, 30 ans avant Courbet. Le peintre avait déjà été influencé par l’art anglais du XVIIIe siècle, à travers les scènes narratives du sculpteur Flaxman et des compositions tirées du mythe d’Ossian qui se diffusent largement en France à cette même époque. Les Anglais ont la côte au lendemain de l’Empire, alors que les Salons de 1824 et 1827 récompensent les peintres Anglais : Constable, Parkes-Bonington. Géricault s’est beaucoup inspiré de cette atmosphère londonienne pour en offrir une vision avant-gardiste. Il y aurait encore tellement de choses à raconter sur cette période qui, à mon sens, est capitale pour comprendre la dernière phase de l’artiste. Il y a là encore, beaucoup de choses à faire !

BIBLIOGRAPHIE :
Source imprimée :
GERICAULT Théodore, Propos sur l’art et quelques lettres, La Rochelle, Rumeur des Ages, 2006

Etudes et catalogues :
BRUGEROLLES Emmanuelle (dir.), Les dessins de la collection Armand-Valton, la donation d’un grand collectionneur du XIX° siècle à l’Ecole des Beaux-Arts, catalogue d’exposition, Paris, Ecole nationale supérieur des Beaux-Arts, 1984
JOHNSON Lee, « The Raft of the Medusa in Great Britain », The Burlington Magazine, vol. XCVI, n°617, Londres, août 1954, p249-254
LODGE Suzanne, « Gericault in England », The Burlington Magazine, vol. CVII, n°753, Londres, décembre 1965, p616-627
MISHORY Alexander, « Le « reportage » réaliste d’un observateur objectif : la suite anglaise de Théodore Géricault », in Géricault. Dessins et estampes des collections de l’Ecole des Beaux-Arts. catalogue d’exposition, Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts, du 25 novembre 1997 au 25 janvier 1998) et Cambridge Fitzwilliam Museum, Paris, Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts, Emmanuelle Brugerolles (dir.), 1997
SIMON Robert, « L’Angleterre », in Géricault. Dessins et estampes des collections de l’Ecole des Beaux-Arts. catalogue d’exposition, Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts (du 25 novembre 1997 au 25 janvier 1998) et Cambridge Fitzwilliam Museum, Paris, Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts, Emmanuelle Brugerolles (dir.), 1997
ZERNER Henri, Géricault, Poitiers, Editions Carré, coll. Arts et Esthétique, 1997 (4e édition)

Pour aller plus loin :
SAGNE Jean, Géricault, Biographie, Fayard.
Géricault,  Rétrospective du Grand Palais, 1991-1992, éd. Musée Nationaux.

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