Lancelot « Capability » Brown : les 300 ans

2016 a été une année très chargée en anniversaires outre-Manche mais l’un d’entre eux est passé inaperçu en France. Pourtant, l’objet de notre billet aujourd’hui est probablement l’un des acteurs majeurs de l’art de vivre à l’anglaise à travers l’une de ses composantes majeures : le jardin. Qui était Capability Brown ? Que faut-il retenir aujourd’hui de l’art du jardin au XVIIIe siècle ? Partons ensemble à la découverte de ce personnage aussi mystérieux
Le jardin anglais avant Capability 
Le jardin est un élément essentiel de la demeure britannique. Élément d’agrément, de loisir mais surtout de survie, où les paysans faisaient pousser leur potager, il se développe particulièrement dans les îles britanniques où le climat lui est particulièrement favorable. Au début du XVIIIe siècle, ce jardin est sensiblement influencé par l’art français de Le Vau entre autre, architecte paysagiste des jardins de Vaux-le-Vicomte et de Versailles. Cependant, cette influence tend à se réduire au profit d’éléments plus naturalistes, plus libres, que l’aspect structurel du jardin à la française de permet pas. Ces jardins sont entre autre inspirés des pastorales, en vogue sur le continent mais qui n’eurent pas vraiment de succès en Angleterre.
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Le plaisir pastoral, Antoine Watteau, v. 1714-16, huile sur toile, 31×44 cm, musée Condé (Chantilly). Crédits : Domaine de Chantilly – Institut de France

Deux noms sont à retenir pour la première moitié du XVIIIe siècle : Charles Bridgeman (1690-1738) et William Kent (v. 1685-1748). Tous deux architectes et « paysagistes », s’il est permis d’employer cet anachronisme, ils furent à l’origine du développement de ce qu’on appellera le jardin à l’anglaise et qui trouvera ses codes à la toute fin du siècle. Parmi les grands projets de cette période, il est à noter le jardin de Chiswick, dont les plans furent réalisés par William Kent. On parle de jardin « naturel » avec l’abandon progressif des parterres au profit d’éléments plus naturalistes. Les différents espaces du parcs sont cependant encore bien délimités comme le montre cette gravure du parc.

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Plan et vue du domaine de Chiswick, John Rocque, 1736, Bibliothèque nationale de France. Crédits Gallica – BnF

Les premiers éléments sont donc présents pour voir éclore le talent d’une nouvelle génération de jardiniers. En effet, jusqu’à présent, les jardiniers étaient aussi architectes, ce que ne sera pas Lancelot Brown.

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Sir Lancelot « Capability » Brown, Nathaniel Dance, v. 1773, huile sur toile, National Portrait Gallery. Crédits : National Portrait Gallery – London
Sir Capability Brown : un homme
Sir Lancelot « Capability » Brown est baptisé le 30 août 1716 dans le Northumberland. Il débute en tant qu’apprenti au jardin du manoir de Kirkharle, son village de naissance, où travaillent ses deux parents. À 23 ans, il quitte son village pour le Lincolnshire puis à Kiddington Hall dans l’Oxfordshire où il reçoit sa première commande.
Rapidement, il est repéré par Lord Cobham qui emploie alors William Kent pour sa résidence à Stowe (Buckinghamshire). Brown y parfait sa formation en travaillant sous ses ordres. En 1742, alors âgé de 26 ans, il devient le jardinier-en-chef.
Les innovations stylistiques qu’il met en place attirent une nouvelle clientèle. Son salaire annuel passe de £25 à £3.500 (£3.500 à £740.000 aujourd’hui). 1764 est l’année de la consécration : il devient le jardinier-en-chef d’Hampton Court, au service de Georges III. Il meurt à Londres le 6 février 1783.
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La grande vigne d’Hmapton Court, plantée par Capability Brown en 1768. Crédits Historic Royal Palaces
Un apport indéniable au paysagisme britannique
Au cours de sa longue carrière, Capability Brown dessina plus de 170 jardins, dont une grande partie sont encore en place aujourd’hui. Les plus grandes résidences aristocratiques présentent un jardin réalisé par Brown : Blenheim Palace, Warwick Castle, ou encore Harewood House, etc. Mais qu’est ce que le paysage dit « brownien » ?
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Vue de Blenheim Palace et du park depuis le lac de la Reine, Blenheim Palace. Crédits Blenheim Palace
Brown invente le jardin qui sera le précurseur du jardin à l’anglaise, un paysage aux antipodes du jardin compartimenté qui a cour depuis le Moyen Âge et qui atteint son apothéose avec le jardin à la française. Ce type de jardin semble symboliser la domination que l’homme souhaite atteindre sur toute chose et notamment sur la nature, par trop souvent imprévisible. Cette notion est largement critiquée au XVIIIe siècle. Ce concept où la nature reprend une place centrale dans la vision philosophique est centrale alors, traité par Alexander Pope en Angleterre, ou encore Rousseau en France. Ces idées philosophiques sont intégrés dans la vie culturelle, et c’est ainsi qu’on les retrouve de manière consciente dans la production culturelle de l’époque.
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Parterres du jardin de Burghley House (Lincolnshire), Capability Brown, vers 1775-80. Crédits Burghley House
Ainsi, le jardin anglais donne une impression de non entretenu, mais pas vraiment. L’herbe grasse s’étend sur toute la surface disponible, s’élève en légères collines et tapisse une terre où sont plantés de manière faussement anarchique des arbres qui en réalité encadrent le paysage et rythment la promenade. Les points d’eau sont ondulants, serpentins, alimentés par de petites rivières souterraines et invisibles. Les parterres de fleurs disparaissent progressivement. Le jardin à l’anglaise est en réalité un jardin très entretenu, probablement même plus que le jardin à la française, puisque tout doit semble naturel, sans l’être vraiment. L’influence du paysage classique italien, idéalisé est très présent dans les compositions de Brown, notamment dans la plantation de arbres, devant encadrer de manière parfaite chaque vue mais aussi afin de créer un effet de surprise au moment d’apercevoir les magnifique résidences aristocratiques disséminées sur toute l’Angleterre.
Brown en 2016 : quel héritage ? 
Brown est un véritable modèle. Fils de serviteurs auprès d’une famille de notables provinciaux, il est le self-made-man du XVIIIe siècle, comme on en trouve beaucoup alors, qui gravit tous les échelons de la société jusqu’à être récompensé pour son travail et anobli par le roi en personne. Il ne quitta jamais l’Angleterre ni n’écrit de traité sur son oeuvre. Ainsi, comment expliquer la longévité indéniable de ses paysages, quand son nom fut rapidement oublié après sa mort ?
À cette même période se développe le mouvement romantique. On préfère des paysages beaucoup plus dramatiques, mettant en valeur la puissance de la Nature sur l’Homme. Ainsi, le paysage « brownien » devient démodé. Pourtant, les aristocrates ne détruisirent pas leurs jardins, et la plupart sont encore présents aujourd’hui. Ceci pourrait s’expliquer d’une part par la difficulté d’aménager un jardin à nouveau, surtout un jardin à l’anglaise où la nature est dominante et foisonnante, à l’inverse d’un jardin à la française où l’aspect structuré permet de réaménager progressivement des parties du jardin, comme cela a été le cas à Versailles. Une autre raison à évoquer est le talent de Brown qui resta pendant très longtemps insurpassé, malgré les critiques au 19e siècle, notamment par l’aspect parfois idéalisé du jardin brownien, confirmant le passage de l’homme.
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Conversation dans un parc, Thomas Gainsborough, huile sur toile, musée du Louvre. Crédits : RMN – Grand Palais
Enfin, il pourrait aussi être avancé le fait que le jardin brownien devint un classique qui caractérise la demeure aristocratique, au même titre que le palladianisme pour l’architecture britannique. Le jardin en devint une composante intrinsèque et donc indestructible de cet imaginaire. Au final, ces jardins ne parviendront jamais à disparaître, immortalisés par la fine fleur de la peinture britannique qui émergea à cette même période : Sir Joshua Reynolds, Thomas Gainsborough, Thomas Lawrence, etc. Ainsi ces paysages sont ils devenus symbole de l’Angleterre, et se doivent à juste titre d’être célébrés.
Céline Cachaud

 

Bibliographie :
Capability Brown sur Wikipedia
« Capability Brown at 300 », Blog des collections patrimoniales de la bibliothèque de l’Université de Cambridge [Consulté le 10/10/2016]
« Our Great ‘Capability’ Brown Landscapes », National Trust [Consulté le 10/10/2016]

 

Pour aller plus loin :
CECIL Evelyn A History of Gardening in England, 1910 (3e réed par AMHERST Alicia2006)
TURNER Roger, Capability Brown and the Eighteenth Century English Landscape, New York, Rizzoli, 1985 (réed. 1999)
Le jardin à l’anglaise (définition et exemples français), Le Monde [consulté le 10/10/2016]
Illustration à la une : Golden Valley at Ashridge Estate, Capability Brown. Crédits National Trust
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