Henry, François, Charles: Les Magnifiques

La Renaissance n’aurait probablement pas existé sans la présence de commanditaires fortunés et éclairés. Ce mouvement intellectuel « d’éclairement » est aussi appelé humanisme. Il apparait dès le XIVème siècle pour atteindre son apogée au XVIème siècle. C’est aussi à travers cet humanisme, qualité fondamentale d’un prince de la Renaissance, que s’effectue le retour à l’antique. Deux notions bien intrinsèques donc. Une autre notion, ou titre, apparait aussi à cette époque : le « Magnifique ». Ce dernier qualifiait pour la première fois Laurent de Médicis à la fin du XVème siècle. Que signifie-t-il ? S’applique-t-il aux trois plus grands rois du XVIème siècle ?

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Portrait de Thomas More, Hans Holbein le Jeune, 1527, huile sur panneau, 74,2x59cm, Frick Collection (New-York)

Une éducation humaniste
Dès les premières décennies du XVIème siècle, l’Europe occidentale est partagée en trois grands royaumes à la tête desquels montent sur leur trône trois jeunes princes, éduqués d’une manière sensiblement similaire : Henry VIII devient roi d’Angleterre en 1509 à l’âge de 17 ans, suivi par François Ier à 20 ans en France en 1515 et enfin Charles Quint, roi d’Espagne depuis 1516, est élu empereur du Saint Empire Germanique en 1519, alors âgé de 19 ans. Une compétition se développe rapidement entre ses trois souverains, que ce soit d’un point de vue politique que culturel. Mais avant de nous concentrer sur leurs rivalités, revenons sur leur éducation particulière par rapport aux princes précédents. Tous trois furent éduqués par des personnalités au parcours plus ou moins identique : des ecclésiastiques, mais aussi de grands penseurs. Henry VIII fut éduqué tout d’abord par John Skelton[1], un universitaire de Cambridge, Oxford et Louvain, puis par Thomas More, un philosophe humaniste de premier ordre en Angleterre ; François Ier reçut une éducation par François Desmoulins de Rochefort, à la fois chanoine et son aumônier ; enfin Charles Quint fut éduqué par le futur pape Adrien VI, aussi issu de l’université de Louvain. Des personnalités versées donc dans la théologie qui confirme donc une éducation religieuse primordiale, mais pas que.

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Charles Quint enfant, maitre de la légende de sainte Madeleine, vers 1507, Kunst Historisches Museum de Vienne

Parmi les enseignements prodigués s’inscrivent les humanités : philosophie, à la fois antique et de pères de l’Eglise, en lien avec le mouvement de Renaissance esquissé depuis le début du XVème siècle ; les littératures latine et grecque, les langues étrangères, principalement le français, mais aussi les autres langues étrangères d’Europe comme l’allemand, l’espagnol, l’italien et l’anglais ; la rhétorique ; les mathématiques. A cela s’ajoutait une pratique importante des arts de la guerre et de la stratégie, mais aussi des pratiques plus artistiques comme la musique et les plaisirs de cour comme la fauconnerie. Les mémoires des grands généraux du monde, comme celles de César, sont largement répandues auprès des princes d’Europe.  Le but était donc de former de futurs rois aussi bien-pensants que capables de défendre leur pays. Un mouvement uniforme dans toute l’Europe où les pères de ces princes comprennent la nécessité d’évoluer avec cette nouvelle ère qu’on appelle aujourd’hui « Les Temps Modernes ». Ces hommes étaient-ils pourtant modernes ?

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La Bataille de Guinegatte (Battle of Spurs), école flamande, vers 1513, huile sur toile, 131,5×264,2cm, Royal Collections

Les derniers rois chevaliers
Il semblerait qu’il faille teinter cette notion de « modernisme parmi les souverains d’Europe. Certes, baignés dans les écrits philosophiques et conversant avec les grands philosophes de leur époque comme Erasme ne fait pas d’eux des hommes « modernes » au sens auquel nous l’entendons. La Renaissance montre un véritable changement dans les mentalités, celle-ci réalisé au prix de nombreux sacrifices. Les souverains au début du XVIème siècle restent cependant encore des chevaliers. Le goût pour la gloire sur le champ de bataille est vivace : Henry VIII percera deux fois en France : à Guinegatte en 1513 et de Boulogne sur Mer en 1544, toutes deux couronnées de succès. François Ier lui n’osera pas chatouiller le roi d’Angleterre trop prompt à sortir les armes, mais s’occupera de ses prétentions en Italie, en devenant vainqueur à Marignan en 1515 pour être écrasé dix ans plus tard à Pavie. Quand à Charles Quint, perpétuellement en voyage dans son empire qui va de l’Espagne aux Pays-Bas, maintient la cohésion qui ne s’effritera qu’à sa mort.

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« Armure aux lions » attribuée à François Ier, vers 1540-45, Giovanni Paolo Negroni, réalisée en Lombardie, musée de l’Armée (Paris)

Le roi chevalier n’est pas seulement sanguinaire, mais aussi courtois. En effet, Henry VIII surtout fait partie de ses rois bercés, notamment par l’entremise de son père, par les épopées des grands rois chevaliers, le roi Arthur en premier lieu. Cette chevalerie « courtoise » s’imprime en Europe par l’organisation de joutes-spectacles pour montrer la force des chevaliers et du roi, mais servant plus de parade qu’autre chose. Ces joutes furent organisées non pas seulement en Angleterre mas aussi en France et dans le Saint Empire Germanique. Elles étaient cependant qu’un divertissement mais aussi un moyen de freiner les ardeurs des plus jeunes rêvant de batailles et gloire, à une époque ou trop chères, elles étaient remplacées par des traités plus ou moins maintenus. Une compétition plus ou moins saine, sans effusion de sang, nécessaire cependant.

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Page de Garde d’Il Principe de Machiavel, édition de 1550 (Source Wikipedia)

Les premiers princes de la Renaissance
Comment qualifier un Prince au XVIème siècle ? De nombreux livres apparaissent sur ce sujet, œuvres philosophiques, politiques et sociales sur leur nature, leurs devoirs. Certains d’entre eux sont très célèbres, comme « Le Prince » de Machiavel, un des « Miroirs des Princes » les plus célèbres. Parmi les qualités prodiguées, on y retrouve entre autre la sagesse, qu’ils acquièrent entre autre par l’étude de la philosophie et de la morale religieuse ; la force par le biais des armes pour défendre leur royaume ; mais aussi d’autres traits de personnalité qui seront entre autre réfutées par l’Eglise, comme le cynisme et l’égoïsme, voire la froideur dans l’action. Ces traités politiques donnent une véritable vision de ce nouvel humanisme et prodiguent de nombreux conseils à leurs lecteurs. Ils inspireront les grands princes du XVIème siècle jusqu’à encore aujourd’hui. Parmi les conseils, on y retrouve aussi le besoin de soumettre les grands féodaux par le biais d’une cour éblouissante, afin de les empêcher de se rebeller contre le souverain.

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Portrait de Baldassare Castiglione, Raphael, 1514-15, musée du Louvre

En 1528 est publié « Le Livre du Courtisan » de Baldassare Castiglione se diffuse partout en Europe par le biais de l’imprimerie, et surtout est appliqué très rapidement par toutes les cours européennes. Ce manuel de savoir-vivre, indispensable jusqu’à la montée de l’étiquette versaillaise en Europe sous Louis XIV, explique sous la forme de conversations avec les différents courtisans du palais d’Urbino, les qualités qu’un parfait courtisan doit observer, ses manières, ses passe-temps. Il s’agit d’un livre fondamental pour comprendre cette Renaissance des cours européennes après l’éclat des cours italiennes du XVème siècle. Les cours anglaises et françaises étaient alors considérées comme les plus raffinées et les plus luxueuses où se développaient les prémices d’un art de vivre que l’on retrouvera jusqu’au XVIIIème siècle, avec notamment un mécénat artistique et culturel très important.

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Portrait de Charles Quint, Le Titien, 1548, musée du Prado (Madrid)

Un mécénat de première importance
En effet, comme explicité dans les essais cités ci-dessus, le mécénat artistique est une condition presque sine qua de son appartenance aux classes sociales les plus élevées. En effet, le courtisan, et avant tout le roi, doit montrer sa puissance et son prestige par un mécénat et un patronage très assidus, et ce à la fois à des fins esthétiques mais aussi de suggestion au peuple. Se développe donc, sur le modèle italien, un mécénat très important en France, et notamment sans équivalent en Angleterre. Les artistes étrangers affluent dans les grandes capitales : Paris/Fontainebleau, Londres, Bruxelles, Madrid, etc., et des relations particulières se tissent avec un ou plusieurs artistes et son commanditaire : le peintre Hans Holbein le Jeune et Henry VIII, les artistes italiens comme Léonard de Vinci ou Rosso Fiorentino, mais aussi les Clouet et François Ier, le Titien et Charles Quint. Ces derniers sont surtout les portraitistes de leur Prince, et on donc accès à une vision plus intime de leur personnalité.

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Nonsuch Palace, Speed Map de John Speed (détail), 1610, collection particulière (Barry Lawrence Ruderman Antique Maps Inc., Californie)

Une autre facette plus pérenne du mécénat de ces Princes est encore en partie visible aujourd’hui : ce sont les palais et autres monuments. Henry VIII est certainement le grand roi bâtisseur de la Renaissance : en l’espace des près de quarante ans de son règne ont été construits, agrandis et rénovés 5 palais principaux et des dizaines de pavillons de chasse. François Ier sera tout aussi ambitieux entre les châteaux de la Loire et les résidences franciliennes. Le mécénat architectural de Charles Quint est moins fastueux, ce dernier ayant passé tout son règne sur les routes de son empire. Ces palais sont aussi le media privilégié pour diffuser le nouveau style venu d’Italie : le classicisme d’après l’antique Vitruve. Ces palais servent aussi à asservir les nobles par leur somptuosité, les nombreux divertissements et les charges autour de la personne du roi.

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Enluminure « Festin et Danse », livre d’heures dit « The Golf Book », vers 1540, British Library (MS Add. 24098 f.19v)

Cette nécessité de mécénat artistique dans le lieu choisi de la cour du roi permit le développement d’une culture européenne désormais presque unifiée dans toute l’Europe occidentale, mais aussi l’émergence de cultures typiquement nationales, surtout en France et en Angleterre. Les langues et la littérature sont les premiers touchés : le français et l’anglais sont désormais de part et d’autre de la Manche les langues officielles du royaume, sur le plan administratif mais aussi religieux en Angleterre. Ainsi se développe la littérature vernaculaire sous François Ier avec entre autre François Villon et Rabelais, puis plutôt sous Elizabeth I en Angleterre avec entre autre William Shakespeare. Les spectacles et notamment la musique jouent aussi un rôle primordial à la cour : de nombreux masques[2] sont organisés à la cour d’Henry VIII, auxquels lui-même participait ; le premier grand compositeur anglais vivra à la cour d’Henry VIII : Thomas Tallis[3].

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Portait d’Henry VIII, anonyme d’après Hans Holbein le Jeune, 1537-57 ( ?), Petworth House (West Sussex, Angleterre)

La notion de « Magnifique »
Issu du latin « Magnificus », le terme « Magnifique » désigne, selon le dictionnaire lexicographique une chose, une personne ou une collectivité, belle par sa grandeur, sa somptuosité, mais aussi par sa bonté[4]. En outre, le terme désigne une personne riche avec un train de vie fastueux. Cette définition à elle-seule pourrait définir Henry VIII plus que quiconque. Grand roi bâtisseur, instigateur d’une cour au prestige international, mais aussi un homme très – dirons-nous trop – généreux envers ses courtiers mais aussi le peuple à qui il pense offrir une nouvelle vie, à la fois d’un point de vue religieux, politique et culturel avant tout. Ses rivaux, François Ier et Charles Quint, présentent plus ou moins les mêmes traits de caractère. En effet pour gouverner de tels territoires, qu’ils soient morcelés ou tenus par de grandes familles nobles prétendantes au trône, il fallait avoir une main de fer dans un gant de velours, les trahisons pouvant être très sévèrement punies, surtout en Angleterre.

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Le camp du drap d’or, école anglaise, 1545, Royal Collections

Les meilleurs exemples de la Magnificence de la cour d’Henry VIII, mais aussi celle de François Ier ou encore de Charles Quint sont à chercher dans les rencontres diplomatiques que ces différents rois organisèrent tout au long de leur vie. Henry VIII et François Ier se sont rencontrés deux fois, au Camp du drap d’or en 1520 puis au moment des pourparlers pour le premier divorce d’Henry VIII. Maximilien rencontra le roi en 1513 au moment de la bataille de Guinegatte, dite « la journée des Eperons » contre Louis XII. Enfin Henry VIII invita deux fois Charles Quint à visiter Londres, en 1520 et 1522. Ces rencontres sont l’occasion d’en mettre plein la vue à l’invité de marque, et entre autre de prouver le degré de « civilisation » de l’Angleterre à travers les manières de la cour, le langage, mais aussi les décors et les parures. Le plus bel exemple, – et certainement le plus fastueux du XVIème siècle – est le Palais des Illusions, construit à l’occasion de la rencontre du Camp du Drap d’Or, à l’issue de laquelle fut signée un traité de « Paix Perpétuelle » entre la France et l’Angleterre. Pour que chaque pays ne soit pas lésé, un nombre identique de suivants, soldats, etc., fut convenu. Nous n’avons pas d’indications sur cette rencontre du côté français, les archives ayant brûlé avec la Révolution, mais les informations que l’on retient des chroniques anglaises nous laisse sans voix : de l’or, les meilleurs vins, des soieries précieuses et des divertissements grandioses pour cette double cour.

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Embarquement à Douvres, école anglaise, vers 1520-1540, huile sur toile, 168,9×346,7cm, Royal Collections

Alors, Henry VIII, François Ier et Charles Quint furent-ils des Magnifiques ? En se tenant à la définition propre du terme, on ne peut que s’accorder avec. Cependant, il ne faut pas oublier de replacer leur règne dans la mentalité de l’époque où le roi est l’élu de Dieu. Cette simple notion fut à l’origine de nombreuses répressions et exécutions. Le roi ne peut se permettre d’être faible, au risque d’être détrôné, ce qui fit paraître de nombreux souverains comme des tyrans, surtout notre cher Henry VIII. Ce sujet, digne d’être poussé plus en avant et dont on rêve de voir faire l’objet d’une exposition, est complexe et demanderait beaucoup plus de temps que nous avons pu lui en consacrer. Nous espérons vous avoir donné une vision nouvelle de la politique de ces rois hors du commun et vous donnons rendez-vous la semaine prochaine pour toujours plus de Tudors…

 

[1] John Skelton (1463-1529) : auteur entre autre d’un « Miroir des Princes » (Speculum Principis)
[2] Spectacle de cour dont l’apogée aura lieu sous le règne de Jacques Ier. Cf. http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/masque/49709

[3] Thomas Tallis (1505-1585) : musicien et compositeur anglais de musique de chœur entre autre.

[4] Cf. http://www.cnrtl.fr/lexicographie/magnifique

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