Holbein le Jeune, un maître allemand à Londres

Né à Augsbourg (Allemagne) en 1497, Hans Holbein le Jeune, fils d’un peintre réputé, Hans Holbein le Vieux, est à l’origine un peintre d’œuvres religieuses et dessinateur de modèles. Installé à Basel où les conditions lui sont un temps propices, sa carrière cependant stagne lorsque la région est secouée par les crises iconoclastes protestantes. Eduqué aux images protestantes tout comme catholiques, demandé en tant que portraitiste, c’est sur les conseils de l’humaniste Erasme pour qui il réalisé 3 portraits, qu’Hans Holbein le Jeune est introduit à la cour anglaise à laquelle il fera deux visites et s’installera dans la capitale anglaise. Protégé par le roi, il va au cours de sa carrière montrer tous ses talents jusqu’à transformer la production artistique anglaise par l’arrivée de modèles autant italiens que flamands. Partons à la découverte de ce maître international de la Renaissance…

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Autoportrait, 1542-43, craie colorée, plume et or, Galerie des Offices (Florence)

Hans Holbein, un maitre de la Renaissance
« Hans Holbein (1497/8–1543) was the first great British artist, and is regarded as one of the greatest artists of all time. »[1] La phrase peut faire sourire puisque Hans Holbein le Jeune, allemand, réalisa la première partie de sa carrière dans son pays d’origine. Formé par son père, il s’éduque rapidement aux innovations de la Renaissance italienne, pratiquant le dessin de manière assidue et délicate, tout en conservant une culture gothico-germanique importante. C’est certainement l’une des premières raisons qui firent de lui un artiste prédominant à la cour de Londres. Novateur mais aussi traditionnel, il s’inscrit donc parfaitement dans l’esprit de la production artistique anglaise du XVIème siècle. Sa culture Renaissance, il obtient grâce aux nombreux échanges qu’Augsbourg, grande ville marchande, effectue avec les grandes villes italiennes. Gravures, carnets de motifs, une importante sélection d’œuvres des grands artistes italiens sont alors à sa portée. De sa culture gothique tardive, il ne garde que certaines formes qu’on retrouvera principalement dans ses œuvres religieuses.

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Sacrifice ou triomphe antique (détail), après 1518, lavis et rehauts de blancs sur papier préparé vert, Staatliche Grafische Sammlung (Munich)

Avant d’arriver à Londres, Hans Holbein avait une carrière florissante en Allemagne. Portraits, peintures religieuses, dessins mais aussi enluminures, il collabore déjà avec les grands métiers comme les peintres de vitraux et les orfèvres pour donner vie à ses modèles. Ses dessins aussi deviennent de plus en plus autonomes, et de plus en plus aboutis, dignes de rivaliser avec les cartons que Raphaël envoya à Bruxelles pour la Tenture des Actes des Apôtres ou avec Léonard de Vinci. Se développent déjà des thèmes que nous retrouverons en Angleterre : thèmes mythologiques, triomphes, etc. On suppose qu’il aurait pu faire un voyage en Italie, mais l’accès qu’il avait aux écrits humanistes par son ami Erasme et la diffusion des modèles par gravures qui passaient donc par Augsbourg et Nuremberg suffisaient aussi à éduquer ce jeune génie. Cette culture, ce talent, il les met alors dans ses valises dès 1526 pour son nouveau mécène, l’humaniste sir Thomas More.

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Portrait de William Warham, archevêque de Canterbury, mort en 1532, musée du Louvre

La première visite (1526-28)
Lorsqu’il arrive à Londres auprès de sir Thomas More, alors conseiller du roi, c’est déjà en tant que peintre célébré. Déjà l’une des versions du portrait d’Erasme avait été envoyée à son nouveau mécène. La première visite du peintre dure deux ans, conformément aux lois de Basel, ville allemande dans lequel il s’est installé. Il reçoit alors une première commande importante de Thomas More, un tableau de sa famille au complet. On conserve le dessin préparatoire à la plume de cette composition. La version peinte est une copie par Rowland Lockey de 1592 (Nostell Priory, West Yorkshire). L’humaniste assis au centre est entouré de son père, de ses fils et filles. Son épouse, Anne, est peinte assise dans la partie droite de l’œuvre en compagnie de ses filles et belles-filles. Une importante collection de portraits, pris sur le vif, sont aussi conservés au Kunstmuseum de Basel. Ces dessins nous donnent une rapide idée de la manière dont l’artiste travaillait le portrait, s’attardant tout d’abord sur les yeux, le nez et la bouche, placés selon une relation sous-jacente, avant de compléter l’ovale et les traits du visage comme le placement des pommettes. Ces détails étaient particulièrement détaillés dans un souci naturaliste mais aussi d’expressivité, avec une économie de moyens et surtout une grande précision.

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Dessin pour le portrait de la famille More, 1526-27, encre et craie sur papier, 38,9×52,4cm, Kunstmuseum de Basel

A cela s’oppose le grand travail des étoffes comme le confirment de nombreux portraits dont celui de l’archevêque de Canterbury, William Warham. La tenue blanche et sobre de l’archevêque est travaillée dans le traitement des plis du tissu et des poils des pelisses qui bordent sa robe. Celle-ci contraste fortement avec les attributs de l’archevêque : la croix du christ, la mitre orfévrée mais aussi les livres dont les pages sont détaillées tout comme les écritures. Enfin, terminons par le traitement minutieux des textiles damassés de l’arrière-plan et des broderies du coussin et du meuble portant les indices de la fonction du prélat. Il ne s’agit pas là d’un portrait personnel, représentant la personne, et n’est d’ailleurs pas le mieux réussi de l’artiste. Ce portrait représente la fonction de l’archevêque comme l’indiquent les nombreux indices : la Bible, la croix qui lui sert aussi certainement de crosse, rappelant son rôle de pasteur. Ces éléments contrastent alors fortement avec sa personne que ses sobres tenues confirment la simplicité et l’humilité de l’homme.

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Scène de bataille, 1523-24, encre et lavis sur papier, 28,6×44,1cm, Kunstmuseum de Basel

Lors de cette première visite, Holbein fut aussi introduit au roi pour qui il réalisa quelques commandes dont des décors pour son palais de Greenwich : des scènes de batailles dans le hall et un plafond « cosmique » dans le théâtre. On peut avoir une idée de ce type de décors par là encore des témoignages graphiques de dessins préparatoires ou d’études dont ce dessin ci-dessus, représentant une mêlée rappelant des œuvres du Quattrocento florentin comme les représentations de batailles de Paolo Uccello dans le travail des jeux de lances (Bataille de San Romano, musée du Louvre). En 1528, Holbein repart à Basel. On peut supposer qu’il réalisa de nombreuses œuvres pour Thomas More, aujourd’hui perdues, principalement religieuses. Personnalité fortement religieuse, il est presque certains qu’il dut lui commander des images de dévotion répondant aussi aux préceptes humanistes, dans la lignée de celles qu’Holbein put réaliser pour le cercle érasmien. Malheureusement, l’absence d’archives pour cet artiste rend la définition de sa carrière difficile.

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Portrait d’Edouard VI, vers 1538, huile sur panneau, 56,8x44cm, National Gallery (Washington)

La deuxième visite : 1432-43
Lorsqu’Holbein revient, quatre ans plus tard, son ancien mécène, sir Thomas More n’est plus dans les grâces du roi, Thomas Wolsey, ancien chancelier d’Henry VIII est mort, et la famille Boleyn définissent le bon goût de la cour Tudor. Le portrait est alors fortement en vogue, notamment sous forme de miniatures ou de portraits de petite taille, faisant office de cadeaux, de souvenirs amoureux ou d’étape dans le processus de mariage. En effet, avec la Réforme religieuse, débutée dès le début des années 30, la production artistique anglaise évolue vers des sujets principalement profanes. Holbein, protégé désormais par Henry VIII, entame une carrière de d’artiste de cour. Aux portraits qu’il réalise sous divers formats s’ajoutent les décors éphémères, comme celui perdu du couronnement d’Ann Boleyn en 1536, mais aussi les modèles qu’il réalise en collaboration avec des orfèvres, des argentiers, des peintres de vitraux mais aussi des armuriers, etc.

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Henry Brandon, 2ème duc de Suffolk, vers 1541, aquarelle sur velin marouflée sur carte à jouer, 5,6cm de diamètre, Royal Collections © Her Majesty Queen Elizabeth II

L’une des plus belles productions d’Hans Holbein est celle de la miniature, dans laquelle il entre en compétition avec Lucas Horenbout[2], le grand miniaturiste de la période henricienne. Ces œuvres se présentent de manière similaire, avec le portrait se détachant d’un fond bleu. Chez Holbein, le portrait réalisé en grand format est repris sous format réduit, avec toujours ce même souci psychologie et cette véracité dans la représentation du visage. Pour Horenbout, on peut découvrir une certaine stylisation dans les traits pour certains portraits et un plus grand contraste dans les couleurs, un contour très marqué à l’inverse d’un Holbein plus subtil. Cette différence s’explique par leur formation différente : d’une part Horenbout, héritier de la tradition de l’enluminure flamande ; et de l’autre Holbein, fils de peintre d’œuvres sur panneau plus ambitieuses. L’autre explication possible : l’influence italienne qu’a reçu Holbein à l’inverse d’Horenbout qui dû peut être en avoir une connaissance moindre et filtrée.

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Portrait d’Henry VIII, vers 1537, huile sur bois, 28x20cm, musée de Thyssen-Bornemisza (Madrid)

Un autre domaine de prédilection du peintre : les portraits du roi. Hans Holbein le Jeune est aujourd’hui surtout connu pour ses portraits du roi Henry VIII, copiés et recopiés jusqu’au XVIIème siècle. ON en conserve un nombre important aujourd’hui, dont le plus beau est celui du musée Thyssen-Bornemisza de Madrid. Reprenant le modèle de la miniature avec le fond bleu duquel se détache la figure du roi, on admire la précision quasi photographique de la représentation de la riche tenue contrastant avec la finesse psychologique qui se dégage de ce portrait : puissance, dignité royale, mais aussi une certaine dureté dans le regard. A ce portrait de petite dimension peuvent s’ajouter une importante collection de portraits en pieds, dont le plus célèbre, copie d’une « étude » du roi pour le « Whitehall Mural », fresque pour le palais de Whitehall, est conservé à la Walker Art Gallery de Liverpool. Le carton préparatoire fut aussi conservé, aujourd’hui conservé à la National Portrait Gallery. Ce dernier impose par sa majesté avec un roi bien flanqué sur ses jambes, les poings sur les hanches, fier et droit, digne de sa fonction. Car c’est bien le roi qu’on représente et non pas la personne. 1537 signe en effet l’apogée du règne d’Henry VIII, marié Jane Seymour, alors enceinte de son fils tant attendu.

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Horloge d’Henry VIII, 1530-35, The Worshipful Company of Goldsmiths (Londres)

L’Héritage d’Hans Holbein le Jeune
L’importante collections de dessins qui servirent de modèles où qui furent par la suite publiés sous forme de recueils de motifs métamorphosèrent sensiblement l’aspect formel de la production artistique anglaise, et ce dès le vivant d’Hans Holbein, en témoigne cette horloge réalisée par Pierre Mangot, un orfèvre français, pour Henry VIII qui reprend pour part modèle sur une étude qu’Hans Holbein réalisa pour une horloge commandée par sir Anthony Denny, dont le dessin est conservé au British Museum. En outre, son gout pour les collaborations avec divers métiers artisanaux et artistiques, provoquèrent la diffusion exponentielle de ses dessins dans tous les corps de métiers. Les modèles de la Renaissance italienne et flamande, mais aussi les modèles de la peinture religieuse germanique, teintée de protestantisme s’infiltrent aussi et auront une grande influence dans la deuxième moitié du XVIème siècle.

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Allégorie de l’Ancien et du Nouveau Testament, 1533-35, huile sur panneau, 49x60cm National Gallery of Scotland (Edimbourg)

Nous aurions pu, dans cet exposé, vous présenter les best-sellers d’Hans Holbein, ses célébrissimes Ambassadeurs (National Gallery) ou encore sa multitude de médailles et miniatures dont le Victoria & Albert Museum regorge. Je vous laisse le loisir de flâner dans les musées ou sur les bases de données qui vous donneront en un clic, un aperçu non-exhaustif de sa production. Car en effet, nous ne conservons qu’une petite partie de sa production, son fonds de commerce dirons-nous. Car c’est bien ce que la réalisation de portraits étaient, un moyen sur d’avoir de l’argent. Cependant, ce qui nous intéresse vraiment de connaitre, ce sont les décors qu’il réalisa, les commandes de peintures religieuses ou encore l’aboutissement de tous ces modèles que nous pouvons admirer.

Le Triomphe de la Richesse
Le Triomphe de la Richesse, vers 1532, décor pour le hall de la ligue hanséatique, dessin en grisaille réhaussé d’or et d’aquarelle, musée du Louvre (département des Arts Graphiques)

Hans Holbein meurt subitement en 1543, alors âgé de 46 ans. Que retenons-nous de lui aujourd’hui ? Un génie, un dessinateur hors pair mais aussi un courtisan dont les relations avec son mécène, sans être intimes, étaient très certainement amicales. Son génie fut entre autre de dépeindre à travers ses dessins et ses portraits, une cour raffinée et continuellement en effervescence. Instigateur des grands décors perdus du magnifique Whitehall, il est à replacer au centre de cette rénovation artistique qui secoue l’Angleterre sous le règne d’Henry VIII. On ne lui connait pas d’élève mais des assistants inconnus. Son art sera cependant largement repris, notamment dans l’art du portrait. Les derniers épisodes que nous avons vus se sont concentrés sur la Renaissance conceptuelle de la production artistique anglaise. Avec Hans Holbein, nous rentrons dans la rénovation formelle. Il n’était pas le seul artiste étranger à la cour d’Henry VIII, mais certainement le plus important. A la semaine prochaine pour un nouvel épisode…

 

Pour aller plus loin :
STRONG Roy, Holbein and Henry VIII, 1967
Hans Holbein , Portraitist of Renaissance, exposition de la Haye, 2003
Holbein and the Court of Henry VIII, exposition de la Queen’s Gallery, 1977

[1] Tate, site de l’exposition 2006. Cf. Bibliographie
[2] Lucas Horenbout (1490/95-1544) flamand. Cf. STRONG Artists of the Tudor Court, exposition V&A 1983

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