La Réforme de l’image

En direct de Londres

Parmi tous les événements qui eurent lieu tout au long du XVIème siècle, aucun n’est plus bouleversant que la Réforme anglicane. La religion catholique n’eut jamais de très grandes faveurs en Angleterre. Arrivée dans l’île avec les Romains autour du IIème siècle, elle disparaît à leur fuite au Vème siècle pour réapparaître difficilement quelques 200 ans plus tard sous l’influence des Irlandais et Écossais. Au XIIème siècle, Henry II tentera un premier contrôle de l’église romaine puissante en Angleterre par un important réseau de monastère. S’ensuivra l’assassinat de Thomas Becket, sanctifié. Au XIVème siècle, ce sont les « Lollards » qui demandent une Réforme de l’Eglise bien difficile à mettre en place. Ainsi, les événements des années 1530 ne sont que le fruit d’une longue relation bien difficile entre royauté et religion. Tentons de découvrir ses rouages….

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« The Great Bible », bible en anglais, peut-être le copie d’Henry VIII, 1538, British Library (C.18.d.10)

1529, une année charnière
Le mouvement commence en 1529, soit vingt ans après le début du règne d’Henry VIII. Ce dernier comprend que sa première épouse, Catherine d’Aragon, alors de … ans son aînée, ne lui donnera pas de fils. Il a pourtant une héritière, Mary, mais elle n’est pas un fils. 1529 est aussi l’année de la disgrâce du Conseiller du roi, le cardinal Thomas Wolsey, jugé entre autre pour avoir fait passé l’autorité du pape au-dessus de celle du roi ; ce dernier mourra à la Tour la même année. Le roi s’entoure alors de plus en plus de clercs laïcs (dont certains furent anoblis) et de nobles loyaux et non d’ecclésiastes dans son conseil, comme le faisait aussi son père avant lui. Ainsi, 1529 est aussi la montée en puissance de certaines familles comme les Boleyn, dont l’une des filles, Ann, deviendra bientôt la deuxième reine d’Henry VIII, et de Thomas Cromwell qui deviendra conseiller du roi à la condamnation de sir Thomas More, lui aussi un clerc laïc. La cour est donc alors divisée entre deux courants religieux : les catholiques, incarnés par des figures comme la reine Catherine, espagnole, sir Thomas More et la classe ecclésiastique d’Angleterre ; et les « Réformés », au courant de ce qui se passe dans le Nord de l’Europe et pas indifférents à leurs idées : On y trouve Cromwell, les Boleyn mais aussi de nombreux clercs et marchands ayant voyagé dans ses terres et fatigués du « papisme » des prêtres qui placent la volonté de Dieu et du pape avant celle du roi.

NPG 6310; Thomas Cromwell, Earl of Essex attributed to Hans Holbein the Younger
Portrait de Thomas Cromwell, duc d’Essex, attribué à Hans Holbein le Jeune, vers 1532-33, aquarelle et gouache sur velin, National Portrait Gallery

Il est aussi bon de revenir sur la personnalité d’Henry VIII pour comprendre cette Réforme. Deuxième fils, et donc destiné aux ordres ecclésiastiques, l’éducation religieuse prit par conséquent une importante place dans la vie du jeune prince. La théologie lui était enseignée depuis son plus jeune âge par des universitaires issus d’Oxford et des théologiens dont sir Thomas More. La mort de son frère, Arthur, marque le début de ses études politiques et devoirs royaux auprès de son père. De lui il apprend avant tout le souci de légitimité de sa famille. En effet, quelques 25 ans plus tôt régnaient les Plantagenêt, d’où était issue la mère d’Henry VIII, Elizabeth, et une des plus longues et puissantes dynasties royales du Moyen-Age en Europe. A l’inverse, les Tudors étaient issus d’une branche illégitime des Plantagenêt. Des héritiers, principalement de branches cadettes, vivaient encore au temps d’Henry VII. Ce dernier arracha sa couronne sur le champ de bataille et devra pendant toute la première partie de son règne lutter pour rester sur le trône. L’importance de l’héritier fut donc capitale pour le premier Tudor, et donc aussi pour Henry VIII. Ayant épousé la femme de son frère, on comprend par conséquent, par l’absence d’héritier, comment il put se sentir légitimement en faute. Il ne manquait plus qu’un entourage favorable et influent pour déclencher la Réforme.

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Discours du couronnement d’Henry VIII, modifié au moment où il devient Chef de l’Eglise d’Angleterre, années 1530, Brittish Library (Cotton Ms. Tiberius D viii, f.89)

Une réforme religieuse
La Réforme tourne tout d’abord autour du roi et de sa position par rapport à l’autorité du pape. En effet, au moment où Henry VIII demande le divorce contre sa première épouse, l’affaire passe chez le pape. Ce dernier, pressé par Charles Quint de donner une réponse négative, tergiverse et fait attendre le jugement final. Irrité, il finit par prendre les choses en main et se divorce lui-même. En théorie, selon la papauté, Henry VIII fut marié à Catherine d’Aragon puis à Jane Seymour, la première étant toujours en vie au moment du mariage avec Anne Boleyn. La Réforme prend par la suite, et probablement aussi sans qu’Henry VIII réalise pleinement la conséquence de ses actes sur le moment, une tournure beaucoup plus radicale. Le roi devient le chef de l’Eglise, provoquant le schisme de l’Angleterre par rapport au pape.

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Elizabeth tenant une Bible et une corne d’abondance, Edward VI, le bucher de Latimer, Ridley et Cranmer, archevêque de Canterbury, Frontispice de la 2ème partie du « History of Reformation » de Robert White, imprimé par Philip Simms, 1682, British Museum

Du temps d’Henry VIII, les règles furent changeantes en fonction des années et des humeurs du roi. La réforme commença par une série de lois visant à contrôler l’autorité du pape culminant avec l’Acte de Suprématie, faisant du roi le chef de l’Eglise d’Angleterre et donc le référent des ecclésiastes et non plus le pape. Ces années 1530 sont cependant très troublées, presque autant que la vision du roi sur le sujet : de tradition et de religion catholique, il ne cherchait pas à détruire cet héritage. En réalité il souhaitait garder la religion catholique mais sans avoir à en référer au pape. Influencé par ses conseillers et notamment par Thomas Cromwell, luthérien, mais aussi les Boleyn, influencés par ces idées venues du Nord sur les abus de l’Eglise, sur l’iconolâtrie du catholicisme, etc. Les premières règles véritables de ce qu’on appelle aujourd’hui l’Anglicanisme, son promulguées sous le règne de son fils, Edward VI, dirigé par le Protecteur, Edward Seymour, notamment pour le bien du royaume. Pas de guerres civiles bien sûr, mais quelques révoltes contre les pillages des monastères secouèrent les populations les plus éloignées  de la capitale et les plus attachés à leurs institutions. La paix sera établit sous Elizabeth I avec la promulgation de 39 articles fondateurs. Seuls 10 avaient été promulgués sous le règne d’Henry VIII.

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Ruines de l’abbaye cistercienne de Tintern (Pays de Galles), 1536 (source Wikipedia)

L’iconoclasme et la destruction des monastères
La première conséquence de cette Réforme fut la fermeture des lieux comme les monastères et les pillages et destructions des décors des églises. En l’espace de quelques années, c’est la tradition médiévale de toute l’île qui disparait. Aujourd’hui, on ne conserve que des coquilles vides, des cathédrales et des églises vides de leur décor et d’une part de leur sens. On conserve aussi des ruines, symbole du romantisme du début du XIXème siècle. Au final, en rajoutant la crise iconoclaste des Jacobins du XVIIème siècle, les destructions sont comparables à celles infligées par la Révolution française aux résidences royales et églises. Ce mouvement iconoclaste émergea sous l’influence entre autre de Thomas Cromwell qui envoya des agents un peu partout en Angleterre récupérer les trésors de ces églises et les incorporer au trésor royal. De nombreux objets liturgiques furent fondus pour récupérer l’or dont Henry VIII avait besoin en fin de règne, ayant dilapidé presque l’intégralité de la fortune que son père avait amassée en résidences royales, fêtes et guerres plus ou moins utiles. L’ironie de l’histoire était quand même que le roi, Henry VIII, dans le 6ème article promulgué de l’Eglise d’Angleterre autorisait le culte des images dans les églises, à vocation notamment pédagogique, comme il était de tradition depuis les premiers temps de l’Eglise.

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Family saying Grace, Antoon Claeissins, 1585, Weiss Gallery

L’apparition d’une nouvelle classe sociale
Une autre conséquence émergea de cette crise, et qui cette fois-ci fut bénéfique et notamment sur le long terme : l’apparition de la « gentry ». Le mot tel quel signifie « bourgeoisie » dans le dictionnaire. En réalité, son sens est un peu plus compliqué que le sens qu’on donne à la bourgeoisie française. Situé entre la noblesse et le tiers-état, il s’agit de la classe qui réunit les « gentlemen ». Ces derniers, ayant notamment acheté les anciens terrains des abbayes confisquées par Henry VIII, sont situés au-dessus de la bourgeoisie classique qui n’aurait pas pu se permettre de restaurer pour un certain nombre et d’entretenir une telle résidence. Pour certains, cette résidence s’accompagne aussi d’un titre de noblesse dit « de courtoisie », c’est-à-dire ne leur permettant pas d’accéder à la propriété, ce qu’ils réussissent par eux-mêmes. Ainsi, grâce à leurs affaires qu’ils continuent de gérer, ils accèdent à la propriété et se rapprochent de la noblesse, mais aussi par l’intermédiaire de leurs clients, accèdent aussi à des fonctions plus élevées comme un siège au Parlement ou des postes municipaux. Par exemple, William Cecil, le conseiller de la reine Elizabeth, ne fut jamais plus haut qu’un baron. Des distinctions supplémentaires furent offertes à sa descendance.

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Portrait du soldat sir John Luttrell, Hans Eworth, 1550, peinture à l’huile, Collections du Courtauld Institute of Art, exposé à Dunster Castle (Somerset)

La gentry peut aussi intégrer aussi les petits propriétaires terriens, ceux qui deviennent les écuyers des seigneurs, les « squires ». Ces derniers, après avoir remplis leurs devoirs auprès de leur seigneur, s’installaient dans leur résidence et pouvaient auprès de leur localité tenir un rôle important : judiciaire, politique voire même politique. La grand-mère d’Henry VIII, Elizabeth Woodville et épouse d’Edward IV faisait partie de cette catégorie de gens. Cette catégorie sociale, à l’inverse des bourgeois français, ne fut pas ou peu dénigrée ou traitée d’arrivistes. Eduqués et cultivés, ils montrèrent par l’entretien de leurs bibliothèques, l’acquisition et la commande d’œuvres d’art un mode de vie raffiné, tenant à l’éducation de leurs enfants par exemple comme une valeur fondamentale de la famille. Le portrait de ce soldat ci-joint, montre le type de commande qui pouvait être commandé par cette classe, pas seulement des portraits de familles, mais aussi des allégories montrant aussi leur érudition. A l’époque georgienne, leur classe aura encore plus de pouvoir grâce à l’enrichissement soudain par des systèmes financiers comme le système Law, et se montreront comme des grands commanditaires d’œuvres d’art, favorisant un goût national à l’inverse de la cour qui préférera toujours l’art de vivre à la française.

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Saint Pierre reconnaissant le Christ, XVIème siècle, Vitrail Nord de l’église Saint Pierre Hungate (Norwich) 

Une nouvelle production artistique : l’exemple du vitrail
D’un point de vue artistique, la Réforme transforme tous les codes de l’art, notamment par l’abandon progressif de l’iconographie religieuse (on retrouve encore des tapisseries représentant la vie des Patriarches de l’Ancien Testament entre autre chez Henry VIII). Que devient alors l’art religieux ? Un article intéressant de David King, publié en 2010 dans la Revue de l’Art, nous explique la transition de la Réforme dans l’art religieux, notamment au travers d’une de ses productions les plus emblématiques : le vitrail. Les dégâts que firent les destructions sous Henry VIII en 1538 principalement, puis sous le règne d’Edward VI rendirent de nombreux lieux de culte inutilisables. Par manque de fonds, il était impossible de reconstruire de nouveaux lieux, ainsi furent-ils réparés sur ordre d’Elizabeth I. Les vitraux pour la plupart furent remplacés par de simples fenêtres, mais un art mineur du vitrail persista quand même, la plupart pour les lieux profanes, ornés d’armoiries notamment, mais aussi pour les églises. Ces restaurations apparaissent dans la deuxième moitié du XVIème siècle et au XVIIème siècle, avec des vitraux produits dans les villes les plus pieuses comme Norwich ou encore York.

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« La danse de la mort », 4ème vitrail Sud, XVIème siècle, église Saint-André (Norwich)

Il est donc normal que nous retrouvions les principaux exemples de vitraux dans cette région. Norwich est alors l’une des villes les plus pieuses d’Europe. Elle comptait une centaine d’édifices religieux à son compte, et donc avec un important centre de production de vitrail. Ces vitraux se placent dans la tradition médiévale et s’harmonisent avec les précédentes exécutions. Prenons par exemple celui de la danse de la mort, situé dans l’église Saint-André de Norwich. Elle représente un évêque accompagné de la mort et d’un jeu de dames. Techniquement parlant, on retrouve la technique du vitrail médiéval avec des réseaux de fer tenant les différents morceaux de verre mais aussi une palette de couleurs restreintes, avec en couleurs majeures le rouge et le bleu. On retrouve aussi des techniques datant plus du XIVème siècle, comme le traitement du verre en grisaille dans le travail de la mort et sous les pieds de l’évêque, et la présence de jaune au vif d’argent. L’iconographie de la danse de la mort s’inscrit elle aussi dans une tradition médiévale, causée par les affres de la mort pendant les nombreuses guerres et famines qui secouèrent la Grande-Bretagne et la France lors de la guerre de 100 ans et après.

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Edward VI et le pape : une allégorie de la Réforme, entre 1547 et 1570, National Portrait Gallery

Comme nous venons de le voir au cours de ce « bref » exposé et bien évidemment non exhaustif. La réforme eut une conséquence importante sur la vie religieuse des Anglais mais surtout sur le plan social et culturel. Ainsi, il est donc normal d’y trouver rapidement les premiers effets dès le règne d’Henry VIII sur la production artistique. Plus encore, on peut aussi comprendre la facilité avec laquelle la littérature antique fut rapidement adoptée par les artistes et les mécènes de ce temps. D’où aussi une Renaissance conceptuelle et allégorique forte, un moyen de remplir le vide que les saints laissèrent lors de leur destruction.

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