La Tapisserie, passion d’Henry VIII

Avant l’arrivée d’Henry VIII sur le trône, l’Angleterre était déjà connue pour ses travaux de broderie, notamment au fil d’or appelé « opus anglicanum » [1] et la tapisserie qu’elle importait en grandes quantités chez ses partenaires du Nord de l’Europe. L’arrivée du souverain marqua cependant un moment tout à fait fondamental pour le goût des textiles chez les Anglais, et avant tout au sein de la famille royale. Comment expliquer cette passion d’Henry VIII pour la tapisserie ? En quoi cette frénésie va-t-elle marquer à jamais l’île britannique ?

01

Fauconnerie, Tenture de la Chasse, atelier d’Arras, vers 1430, ancienne collection de Bess de Hardwick, duchesse de Devonshire, Victoria & Albert Museum

L’héritage
Comme le montre le catalogue des collections publiques[2], le Royaume-Uni conserve une quantité assez incroyable d’exemples de tapisseries, notamment à partir du XVème siècle comme l’indiquent les inventaires des rois successifs. Ainsi, au moment où Henry VIII monte sur le trône, il aurait hérité d’environ 500 tapisseries. Celles-ci s’inscrivaient alors dans la tradition de la cour bourguignonne, ces dernières étant principalement commandées aux ateliers d’Arras et de Tournai. Médiévales, il s’agit donc te tapisseries dites « millefiori » composées à partir de modèles prédéfinis dans des recueils qui se diffusent dans toute l’Europe. Ces scènes reprennent des archétypes de la vie courtoise. Cette tendance s’accentue après le mariage d’Edward IV et Elizabeth Woodville, d’une branche cousine des ducs de Bourgogne ; et celui de la sœur d’Edward IV, Margaret avec Charles le Téméraire.[3]

02
La tapisserie des Deux-Roses (détail), après 1486, Winchester College

Une autre partie des tapisseries qu’Henry VIII hérite, et qu’il connaissant déjà depuis son enfance, sont les commandes de son père. Celles-ci confirment une certaine continuité avec les productions acquises par les rois Plantagenêt.  En effet, bien qu’il n’ait pas développé une cour aussi brillante que celle de son fils, Henry VII comprit très rapidement l’importance d’entourer sa personne d’un « trousseau » à la hauteur de son rang, afin de montrer son pouvoir, sa légitimité mais aussi sa richesse. C’est ainsi qu’on connait quelques exemples de tapisserie qu’il commanda, notamment pour la naissance de son fils aîné, Arthur (mort en 1502). Celle-ci en plusieurs fragments, rappelle l’origine du prénom du Prince, le roi Arthur, à travers un langage héraldique complexe, ainsi que l’union entre la maison de York et celle de Lancastre. Elle est actuellement conservée au Winchester College.

03
La pêche miraculeuse, carton préparatoire de Raphaël, Tenture de l’Acte des Apôtres pour la chapelle Sixtine à Rome, retissée pour Henry VIII, 1515-16, gouache sur papier tendu sur toile, Victoria & Albert Museum

Une collection à la hauteur d’un Prince
On a aujourd’hui qu’une vision très fragmentaire de la collection qu’Henry VIII a formé, celle-ci ayant été vendue à l’occasion de la vente du Commonwealth Government au lendemain de l’exécution de Charles Ier. Seulement une centaine de pièces furent conservées par Cromwell pour son utilisaiton personnelle, puis rendus à la Couronne en 1660. Pourtant, l’inventaire de 1547 indique que les collections royales étaient composées de près de 2.500 tapisseries allant du coussin de fauteuil aux immenses tentures ornant les différentes salles de réception du roi.  Ces tapisseries avaient alors des fonctions très variées et étaient choisies ou commandées selon un but précis. Au moment de son couronnement, Henry VIII nomme Pieter van Aelst « Fournisseur d’Arras du Roi ». Ce dernier a pour mission de voyager vers les ateliers et intermédiaires pour acheter des tapisseries pour Henry VIII. En tant qu’artiste il réalisera aussi des tapisseries originales. L’achat d’une tapisserie se déroulait de manières diverses : soit van Aelst, en tant que connaisseur, choisissait selon les demandes du roi, des tapisseries qui conviendraient à son goût. Celles-ci servaient alors principalement au confort des palais, comme des coussins par exemple, ou encore les 108 tapisseries qui servirent à orner le palais de Beaulieu (aujourd’hui disparu). Il s’agissait donc de tapisseries à usage courant.

04
David au temple, Tenture de David et Bethsabée, d’après Pieter van Aelst, Bruxelles, vers 1520-1525, musée de la Renaissance, château d’Ecouen (France)

La deuxième partie de la collection, environ 200 dans la totalité de la collection d’Henry VIII, requerrait l’attention directe du roi. Il s’agissait en générale d’immenses tentures ou encore de cadeaux diplomatiques. Celles-ci étaient commandées, souvent personnalisées aux armes du roi par exemple, ou traitant d’un sujet spécifique en lien avec la politique du moment. C’est le cas par exemple au moment du premier divorce d’Henry VIII et de Catherine d’Aragon provoquant la Réforme de l’Eglise d’Angleterre. Commandant ces tapisseries auprès d’ateliers sur le territoire de Charles Quint, neveu de Catherine, Henry ne pouvait exprimer ses opinions de manière trop éclatante, et suggérait donc sa position par le biais de nombreuses commandes dans les années 1529 à 1533 de tentures aux histoire bibliques d’héros et de patriarches de l’Ancien et du Nouveau Testament : David, Abraham, Joshua ou encore saint Paul, exacerbant l’idée qu’un roi se doit d’être aussi le chef spirituel de sa communauté. Sans parler de propagande, ces décors suggéraient continuellement la politique du roi. Ces sujets religieux augmentent, notamment à partir des années 1520 : retissage de la Tenture de l’Acte des Apôtres, originellement destinée à la chapelle Sixtine de Rome. A cela se rajoutent aussi des tapisseries aux sujets plus humanistes. La tapisserie permettait donc de répondre à des issues politiques, mais était aussi un moyen de choix dans la diffusion de nouveaux modèles et des goûts formels et iconographiques du roi.

05
La rencontre d’Abraham et de Melchisédech, Tenture de l’Histoire d’Abraham, attribuée à Pieter Coecke van Aelst, ateliers de Bruxelles, 1540-43, Hampton Court, Royal Collection Trust © Her Majesty Queen Elizabeth II 2014

Deux tentures d’exception : Abraham et Romulus et Remus
Laissez-nous maintenant vous présenter deux des plus beaux chefs d’œuvre de la tapisserie de cette époque. Ces deux ensembles sont différents, l’un étant intégralement conservé, l’autre n’étant connu que de manière assez partielle. Le premier « set », comme le définissent les Anglais, est la raison pour laquelle les touristes se pressent à Hampton Court. Il s’agit bien évidemment de la Tenture de l’Histoire d’Abraham, une des tentures les plus célèbres de la Renaissance. Réalisée à la fin du règne d’Henry VIII, elle synthétise donc toutes les ambitions du roi : premier Patriarche de son peuple, Abraham dû attendre longtemps avant d’avoir un fils à qui léguer son héritage, tout comme Henry VIII. Le récit est chronologique, littérale même, avec sur chaque tapisserie les moments clés de la vie du Patriarche. Composée de dix tapisseries, cette tenture fut réalisée au fil d’or, avec de la laine et de la soie. Chaque tapisserie mesure près de 5 mètres sur 8, de dimensions colossales donc. Elles furent tendues à Hampton Court pour ne presque plus quitter la résidence favorite d’Henry VIII.

06
La naissance de l’enfant royal, Tenture de Romulus et Remus, 1528, dessin de John Carter 1790-1810, Victoria & Albert Museum

Pour ce qui est de la tenture de Romulus et Remus, bien qu’elle ait survécu aux affres de la Révolution anglaise de Cromwell, il ne reste aujourd’hui que des fragments, la tenture ayant été découpée pour être placée ailleurs. Sa place originelle était dans la Chambre des Princes du palais de Westminster. Elle est donc principalement connue par les dessins que l’artiste John Carter réalisa autour de 1800 et qui sont aujourd’hui au Victoria & Albert Museum. Réalisée en 1528, cette tenture se place stylistiquement dans la continuité avec Raphaël et son élève Giulio Romano. Réalisée en laine, soie et fils d’or et d’argent, elle est de bonne qualité comme le confirment les fragments restant. Quant au sujet, il rappelle la naissance de Rome, la naissance d’un empire donc. Le moment de sa réalisation coïncide donc avec les débuts de questionnement du roi sur sa position en tant que roi d’Angleterre par rapport au reste du monde et par rapport à l’Eglise. Il rêve d’un empire, il se voit en Romulus et Remus, en père fondateur de l’empire anglais qui n’émergera que sous le règne de sa fille, Elizabeth. Henry VIII conservait deux tentures de quatre tapisseries sur ce sujet. Les thèmes comme celui de la naissance de l’enfant royal, montrent aussi les rêves d’Henry de léguer son royaume à un héritier. Il est donc très probable que le roi soit intervenu dans l’acquisition de ces pièces.

Un goût pour la Renaissance

07
Les Triomphes de Pétrarque, ateliers de Bruxelles, 1500-1523, ancienne collection du cardinal Wolsey (1523), 4×8,23m, Royal Collection Trust © Her Majesty Queen Elizabeth II

Aujourd’hui, dans l’étude de la production artistique de l’époque Tudor, le portrait tient une place prédominante. Pourtant, ce dernier tenait une place secondaire par rapport notamment à la tapisserie. Celle-ci, omniprésente dans les résidences royales et aristocratiques, luxueuse de par son coût (on estime qu’une tenture comme celle d’Hampton Court pouvait coûter les impôts annuels d’une dizaine de villes) et de par la longue durée de fabrication, était donc le moyen le plus sûr de montrer sa richesse et sa puissance aux visiteurs. Principalement importée, elle permettait aussi de connaitre les goûts de l’Europe et de les diffuser en Angleterre. Ainsi entre la Renaissance par la grande porte dès les premières années du XVIème siècle. Le goût du roi est entre autre formé par les acquisitions de son conseiller, cardinal Wolsey, et par son éducation humaniste. Thomas Wolsey, conseiller d’Henry VIII jusqu’en 1529, acheta environ 200 tapisseries, entre autre auprès de ses prédécesseurs comme l’archevêque de Durham, tel est le cas de la tenture des Triomphes de Pétrarque, mais aussi auprès de son nouvel évêché, Tournai, devenue anglaise en 1513. Il développe des sujets religieux et humanistes – Pétrarque, auteur italien du XIVème siècle, est considéré comme l’un des premiers humanistes – il fait aussi entrer le style de la Renaissance classique italienne, celui de Raphaël et de son élève Giulio Romano. Les compositions harmonieuses et construites de ces artistes de l’apogée de la Renaissance, se mêlent à des couleurs chatoyantes et des techniques luxueuses de la tapisserie comme l’ajout de fil d’or et d’argent pour révéler la beauté des figures classiques de ces maîtres.

08
La mort d’Hercule, atelier flamand, début du XVème siècle, Windsor Castle, Royal Collection Trust/© Her Majesty Queen Elizabeth II 2014

La tapisserie subit aussi les mêmes évolutions que la peinture en Italie en France. A partir de 1515/20, alors que les grands maitres de la Renaissance classique – Raphael et de Vinci – sont morts, un nouvel élan créateur secoue l’Italie et se diffuse très rapidement dans toute l’Europe : le maniérisme. Ce style qui pousse à outrance jusqu’à la dissonance les conventions établies 20 ans plus tôt forme l’un des premiers courants européens d’art, et l’Angleterre n’échappe pas à son emprise comme le montrent par exemple les tapisseries de grotesques dont on sait qu’Henry VIII en avait des exemples mais dont il ne reste peu de trace aujourd’hui. Ces grotesques, inventés par Raphaël sont entre autre repris par les Flamands comme Cornelius Loris et Cornelius Bos[4]. Les thèmes repris font largement référence à l’Antiquité de par la forme et les sujets : divinités, héros des épopées grecques, etc. Ces nouveaux modèles sont alors vus par tous les courtisans qui a leur tour vont s’en inspirer pour acquérir leurs propres tapisseries.

09
Tapisserie de grotesques aux armes d’Herbert, 1er duc de Pembroke, Flandres, 1548-1601, Victoria & Albert Museum

La tapisserie, une prérogative royale ?
Bien moins grandiloquente que la collection d’Henry VIII, les plus grands nobles d’Angleterre aussi commandèrent et acquièrent des tapisseries pour leurs résidences privées, pas forcément pour leurs appartements de cour mais surtout pour leur château en province. On compte environ une moyenne de 15 tapisseries, principalement tendues sur les murs pour garder la chaleur comme à l’époque médiévale. Ces dernières suivent irrésistiblement les goûts du roi : tapisseries de grotesques, notamment pour Herbert, 1er duc de Pembroke et beau-frère d’Henry VIII, aujourd’hui au Victoria & Albert Museum, est accompagné des armoiries de la famille. Peu de commandes de tapisseries certes, mais une nécessité de les faire à son nom.

10
Sheldon Tapestry Map du Gloucestershire, Richard Hyckes, vers 1590, Bodleian Library, acquise avec le soutien d’ArtFund

A cela il ne faut pas oublier la production de tapisseries en Angleterre elle-même. En effet, depuis le XVème siècle, une série de tapisseries dites « Arras » sortent de petits ateliers. Issus de la tradition de l’opus anglicanum (la broderie de fil d’or) dans la forme et de la tapisserie flamande, elles continuent d’orner les robes ecclésiastiques de scènes religieuses, surtout avant 1550. L’artiste le plus réputé est alors William Sheldon (vers 1500-1570) qui mettra ne place une véritable manufacture avec l’artiste Richard Hyckes, préfiguration de la manufacture de Mortlake, l’équivalent anglais des Gobelins. Ses cartons furent conservés par ses fils et on peut alors avoir une idée de ces « Sheldon looms » qui auront un véritable succès dans la deuxième moitié du XVIème siècle, notamment pour leur côté production nationale, une caractéristique importante de l’art sous le règne d’Elizabeth.

11
Voyage à Caluce (Calcutta), Tournai, 1513, collection privée

Le style des tapisseries que les nobles commandent sont souvent de style inférieur à celles du roi, ce qui n’empêche pas de trouver quelques très belles pièces comme « Voyage à Caluce », réalisée au début du XVIème siècle pour Robert de Wytfel, conseiller d’Henry VIII, et qui rappelle l’art du maitre italien Giotto du XIVème siècle et la peinture de la Première Renaissance florentine dans un décor exotique digne du Nouveau Monde. Pour ce qui est des tapisseries Sheldon, la figuration humaine rappelle encore trop celle de l’opus anglicanum et montre encore l’utilisation de modèles sur carnets à l’inverse de modèles vivants. Une évolution progressive donc.

12
Paysage idyllique, atelier de William Sheldon, 1580-1590, vendue à la Grovesnor House Art and Antiques Fair en 2007, collection particulière.

Que reste-t-il de cet héritage du grand roi Henry VIII ? Une passion pour les arts affichés certes, mais toujours liée à un but politique de grande envergure, et notamment dans les affaires étrangères. Tous les chroniqueurs et voyageurs passant par la cours de Londres s’extasièrent devant la somptuosité des décors intérieurs Tudors. On verra qu’à partir du dernier tiers du XVIème siècle, les sujets religieux désormais disparus sous Elizabeth II, seront remplacés par des paysages, et des jardins. Les thèmes de vie de cour ne seront pas cependant abandonnés, comme le montrent la collection de tapisseries médiévales de Bess de Hardwick, aujourd’hui au Victoria & Albert Museum. Ce goût n’était seulement pas réservé à Henry, mais se dénote dans toute l’Europe, comme les collections d’objets d’art du musée du Louvre et du Patrimonio Nacional d’Espagne le prouvent. Une passion toute européenne, une passion de la Renaissance.

 

Pour plus d’informations sur les tapisseries présentées :
L’Histoire d’Abraham : http://www.royalcollection.org.uk/collection/1046/the-story-of-abraham-series
Gloucester Map : http://www.artfund.org/supporting-museums/art-weve-helped-buy/artwork/10024/sheldon-tapestry-map-gloucestershire
La Tenture de la Chasse : http://www.vam.ac.uk/content/articles/d/devonshire-hunting-tapestries/
Paysage idyllique : http://www.dailymail.co.uk/news/article-459575/The-forgotten-tapestry-turned-Elizabethan-gem.html

 

[1] Cf. https://unartanglais.com/2014/02/02/opus-anglicanum-trois-siecles-de-broderie-anglaise/
[2] WINGFIELD DIGBY G.F., Victoria & Albert Museum The Tapestry Collection, Her Majesty’s Stationnery Office, 1980
[3] Charles le Téméraire (1433-1477) : dernier duc de Bourgogne
[4] Cornelius Floris et Cornelius Bos, artistes flamands du début du XVIème siècle connus pour leurs carnets de motifs qui se diffusèrent largement en Angleterre et en Europe.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s