L’Angleterre et l’Europe : l’influence continentale sur l’art Tudor

Dans de nombreux livres d’histoire de l’art, l’époque Tudor, ou tout du moins jusqu’au milieu du XVIème siècle, l’Angleterre est encore dans le monde médiéval. Force est de voir à travers sa production artistique montre une forte influence des innovations continentales, et si ce n’est sur le point formel, elle est tout du moins conceptuelle. Regardons donc d’un peu plus près cette Renaissance anglaise, ses influences, ses innovations et ses partis-pris.

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Portrait de Pétrarque (1304-1374), Andrea del Castagno, vers 1450, Galerie des Offices (Florence).

 

 A l’origine, des livres et des gravures
Encore plus que tous les autres pays de l’Europe, largement soumis à la censure catholique, l’Angleterre se nourrit de la littérature antique et ce même avant la rupture avec Rome. Elle reçoit rapidement traités d’architectures et traductions françaises de littérature vernaculaire, notamment Pétrarque, qui fut très probablement en Angleterre vers 1335, mais aussi Dante dans une moindre mesure. Se développe donc tout d’abord une Renaissance de la pensée avant la Renaissance formelle, en lien avec le courant humaniste, et donc avant tout une Renaissance conceptuelle. Ainsi apparaissent la notion de symétrie en architecture, la représentation psychologique des portraits, le développement de pièces de théâtre et mascarades qui empruntent largement au langage allégorique classique.

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Le Livre du Courtisan, publié en anglais en 1561 par Thomas Hoby, Université d’Oregon

 

Parmi les livres les plus importants qui influencèrent largement la cour et la production artistique, l’un des plus fondamentaux est « Le Livre du Courtisan » de Baldassare Castiglione (1528). Ce dernier visita la cour anglaise en 1506-1507 en tant qu’ambassadeur pour la cour d’Urbino qui avait d’importants contacts avec le royaume d’Angleterre. Des sources historiques indiquent qu’il fut reçut avec beaucoup d’attention et rencontra le roi, Henry VII. L’idée était de se rapprocher du pape Jules II della Rovere par l’entremise du neveu de ce dernier, duc d’Urbino. On ne conserve qu’une lettre de son séjour londonien, publiée dans un recueil en 1978. Malheureusement, rien ne concerne son point de vue sur la cour anglaise. Dans son célébrissime ouvrage, il y décrit les différentes qualités et devoirs pour devenir le parfait courtisan et notamment le goût et le devoir de commander des œuvres d’art. D’où un rapide essor de l’art de cour dès Henry VIII et surtout sous Elizabeth I.

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Dessin d’une tombe, Cornelis Floris, imprimé par Hieronymus Cock, Collections Royales, de S.M. Elizabeth II

 

D’un point de vue formel, les modèles parviennent en Angleterre par le biais de gravures mais aussi par la copie de tapisseries. Henry VIII commanda une copie de la Tenture de l’Acte des Apôtres, d’où la présence actuelle des cartons sur le sol anglais. Les nombreux échanges entre Londres, Urbino et les Flandres font aussi que les carnets de motifs voyagent rapidement. Des graveurs s’installent aussi rapidement en Angleterre et partagent leurs techniques. Souvent anonymes, ils ne deviendront qu’important qu’à partir du XVIIème siècle. Grâce à ces modèles, et ce dès les premières années du XVIème siècle les innovations de la Renaissance. Deux des importants graveurs de ce siècle sont Cornelis Bos et Cornelis Floris mais aussi Maarten van Hemmskerck. Ils influencent le développement d’une corporation de graveurs, dont l’un des plus grands représentants anglais est William Rogers, mort en 1604. Il est le premier graveur local connu qui réalisé un important nombre de gravures de portraits notamment et d’œuvres qu’on pourrait qualifier de « propagande ».

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Vues de la tombe d’Henry VII et Elizabeth d’York, commandée par Henry VIII, Pietro Torrigiano, 1512-18, Westminster Abbey, ModernMedievalists.blogspot.

L’affluence d’artistes et intellectuels européens à la cour d’Henry VIII
Holbein est certainement l’artiste européen le plus célèbre ayant travaillé en Angleterre. Il n’est cependant pas le seul à avoir reçu les honneurs d’un mécénat privilégié, qu’il soit royal ou proche de ce cercle du pouvoir. Attirés par ce jeune souverain sensible à tous types d’art, de nombreux artistes se proposent de servir le roi ou sont appelés. Nous comptons à la cour d’Henry VIII surtout, tout comme à la cour de François Ier à la même époque, de nombreux artistes notamment italiens comme Pietro Torregiano, Giovanni da Maiano en tant que sculpteurs, mais aussi les frères Bassano dans le domaine de la musique, ce qui confirme donc la perméabilité des frontières d’un point de vue artistique.

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Médaillon en faïence glaçurée, salle des Gardes, appartements d’Henry VIII, Hampton Court, Royal Collections of H.M. Elizabeth II (avant restauration)

 

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Médaillon en faïence glaçurée, salle des Gardes, appartements d’Henry VIII, Hampton Court, Royal Collections of H.M. Elizabeth I (après restauration)

Giovanni da Maiano est un artiste peu connu qui pourtant travailla sur de nombreux chantiers anglais et notamment Hampton Court et Greenwich Palace. D’origine toscane, l’un des plus importants centres artistiques italiens depuis le XIVème siècle, il est surtout connu pour son travail de la terre cuite en Angleterre. On connait malheureusement trop peu sur sa vie à part quelques lettres conservées. Son travail s’apparente à celui de la famille della Robbia à Florence, qui se spécialisèrent dans le relief de terre cuite, qui servirent notamment à l’important décor de la Florence du Quattrocento[1]. Il se peut donc que ce dernier fut en contact avec leur art voire même apprenti dans leur atelier. Il est aussi probable qu’il fut appelé par le Cardinal Wolsey l’appela pour le décor de sa résidence ; il arrive à Londres vers 1521. Ses médaillons se présentent tous de la même manière, en deux parties : le contour végétal et floral combiné au portrait ou à a scène voulue, traitée à la manière de la Première Renaissance italienne, à la fois sans concession mais aussi idéalisé. Les médaillons d’Hampton Court, récemment rénovés nous confirment ce schéma, tout comme celui situé dans la salle des gardes de l’appartement d’Henry VIII, présente ci-contre. La technique de la glaçure polychrome rappelle là encore le travail des Della Robbia par l’emploie d’une palette restreinte et un visage qui se dégage fortement du reste du relief.

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Mary Ière, Hans Eworth, 1544, huile sur toile, 104×78,5cm, Society of Antiquaries (Londres)

Autre artiste. Dans les années 1540, nous confirmons la présence d’Hans Eworth qui réalisera entre autre les portraits de Mary Ière. Tous ces artistes influenceront les artistes anglais qui alors ne sont pas plus que des artisans, pour la plupart anonymes et peu reconnus par la cour. C’est sous Elizabeth qu’ils s’émancipent, et tous doivent leur éducation à la présence des artistes étrangers. Que seraient Nicholas Hilliard et Isaac Oliver ne seraient rien sans les développements du portrait et de la miniature d’Holbein et de Lucas Horenbout. Le portrait, et la peinture plus généralement,  reste en effet l’un des médias privilégiés des influences continentales, étant l’un des médias principaux des innovations en Europe. En ce qui concerne la tapisserie, la longue tradition de travail du textile atteint des sommets avec, d’après le modèle des ateliers flamands, développent leurs propres ateliers qui aboutiront à Mortlake au XVIIème siècle. La sculpture, elle aura beaucoup plus de mal et malgré la présence de sculpteurs italiens, son art ne se redéveloppera pas avant le XVIIème siècle et notamment Charles Ier, là encore grâce à l’impulsion d’un sculpteur italien, le cavalier Bernin.

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Le Christ donnant sa mission à saint Pierre, 1515-16, gouache et charbon sur papier marouflé sur toile, 343x532cm, Victoria & Albert Museum

 

Les premières collections italiennes en Angleterre
L’influence italienne a toujours été une des principales sources de renouveau artistique en France à partir de la fin du XVème siècle. Au premier regard cependant, on se rend compte que l’art anglais au XVIème siècle n’a pas vraiment suivi la mode italienne pourtant prédominantes dans l’innovation artistique. Pourtant, comme nous venons de le dire, ces innovations étaient connues, et pas seulement de manière indirecte, mais aussi à travers les collections du roi et surtout des grands aristocrates qui se développent dès le règne d’Henry VIII. Celles-ci sont conservées dans les demeures provinciales de ces derniers, sur leurs terres donc. Parmi les importantes collections, comptons celles du Roi, du cardinal Wolsey, de Lord Lumley (m. 1609), des Cecil, conseillers de la reine Elizabeth, ou encore de Bess of Hardwick, la comtesse de Shrewsbury et intime de la reine. Ces collections reçoivent en même temps leur écrin, mais il faudra attendre le XVIIème siècle pour y voir une véritable volonté d’exposer ces collections : Old Hardwick Hall par exemple.

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The Firste and Chief Groundes of Architecture (extrait), John Schutte, publié par Thomas Marsche en 1563, Columbia University Libraries

Le goût pour l’Italie, nous le remarquerons pendant toute la période suivante de l’histoire artistique anglaise, reste une dominante dans l’art anglais, ce que montre notamment la persévérance des Anglais à construire à partir du XVIIème siècle et jusqu’à encore aujourd’hui, des maisons basées sur le modèle d’Andrea Palladio qu’Inigo Jones découvre à l’occasion d’un voyage en Italie. Le voyage, c’est bien le premier moyen de découvrir les innovations italiennes, de former son goût mais aussi d’étoffer ses collections grâce à des contacts, et ce même au moment de la rupture avec Rome. C’est le début des Grands Tours qui seront très réputés au XVIIIème siècle. Grâce à ces journaux de voyages (sir Philip et Thomas Hoby, William Thomas, John Schutte, etc.), les Anglais ont une idée des ordres classiques purs décrits des monuments antiques. En effet, il faut comprendre que l’Antiquité romaine était mal connue de l’Angleterre. Des quelques siècles d’occupation, on ne conservait que des murailles principalement : mur d’Hadrien, murs de la cité de Londres, etc. En 1563 est publié par John Schutte The Firste and Chief Groundes of Architecture.

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Portrait de William Cecil, 1er baron Burghley, attribué à Marcus Gheeraerts le Jeune, après 1585, National Portrait Gallery

Attardons-nous maintenant sur la collection des Cecils. Issus de la gentry, les Cecils prédominent la politique de l’époque élisabéthaine notamment avec William, conseiller de la reine jusqu’à sa mort en 1598, suivi de son fils, Robert, conseiller d’Elizabeth puis de Jacques Ier jusqu’à sa mort en 1612. Par leur habilité politique, William devient rapidement baron, le plus haut titre qu’un homme issu de la gentry puisse obtenir. D’un point de vue culturel, ils firent partie des premiers à comprendre l’importance du voyage sur le continent afin de parfaire l’éducation des enfants.  Ainsi se développe rapidement part leur entremise un goût prononcé pour l’Italie et l’occasion d’acquérir de nombreuses pièces dont des sculptures qui partirent par la suite dans les collections du célébrissime Lord Arundel. Parmi les nouveautés que les Cecils apportent en Angleterre, les tables en marqueterie florentine, aujourd’hui encore dans les collections du marquisat de Salisbury[2], mais aussi des peintures de maitres italiens contemporains et anciens. Par leur biais, et celui d’autres nombreux collectionneurs de cette époque, comme Shrewsbury, Arundel, etc., le goût italien se forme et explosera sous le règne d’un certain Charles Ier.

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Portrait allégorique d’Elizabeth I âgée, anonyme, vers 1620, Corsham Court (propriété de Lord James Mathuen-Campbell)

 

Une Renaissance avant-gardiste
Le terme de renaissance, d’après le dictionnaire Larousse, signifie : « action de renaître ; nouvelle vie, nouvelle vigueur » ou encore « nouvel essor, renouveau ». Le terme caractérise une « époque de rénovation culturelle et artistique succédant à une période pauvre ou jugée comme telle. »[3] Le terme « Renaissance » indique aussi dans les terminaisons d’Histoire de l’Art un retour à l’antique. Par la présence des sources et des artistes apportant ce nouveau goût, la culture classique est bien imprimée chez les Anglais et peut-être même encore plus que d’autres pays en Europe, étant moins sujette à la censure catholique. Par exemple, l’allégorie reprenant les modèles antiques, déjà très présent sous le règne d’Henry VIII, explose sous Elizabeth I, faisant de la reine même une allégorie de l’Angleterre.

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Henry VIII et ses successeurs : Mary et Philip à gauche accompagnés de Mars, Edward et Elizabeth à droite accompagnés de l’Abondance et Minerve, d’après Lucas de Heere, vers 1595-1600, British Museum (Ancienne collection d’Horace Walpole, 4ème duc d’Orford)

 

Autre élément important de cette Renaissance atypique, l’importance du modèle flamand. Depuis le Haut Moyen Age, les contacts entre l’Europe du Nord et l’Angleterre sont très importants, que ce soit d’un point de vue politique, économique ou culturel. Appartenant à la même division géographique, mais pas tant que ça, les apports successifs permettent à la culture anglaise d’acquérir des lettres de noblesse au XVIème siècle dont elle est déniée sous les Plantagenêt puisqu’alors  considérée comme une succursale de l’art français. Autre atout, alors que la France ne se retournera vers l’art flamand qui sera une influence prédominante qu’à la deuxième moitié du XVIème siècle, l’Angleterre elle comprend son originalité et ce dès le début du XVIème siècle, accentué aussi avec la rupture avec Rome dès 1534. Ces relations privilégiées avec les Flandres feront de l’Angleterre un important centre artistique surtout au XVIIème siècle.

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Elizabeth the Golden Age, un film de Shekhar Kapur avec Cate Blanchette et Geoffrey Rush, 2007

 

De nombreux éléments continentaux influèrent de manière importante l’art anglais, mais l’une des étapes qui nous surprend le plus est le filtre mis en place par rapport à ces innovations et les adaptations faites de ces influence sur un art national empreint de tradition chevaleresque et d’une noblesse médiévale qui fait de cet art anglais au XVIème siècle, une Renaissance de l’art national. Peut-être est-ce pourquoi on considère depuis toujours l’époque Tudor comme l’âge d’or, l’âge classique de la culture anglaise. Alors l’Angleterre du XVIème siècle, une Renaissance ? Yes my dear ! Rendez-vous la semaine prochaine pour un nouvel épisode.

Notes :
[1] Quinzième siècle
[2] Robert, fils de William Cecil, devint duc de Salisbury qui devint par la suite un marquisat.
[3] Dictionnaire Larousse en ligne : http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/renaissance/68116

 

Pour en savoir plus :
CHANEY Edward, The Evolution of the Grand Tour: Anglo-Italian Cultural Relations since the Renaissance, Routledge, 2000
HALE John, England and the Italian Renaissance: The Growth of Interest in its History of Art, 4ème edition par Edward Chaney, Blackwell (Oxford), 2005
McLAUGHLIN M., PANIZZA L. et HAINSWORTH P. (ed.), Petrarch in Britain: Interpreters, Imitators and Translators over 700 Years, British Academy et Oxford University Press, 2007
MORTIMER Anthony, Petrarch’s Canzoniere in the English Renaissance, Rodopi, réédition 2005
WYATT Michael, The Italian Encounter with Tudor England, a Cultural Politics of Translation, Cambridge University Press, 2005
Première traduction du Livre du Courtisan en Anglais par Thomas Hoby, 1561, Université d’Oregon : http://darkwing.uoregon.edu/~rbear/courtier/courtier.html

 

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