L’or des Tudors

Orfèvrerie et objets d’art au XVIème siècle en Angleterre

L’une des productions artistiques encore non discutées est aussi la plus luxueuse. La cour anglaise au XVIème siècle est l’une des plus riches et suppose donc une importante production d’objets d’art et de parure, utilisant les matériaux les plus précieux seyant à un prince de la Renaissance. En effet, la commande de pièces d’orfèvreries est un des marqueurs sociaux et culturels de premier ordre : leur qualité, leur quantité mais aussi leur ratio entre importation et production locale nous permettent d’analyser rapidement le faste d’une cour, d’un souverain mais aussi sa personnalité face à la dépense du trésor. Leur analyse stylistique permet aussi de connaitre l’influence dans lesquels ils sont inscrits et dans laquelle eux-mêmes s’inscrivent. Tentons donc une dernière brève analyse de l’art anglais au XVIème siècle à travers l’un des médias les plus significatifs.

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Eteignoir au monogramme d’Edouard VI, 1547-1553, Victoria & Albert Museum

Un art aulique et royal
Qui dit or dit forcément richesses et au XVIème siècle, les seuls aptes à pouvoir se parer d’or sont la cour et les très riches marchands. Cet apanage des plus grands qui les distinguent des autres classes  fut hautement protégé par les lois et par les rois eux-mêmes, en commençant par la protection de leurs artisans, une des raisons pour lesquelles l’art de l’orfèvrerie atteint des niveaux d’excellence dans les cours européennes. Les rois et courtisans firent appel aux meilleurs dans toute l’Europe et les protégèrent au sein de leur  cour, leur évitant les corporations. Il s’agit aussi de la raison première de l’internationalisation du style des objets d’art, ce que nous verrons dans la partie suivante. Les techniques et matériaux aussi furent similaires dans toute l’Europe.

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Portrait commémoratif de la famille Cobham, école anglaise, 1567, Longleat House Collection

La première fonction  d’un objet d’art ou de parure était d’être montré et de servir de symbole de statut, de privilèges, de charges, de fonctions. Les hommes, les femmes, mais aussi les enfants se paraient largement comme le confirment les nombreux portraits conservés de cette période. Parmi les parures les plus classiques, on trouvait les colliers de charges et ordres dont celui de la jarretière, les chaînes, les bracelets, les bagues mais aussi les broches et autres bijoux ornant vêtements et chapeau. L’orfèvrerie comptait aussi la vaisselle mais aussi les outils militaires : les armures, les épées, les plats, etc. Ces objets avaient aussi une fonction utilitaire mais de nombreux servaient de parade et d’ostentation : les plats étaient exposés sur des dressoirs, les armures les plus orfévrées servaient uniquement pour des triomphes, comme celui au retour du siège de Boulogne. Lorsqu’ils n’étaient pas utilisés, ces parures et objets étaient entreposés dans le Trésor à la Tour de Londres.

03
couronne d’Henry VIII, reconstitution actuellement exposée dans la Chapelle Royale de Hampton Court

Un des objets les plus orfévrés et aboutis dont nous n’avons pas encore parlé est la couronne. Certes il s’agit véritablement du seul véritable objet d’art utilitaire dans cette production. S’y confondent la tradition de la couronne depuis le Haut Moyen Age, ces insignes visibles du pouvoir étaient essentiels dans la représentation du roi. Les gemmes et ornements étaient donc choisis en lien avec cette fonction primordiale. Bien évidemment, l’apparence tint une place capitale : les gemmes les plus précieuses furent recherchées, les ornements les plus raffinés afin de montrer à tous le pouvoir du roi. Récemment a été reconstituée la couronne d’Henry VIII et présentée dans la Chapelle Royale de Hampton Court[1]. De type fermé, cette couronne est un joyau d’orfèvrerie sur un bonnet de velours violet, la couleur de la royauté. Elle est formée d’une couronne de lys héraldiques alternés de croix qui se joignent au centre de la tête et culminent sur un globe lui-même surmonté d’une cinquième croix. Ainsi, les principaux symboles régaliens sont présents. De forme imposante avec des motifs massifs, la couronne est sertie de perles, de gemmes de toutes les couleurs : émeraudes, saphir, améthyste et diamant selon la reconstitution, le tout dans un décor soulignant les motifs de croix et de lys de manière très foisonnante. La présence du lys indique aussi la prétention des rois anglais sur la couronne français, une prétention qu’ils gardèrent pendant encore de nombreux siècles. Le modèle de cette couronne fut utilisé pour réaliser celle d’Elizabeth I[2] entre autre. La couronne originelle fut fondue sous ordres d’Oliver Cromwell en 1649. Nous vous invitons à suivre le site en lien avec la note 1 pour en savoir plus sur sa reconstitution.

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Plat à épices, Roger Flynt, 1573-74, Victoria & Albert Museum

Un art de la Renaissance
Il est difficile plus que pour tout autre média de définir un style national dans le travail de l’orfèvrerie, que ce soit en Angleterre, la région qui nous concerne, que pour toute autre royaume européen du XVIème siècle. En effet, les objets orfévrés étaient le moyen d’échange premier entre les royaumes car ils étaient constitués d’or et/ou d’argent. En outre, ils étaient utilisé en tant que moyen de garantie en cas d’emprunts, d’où une importante circulation de ces biens à travers toute l’Europe. A cela se rajoute la diffusion des modèles italiens et flamands, que nous avons déjà discuté dans notre chapitre consacré à l’influence continentale sur l’art anglais du XVIème siècle[3]. La plupart des modèles alors diffusés sont ceux des ornemanistes. Ainsi, le vocabulaire décoratif utilisé reprend donc largement ces modèles mais aussi la tradition de l’orfèvrerie déjà bien présente en Angleterre, notamment dans son centre le plus important, Londres. Les regalia notamment, ne changent pas de formes : le globe, le sceptre, la couronne etc.

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Le bijou « Darnley » ou « Lennox », 1571-78, Collections royales de S.M. Elizabeth I

Les nouveautés qui apparaissent traduisent l’acceptation d’un des sens de Renaissance,  le retour à l’antique, que ce soit dans le travail des techniques mais aussi dans l’emploi d’une iconographie. En témoigne ce pendentif dit de Darnley ou de Lennox. Réalisé sous le règne d’Elizabeth I, il s’agit à l’origine d’un objet souvenir de la comtesse Lennox en mémoire de son époux défunt qui fut récupéré par le fils de cette dernière Henry qui le légua lui-même à Lord Henry Darnley, second époux de Mary Stuart. Il s’agissait don en réalité d’un emblème, dont les inscriptions, formant l’impresa du commanditaire, en lien avec les ambitions de la famille Lennox-Darnley de voir Mary Stuart et Lord Darnley prendre le pouvoir en Angleterre. Cette idée est corroborée par la présence des quatre vertus cardinales autour d’un cœur de saphir surmonté d’une couronne ornée de lys héraldiques blancs, indiquant les prétentions royales de cette famille. Probablement réalisé en Ecosse, l’aspect formel des figures allégoriques indiquent une forte influence maniériste française dans l’élongation des corps et l’aspect très graphique des corps. Cette influence s’eplique par le fait que Mary Stuart passa la majeure partie de sa jeunesse jusqu’à la mort de son premier époux, François II, en 1661 en France. Les techniques employées (gemmes sur basse taille, émail) sont traditionnelles dans tout l’Europe. Bijou royal, il fut récupéré par le Trésor anglais lorsque le fils de Mary, Jacques VI d’Ecosse, devint roi d’Angleterre.

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Portrait d’une femme inconnue, Nicholas Hilliard, v. 1590, Victoria & Albert Museum

Le goût du médaillon explose avec les carrières de Nicholas Hilliard et Isaac Oliver en tant que miniaturiste. Ces derniers réalisèrent de magnifiques portraits-bijoux en aquarelle et gouache sur velin principalement qui étaient ensuite sertis dans des montures orfévrées. L’un des plus beaux est certainement celui aujourd’hui conservé au Victoria & Albert Museum représentant une femme anonyme. La miniature est déjà une œuvre majestueuse dans le détail notamment de la fraise en dentelle amidonnée dont chaque ajour est travaillé, mais aussi dans le soin apporté dans la parure de cette dernière qui devient une mise en abîme du bijou lui-même qui servirait lui aussi à la parure. Il est serti dans une monture d’or ornée de perles et d’émaux bicolores. Bien que moins bien majestueux que les autres objets princiers notamment, ce petit pendentif montre aussi l’aisance dans laquelle vivait cette cour sous les Tudors et qui pouvaient se permettre de commander les services du Peintre de la Reine.

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Médaille commémorative du couronnement d’Edouard VI,  1547, British Museum

Un art symbolique
A partir du XVIème siècle, on voit apparaitre des objets spécifiques à une dynastie devenant un héritage inaliénable, les rendant invendables : apparait la notion de « Joyaux de la Couronne » par décret, d’abord sous François Ier, puis en Angleterre à peu près à la même période sous Henry VIII. Cette notion couvre alors les regalia mais aussi tout un ensemble de parures et objets, aujourd’hui conservés à la Tour de Londres. C’est ainsi que la couronne d’Henry VIII, citée plus haut, et reconstituée, fut fondue afin de récupérer l’or car elle n’aurait jamais pu être vendue. Malheureusement, la plupart des regalia furent fondues lors de la République de Cromwell en 1649 et les regalia restantes sont celles qui furent réalisées lors du sacre de Charles II en 1661. On a cependant une idée de ces regalia à travers les portraits et médailles commémoratives des couronnements royaux, comme celle-ci d’Edouard VI, réalisée donc en 1547. Le jeune roi porte la couronne de son père, celle qui fut reconstituée (voir ci-dessus), le globe, symbolisant l’universalité de son pouvoir et l’épée. Ces regalia sont classiques dans tout l’Europe. A cela se rajoutent les armoiries du jeune roi, celles de son père et de sa mère Jane Seymour qui mourut en lui donnant la vie. Le globe et la couronne seront aussi repris dans le portrait d’Elizabeth, aujourd’hui conservé à la National Portrait Gallery, copie du portrait commémoratif de son couronnement en 1559.

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Baque d’Elizabeth I dite « The Chequers ring », 1558-1603, The Chequers Trust

Les objets les plus symboliques furent certainement ceux qui furent créés sous le règne d’Elizabeth I, alors que la tendance de l’allégorie, vue dans le chapitre précédent, atteint son sommet. Ces objets prirent de plus en plus de symbolique notamment grâce à l’explosion de la symbolique dans la cour par le biais du théâtre et le développement des imprese, et emblèmes. Cependant, aucun objet n’est plus emblématique de cette tendance que la bague de la reine Elizabeth elle-même. Selon les chroniques, la reine porta toujours cette bague mais ce n’est qu’après sa mort qu’on découvrit que la bague s’ouvrait, formant un médaillon dans lequel se trouvait un double portrait, celui de la reine et celui de sa mère. Elle qui ne parlait jamais d’elle, ayant été décapitée pour adultère et trahison, il fut alors choquant à l’époque de découvrir ce double portrait que portait la reine tous les jours. Ainsi, tous les jours, on peut supposer que chaque action qu’elle prenait et chaque jour qu’elle vivait en tant que reine étaient aussi en souvenir de sa mère qu’elle n’avait presque jamais connue. On pourrait bien sûr, faire des hypothèses pendant des vies sur le véritable sens de cette bague. Seule la Reine Vierge pourrait malheureusement nous donner une véritable explication sur cet objet. Aujourd’hui, elle fait partie des collections privées des Premiers Ministres d’Angleterre, conservées par une association : The Chequers Trust.[4]

09
Coffret, Pierre Mangot, musée du Louvre (OA 11936)

Le cas du coffret du musée du Louvre
Réalisé par Pierre Mangot, orfèvre du roi, il ne s’agit pas du premier exemple de cet orfèvre français à la cour anglaise. Comme précédemment cité dans notre article sur Hans Holbein[5]. L’orfèvre avait alors repris un modèle du maitre flamand. Cette horloge était alors un cadeau de la part de François Ier à l’occasion du mariage entre Henry VIII et Ann Boleyn. Une hypothèse évoquée dans le catalogue d’exposition sur Hans Holbein en 2006, dirigé par Susan Foister, directrice de collections à la National Gallery, indique que le coffret, aujourd’hui conservé au musée du Louvre, aurait fait partie du même envoi que l’horloge. Daté de 1532-33, il est réalisé d’une armature de bois recouvert de plaques de nacre clouées et des éléments rapportés en argent doré et émaillé et de pierres précieuses. Il est aujourd’hui un des rares trésors de l’orfèvrerie française encore conservé à ce jour. Acheté par le Louvre en 2000 pour la coquette somme de 30 millions d’euro[6], il a fait partie des plus grandes collections anglaises et notamment celle des comtes Carnarvon. L’hypothèse se tient dans la mesure où cette pratique du cadeau diplomatique est, comme nous l’avons déjà mentionné, courante voire systématique. En outre, Ann Boleyn, ayant travaillé à la cour de France, a gardé des relations amicales avec les voisins. Il s’agit entre autre d’une période de paix entre les deux nations. L’autre hypothèse indiquerait que ce coffret aurait été réalisé pour Eléanore d’Autriche, la seconde épouse de François Ier depuis 1530. Malheureusement, un travail d’archives à la fois en France et en Angleterre s’impose afin de percer les mystères de ce coffret si féminin, recouvert d’une nacre blanche iridescente venue d’Inde et de médaillons en argent doré avec bustes sur fond d’émail bleu.

10
L’étoile Drake, Angleterre, vers 1580-1590, collection privée en prêt au National Maritime Museum

Ce coffret confirme une mode de la nacre à partir des années 1520-1530, peu importe pour qui il fut réalisé, et confirme donc aussi des tendances plus largement européennes et pas seulement nationales. En effet, des deux côtés de la Manche, et plus largement dans toute l’Europe se développe des objets d’art et bijoux comportant de la nacre ou des perles. L’effet iridescent recherché était aussi obtenu par l’utilisation d’opales, un matériau alors rarissime. L’un des bijoux les plus emblématiques comportant ce type de gemmes est l’Etoile de Drake, qui avait appartenue à Sir Francis Drake, explorateur qui réalisa la circumnavigation de la terre entre 1577 et 1580. Ce bijou fut réalisé après cet exploit maritime, il s’agit d’un bijou de chapeau qui contient à l’intérieur un portrait d’Elizabeth I. Il s’agit donc aussi d’un objet qui montrait la loyauté du navigateur, fait chevalier par la reine à son retour. Le bijou prend en réalité la forme d’un soleil, et non d’une étoile, ce soleil étant associé à la reine. Cette loyauté, il la prouvera aux côtés de sir Walter Raleigh lors de la bataille navale de l’Invincible Armada de 1588, considérée comme une des plus grandes batailles navales de tous les temps. On suppose que cet objet fut un cadeau de la reine en récompense de ces nombreux exploits et surtout de sa loyauté.

11
Dessin du portrait de Sir Christopher Hatton portant un camée d’Elizabeth I, peinture de 1582-85, école anglaise, collections du duc de Winchelsea (South Cadbury House, Yeovil)

L’orfèvrerie en tant que cadeau
L’une des importantes raisons de la réalisation de ce genre d’objets est le cadeau diplomatique et le cadeau de circonstance. En Angleterre, ces cadeaux prennent de plus en plus d’importance à partir d’Henry VIII et se systématisent, notamment en ce qui concerne les étrennes du Nouvel An, un moment où le roi recevait des présents mais aussi donnait en retour des présents encore plus fabuleux à ces sujets, surtout sous Henry VIII, puis ensuite sous Jacques Ier. Elizabeth fut moins généreuse, mais ce dans tous les sens et dans tous les domaines. Plus généralement, chaque événement était l’occasion d’échanger des présents, que ces événements soient publics comme les couronnements et les anniversaires, ou plus privés comme les mariages, et baptêmes. En contrepartie, le souverain offrait des privilèges et des faveurs en fonction de la valeur du cadeau. D’autres cadeaux s’échangèrent entre les royaumes : on parle de cadeau diplomatique. Ces cadeaux étaient les plus luxueux de tous, devant surpasser le cadeau du nouvel allié qui reste cependant toujours un ennemi en puissance. C’est ainsi que François Ier et Henry VIII s’offrirent des « cadeaux souvenirs » à la fin de leur rencontre, mais aussi d’autres nombreux cadeaux diplomatiques tout au long de cette rencontre.

12
Aiguière en forme de lion, v. 1600-1601, Musées du Kremlin (Moscou)

 

La bureaucratisation des cadeaux à l’époque Stuart font que ces parures et objets d’art deviennent moins aboutis et surtout standardisés : se développe largement la miniature sertie dans une monture orfévrée notamment et l’argenterie. Les développements stylistiques vont se fondre encore plus, devenant encore plus des bijoux européens. La pratique de l’art de l’orfèvrerie en Angleterre confirme donc l’inscription de l’Angleterre dans ce mouvement culturel européen qu’on appelle « Renaissance » notamment grâce à Henry VIII et poursuivi par ses héritiers.

 

Sources image :
Dessin du portrait de sir Christopher Hatton : http://www.nndb.com/people/127/000101821/

Notes :
[1] http://www.hrp.org.uk/HamptonCourtPalace/stories/palacehighlights/henryscrown
[2] Portrait d’Elizabeth I en robes de couronnement, copie v. 1600-1610 d’un original de 1559, National Portrait Gallery (NPG 5175)
[3] Cf. chapitre 6 : https://unartanglais.com/tudor-renaissance/langleterre-et-leurope-linfluence-continentale-sur-lart-tudor/
[4] http://www.theguardian.com/uk/2002/jul/26/humanities.monarchy
[5] Cf. chapitre 4
[6] http://www.liberation.fr/culture/2000/03/03/30-millions-pour-un-coffre-renaissance-achat-record-du-musee-du-louvre_319357

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