Palais et manoirs Tudor

En moins de 50 ans, le paysage architectural anglais est transformé par la volonté d’un seul home : Henry VIII. Pas moins d’une dizaine de palais sont rénovés, agrandis ou tout simplement sortent de terre. A cela se rajoutent des dizaines de pavillons de chasse qui minent le Sud-Est de l’Angleterre. Au total se sont 55 résidences estampillées à son nom. Roi bâtisseur, Henry VIII, par sa folie architecturale, provoque l’infiltration d’un nouveau style architectural avec la diffusion des modèles italiens et français. On considère l’architecture Tudor singulièrement médiévale ; voyons si cela se confirme et quel impact cette fièvre aura sur l’architecture en Angleterre au XVIème siècle…

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La mort d’Henry VII à Richmond Palace, 1509, dessin de sir Thomas Wriothesley, British Library (MS 45131, f.54)

Cardinal Wolsey, à l’origine du faste architectural des Tudors ?
Les origines de cette pulsion architecturale du grand roi Henry VIII est assez facilement explicable. Lorsqu’il hérite de l’île britannique, il hérite d’un paysage urbain et architectural foncièrement médiéval, avec des résidences datant au moins du XIVème siècle. Pourtant, depuis ce siècle, les techniques de guerre ont foncièrement évolué : on n’assiège plus les châteaux par exemple. Ainsi, l’architecture en Europe déjà se modifie considérablement avec l’instillation de la notion de confort dans les maisons : cheminées, fenêtres. En Angleterre, la cour est déjà principalement installée dans la région de Londres. Les résidences principales se doivent donc d’être vivables.

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Intérieur de la chapelle d’Henry VII à Westminster Abbey, Canaletto, milieu du XVIIIème siècle, collection privée

Dans sa lecture au Gresham College[1], professeur Simon Thurley nous donne un aperçu de ce que pouvait être le paysage architectural à l’avènement d’Henry VIII. Son père, Henry VII s’était installé dans la première partie de son règne à Westminster. Demeure aussi utilisée par les Plantagenêt, sa première mission fut de rénover le palais aux couleurs de sa dynastie. Influencé par ce qu’il avait vu des châteaux du XVème siècle en Bretagne principalement, il ne commence les travaux que 10 ans après son avènement. Il ordonne une nouvelle chapelle de Westminster Abbey, reprenant les travaux qu’Henry VI, son oncle et dernier roi de la famille de Lancastre,[2] et donc de tradition foncièrement médiévale. Par la suite, il s’installe définitivement à Richmond, alors appelée Sheen, sur la Tamise, sa demeure familiale, qui devient la résidence à la gloire de la famille de Lancastre. La nouveauté qui apparait sous son règne est l’appartement royal privé, une suite de pièces destinées à l’usage unique du roi et de ses plus proches. Une autre nouveauté : la brique comme matériau de construction. Depuis les Normands, on construisait surtout en pierre. Les éléments défensifs comme les douves, les murailles, disparaissent. Ainsi, en l’espace de 20 ans, l’architecture typiquement médiévale est définitivement abandonnée, laissant place à un nouveau type architectural qui se développera par la suite.

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Cardinal Wolsey, détail d’une huile sur bois, anonyme, vers 1520, National Portrait Gallery

Cardinal, et donc largement influencé par le mode de vie à l’italienne, Thomas Wolsey est le premier à faire appel à des artistes italiens, notamment pour la réfection de Hampton Court. Inspiré par « De Cardinalatu » un traité de l’humaniste italien Paolo Cortesi, on retrouve dès les premières rénovations les éléments essentiels d’un palais de cardinal : influence de l’architecture antique par la symétrie des façades, couloirs desservant une suite de pièces dites « en enfilade », l’omniprésence de cheminées dans la plupart des pièces. Un nouveau plan et donc une nouvelle conception de la résidence se met en place. Nous reviendrons dessus lors d’un prochain épisode. A Londres, il s’installe à York Place, l’ancêtre de Whitehall, et la rénove, faisant d’elle la première résidence Renaissance de Londres, reconstruit à la suite d’un incendie en 1512.

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Henry VII, Elizabeth d’York, Henry VIII et Jane Seymour, Remigius van Leemput d’après une fresque d’Hans Holbein le Jeune, commandé par Charles II en 1667, huile sur toile, Collections royales © Her Majesty Queen Elizabeth II

Henry VIII, roi bâtisseur
Le premier palais à sortir de terre est Beaulieu (Surrey), en 1517, dont les restes archéologiques ont été excavés au moment de la préparation du documentaire « Henry VIII’s Lost Palaces » en 2009. Ainsi, on a pu reconstituer une partie du plan qui montre une succession de bâtiments entourant une cour carrée ou rectangulaire. Trois ans plus tard à l’occasion de la rencontre avec François Ier au Camp du Drap d’Or, une résidence éphémère, le Palais des Illusions, reprend un plan similaire de corps de bâtiments autour d’une cour centrale. Ce concept, tiré des traités de l’architecte italien Alberti, devient une constante de l’architecture royale et résidentielle en Angleterre jusqu’au XIXème siècle.

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Intérieur de la cour principale d’Hampton Court Palace

En 1529, le cardinal Wolsey perd la confiance du roi et est accusé d’avoir fait passé l’autorité du Pape avant celle du roi. Tous ces biens, les tapisseries et surtout les résidences, tombent dans l’escarcelle du roi. Hampton Court est de nouveau rénové avec un nouveau Hall et des appartements privés pour le Roi et la Reine. Ces travaux dureront 15 ans. Désormais connu sous le nom de Whitehall, York Place devient le plus grand palais du roi. A partir du nouveau logis de Wolsey sont ajoutés de nombreux lieux de loisirs dont des courts de tennis et un terrain de joute, tout comme à Hampton Court. Le palais s’agrandit de manière considérable autour du Hall, de la chapelle et des appartements royaux afin de pouvoir accueillir une cour alors très conséquente. Deux portes monumentales sont érigées : la porte de la rue du roi et la porte d’Holbein, le reliant ansi au plus vieux palais de Londres, St James Palace, reconstruit entre 1531 et 1536. A la mort du roi, il s’agit du plus grand palais d’Europe jusqu’à la construction de Versailles. Hampton Court, résidence provinciale d’Henry VIII, devient le théâtre des plaisirs de la cour, orné de luxueuses tapisseries à l’intérieur et de riches ornements sur les façades.

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Maquette de Nonsuch Palace (source dailymail)

La dernière partie du règne d’Henry VIII, c’est-à-dire à la mort de Jane Seymour en 1538, est marquée par la construction de Nonsuch Palace, symbole de cette période. Démantelé à la fin du XVIIème siècle car difficile d’entretien, il se place dans les proportions de Whitehall. Construit pour célébrer la naissance de son fils, Edouard VI, il devait être à l’origine un pavillon de chasse, entouré de forêts giboyeuses. Il présente un plan similaire à Whitehall avec une succession de corps de bâtiments autour de cours juxtaposées. Il existe aujourd‘hui une maquette qui reconstitue fidèlement ce que devait être le palais, après 50 ans de recherches. Au total, ce sont 500 ouvriers venus de toute l’Europe qui participent au projet, alors l’un des plus luxueux d’Europe. Henry VIII n’y séjournera pourtant que trois fois alors que le palais n’est pas encore achevé, un peu comme Fontainebleau et François Ier.

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Edition anglaise de 1726 de De Re Aedificatoria, traduite par James Leoni en 1452, University d’Heidelberg (Allemagne)

A nouveau concept  nouveau vocabulaire décoratif…
Peu de noms d’architectes et d’artistes nous sont parvenus de ces chefs d’œuvre architecturaux, encore moins des visions précises. Seules des vues depuis la Tamise, des carnets de croquis et des archives peuvent nous donner qu’une infime partie de la splendeur que devaient être ces palais. Nous l’avons dit, les traités d’architecture antique et italiens eurent une influence considérable sur ces constructions. De Re Aedificatoria, l’ouvrage fondamental de Leon Battista Alberti, théoricien et philosophe en plus d’être architecte, est traduit en Angleterre dès 1452, avant même la France, où il ne sera traduit qu’en 1553. C’est donc une architecture conceptuellement Renaissante qui se développe en Angleterre : pas d’ordres antiques, pas de colonnes et d’entablements rappelant les temples gréco-romains, mais une ordination sensiblement classique notamment le plan autour d’une cour centrale rappelant la domus romaine.

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Vue de la chapelle royale de Saint James Palace (Source Daily Mail)

Alors que reste-t-il de visible de la Renaissance anglaise ? Les décors principalement dont on a une vision à Hampton Court mais surtout dans les résidences des nobles qui copient le modèle d’Henry VIII et que nous verrons juste après. L’un des décors majeur est la représentation de médaillons de profils d’empereurs. Réalisés par Giovanni da Maiano, ces médaillons sont hérités de la Première Renaissance florentine, comme par exemple les décors inventés par Brunelleschi : des médaillons de terre cuite glaçurée par la famille della Robbia aux écoinçons des arcs. A Hampton Court, ces médaillons scandent les façades et rappellent la puissance de l’Angleterre et de son roi dont il veut en faire un Empire à la manière de l’Empire romain du temps d’Auguste. D’un point de vue formel, ces médaillons reprennent parfaitement le style italien. Autres décors, les peintures. Le plafond de la chapelle de Saint James Palace est orné d’un plafond à caissons orné de peintures inspiré des travaux de l’architecte italien Sebastiano Serlio, qui séjourna en France et eut aussi une grande influence en Angleterre comme le confirment aussi les peintures qui ornent aujourd’hui le « cabinet de Wolsey » à Hampton Court.

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Porte d’Ann Boleyn, ornée de médaillons d’empereurs (source Wikipedia)

Il ne faut cependant pas oublier aussi la forte influence médiévale et surtout chevaleresque qui habitait la cour d’Henry VIII. Le roman courtois reste tout aussi célèbre que les Mémoires de César, et ce dans une vision nationaliste de la cour anglaise, à l’inverse de la cour de François Ier qui embrasse entièrement la culture italienne. Ainsi, les palais présentent des créneaux en partie supérieur, des tours, certes élancées, aux angles des résidences et au centre des corps de bâtiments. Le décor aussi se pare de sujets chevaleresques, conservées notamment par l’enluminure et l’art du textile et de la tapisserie, très présent en Angleterre. Le vitrail aussi très présent, confirme une forte tradition médiévale, ornant les vitraux de motifs héraldiques principalement. A Whitehall, le décor fut entendu entre Henry VIII et sa deuxième épouse, Ann Boleyn. Tirés d’une chanson de geste, des constructions appelés « fantasy buidings » rappellent par leurs peintures, vitraux et autre ornements leur amour courtois.[3] Autre originalité : l’arc Tudor, appelé « four-centered arch » en anglais. Il s’agit d’un arc elliptique bas, légèrement pointu, dessiné à partir de quatre points. On le retrouve au niveau des entrées, formant des lancettes sur les fenêtres rectangulaires ou simplement comme décor d’arcades aveugles de lambris.

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Façade de Sutton Place (Surrey), 1525, dessin de Joseph Nash, 1840, publié dans « Mansions of England »

Un modèle royal en Angleterre
A la suite d’Henry VIII, une succession de courtiers reprennent le modèle architectural du roi et l’appliquent en version miniature dans leurs résidences provinciales. Deux exemples sont entre autre à noter. Le premier, Sutton Place présente tout comme Hampton Court entre autre une conception très Renaissance dans le plan et l’esprit tout en conservant quelques traditions médiévales. Le décor extérieur présente aussi des décors Renaissance : pilastres à la place des tours et tourelles, décor de petits amours restaurés dans les années 1980. Construit pour sir Richard Weston vers 1525 qui avait au préalable voyagé en France, on reconnait dans ces amours la marque du Rosso Fiorentino alors principal artiste italien à la cour de France.

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Old Somerset House, dessin de Johannes Kip, 1722 (source Wikipedia)

Dans la dernière partie du règne d’Henry VIII, les puissants de la cour firent construire leur maison, notamment dans la ville de Londres. C’est le cas d’Edouard Seymour, duc de Somerset qui fait construire dès 1547 au moment où il est désormais Lord Protecteur sous le règne d’Edouard VI. Il s’agit alors du premier bâtiment qualifié de « classique » en Angleterre. A l’idée Renaissance s’ajoute désormais la forme avec par exemple la présence de petits frontons au-dessus des fenêtres, des pilastres et colonnes engagées. Sévère, ordonnée, symétrique, la façade rappelle les travaux de Jean Bullant au château d’Ecouen en France par exemple. Le bâtiment devient alors le modèle qui sera suivi pendant toute la deuxième moitié du XVIème siècle. Il sera par la suite détruit et remplacé par une bâtisse georgienne, l’actuelle Somerset House[4].

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Le palais de Nonsuch avec la reine Elizabeth I en calèche, gravure d’après Joris Hoefnagel, 1582, British Museum

L’architecture élisabéthaine : les Prodigy Houses
Henry VIII ayant tellement construit, et au passage dilapidé le trésor royal, il laisse dans son héritage un patrimoine qu’aucun roi anglais (voire européen) ne rêva jamais. Elizabeth I ne fut donc pas une grande bâtisseuse à l’instar de son père, ni même un grand mécène, sur cela nous reviendrons un autre jour. Un peu comme sous le règne d’Henry II et ses fils en France, ce sont les nobles qui sont les grands commanditaires de la deuxième moitié du XVIème siècle. La Renaissance formelle, qui avait eu tant de mal à s’implanter notamment à cause du ce sentiment nationaliste fort en réaction aux hostilités françaises, s’implante de plus en plus à la suite des innovations apparues à Somerset House. Des livres d’architecture antique, écrits par des anglais apparaissent : « The First and Chief Groundes of Architecture » par Shute en est le premier exemple.

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Vue de Longleat House, Jan Siberechts, 1675, collection privée

Le prototype de la maison élisabéthaine est appelé « Prodigy House ». Inventée par Robert Smythson (vers 1536-1614) dans les années 1570. D’une austérité majestueuse, ces maisons présentent d’une grande surface de baies vitrées associés à un plan où la cour centrale disparait assez fréquemment. Là encore, les travaux de Sebastiano Serlio mais aussi du flamand Hans Vredeman de Vries. Le décor rappelle l’art maniériste flamand, alors très à la mode en France et dans le nord de l’Europe. Progressivement le hall est réduit pour presque disparaitre au profit de deux salles, la salle à manger et la salle de bal, selon la mode française au XVIIème siècle. Longleat House, construite dans les années 1580 est l’un des archétypes de ce modèle de la prodigy house. Des pilastres ornent les façades, tout comme des médaillons d’empereurs, reprenant le modèle d’Hampton Court. Construite pour sir John Thynne, ancien intendant d’Edward Seymour et membre du parlement, cette demeure montre fortement l’influence de son protecteur.

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Hardwick Hall, Derbyshire, construit en 1591-97 (Crédits National Trust)

La plus belle résidence de l’époque est cependant Hardwick Hall, réalisée par la comtesse de Shrewsbury, Bess de Hardwick. Connue pour être la femme la plus riche après la reine mais aussi une de ses plus fidèles amies. Sa demeure est aujourd’hui encore une des plus belles et des plus riches d’Angleterre. Dessinée par Robert Smythson, elle se démarque par un plan particulier sans cour intérieur. Prenant la forme d’un hexagone, le manoir présente, comme dans les résidences précédentes, une importante surface vitrée, symbole de richesse. Le hall est situé au centre de ce plan, liée à la chapelle par un couloir et entouré de pièces annexes servant à la cuisine principalement. Les étages supérieurs voient se développer les appartements familiaux. Avec Hardwick Hall apparait une constance de l’architecture anglaise : la verticalité, la superposition des étages, qu’on retrouve encore aujourd’hui. Cette résidence servait aussi à recueillir l’importante collection d’œuvres d’art de la comtesse. Ce type de demeures, plus tard aussi appelée « maisons smythsoniennes » seront encore construites dans la première moitié du XVIIème siècle.

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Banqueting House, seul témoin du Whitehall construit par Charles Ier, terminée en 1622

A la vue de cet exposé de ce que pouvait être l’architecture Tudor, on ne peut que noter que les palais de la Renaissance continentale faisaient pâle figure par rapport aux constructions anglaises qui confirment l’empreinte du pouvoir royal de cette nouvelle dynastie sur le territoire anglais. Réfléchis, elles confirment une connaissance mais aussi une digestion des concepts de la Renaissance, adaptés à une vision nationale de l’art de bâtir. Malheureusement, seuls des restes nous permettent d’avoir une vision globale de cet art raffiné. En un siècle, une nouvelle architecture originale apparait, destinée cependant seulement aux grands de ce monde. On notera que l’architecture religieuse ne fait peu voire pas du tout partie de ces innovations architecturales. Il faut attendre le XVIIème siècle pour que cette architecture se classicise entièrement sous l’influence d’Andrea Palladio, mais aussi pour qu’elle se démocratise à un plus grand nombre, notamment grâce à la reconstruction de Londres à la fin du siècle. Mais ça, c’est une autre histoire. Rendez-vous la semaine prochaine pour un nouvel épisode.

 

[1] Magnificence : A Tale of Two Henrys, organisée le 4 juin 2014. Transcription disponible online cf. Bibliographie
[2] Cf. Les Tudors, une histoire d’art et de pouvoir, Un Art Anglais ?
[3] Henry VIII et Ann Boleyn n’auraient pas consommé leur relation avant le mariage ou très peu avant selon les chroniqueurs contemporains.
[4] Pour en savoir plus : http://www.somersethouse.org.uk/history/the-tudor-palace

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